jeudi 1 décembre 2016

Urs Leimgruber & Roger Turner/ Marcello Magliocchi & Guy-Frank Pellerin/ Nicolà Guazzaloca & Edoardo Marraffa/Daunik Lazro & Joe McPhee/Clarissa Durizzoto & Giorgio Pacorig/Birgit Ulher & Felipe Araya / Milko Lazar & Zlatko Kaučič

Duos unlimited...
La solution la plus simple et la plus personnelle pour improviser librement et collectivement, la plus économique aussi vu la difficulté à trouver un concert payé, souvent avec budget serré ! Le duo. Deux personnalités trouvent un terrain d’entente, un consensus où chacun se sent le plus à l’aise avec ses propres intentions et la musique de l’autre. La culture du dialogue et du partage. Aussi, le bonheur d’avoir rencontré les têtes pensantes de deux labels qui compte en Slovénie et alentour (Autriche et Italie) : le slovène Iztok Zupan de Sazas/ Klopotec et l’hongrois Laszlo Juhasz d’Inexhaustible Editions…. Deux allumés inconditionnels de la musique libre et improvisée qui apportent respectivement leurs concours comme ingénieur du son (Zupan) et organisateur très pointu (Juhasz).
Enregistrés en Normandie, dans les Pouilles, à la frontière austro-hongroise, en Slovénie, par des artistes moins sollicités que Brötz, Evan, Gustafsson, Vandermark etc… ces duos incarnent la recherche à la marge des territoires reconnus, de la routine festivalière et des regroupements téléphonés des organisateurs coventionnels.

The Spirit Guide : Urs Leimgruber & Roger Turner Creative Works.
Waterfall Marcello Magliocchi & Guy Frank Pellerin White Noise Generator.
Live from Schnittpunkte Music : Les Ravageurs Nicolà Guazzaloca & Edoardo Marraffa Klopotec/ Sazas IZK CD 042
The Cerkno Concert Daunik Lazro & Joe Mc Phee Klopotec/ Sazas IZK CD 044
Courtyard Stories : Locomotive Duo Clarissa Durizzotto & Giorgio Pacorig Klopotec/ Sazas IZK CD 045
Scoriacon réplica : Birgit Ulher & Felipe Araya Inexhaustible Editions ie-005
Ena/One Milko Lazar & Zlatko Kaučič Sazas /Klopotec IZK026

On tient là une belle série de duos tout frais enregistrés en 2015 ou 2016 et impliquant un instrument à vent ou deux (Lazro - McPhee). Des enregistrements bien souvent assez courts car ils expriment un moment dans un lieu (ou plusieurs) lieux face à un public, découvreur, enthousiaste ou attentif. Et de ces conditions de jeu naissent une ambiance, une couleur sonore, une concentration, une manifestation vitale. 

Urs Leimgruber et Roger Turner (sax soprano et ténor & percussions) ont trouvé un terrain d’entente et de complicités dans le détail, les signes, les timbres. Urs tirebouchonne la colonne d’air vocalisant les harmoniques avec une précision rare. On songe au travail de Lol Coxhill durant les dernières années sans qu’il n’y ait bien sûr le moindre emprunt à son aîné. Roger cherche, invente, tintinnabule et puis s’oublie évoquant la stature et la manière d’un Milford Graves transcendé… Urs triture le ténor comme personne … Les deux duettistes travaillent en duo depuis plusieurs années et on ne peut trouver comparses aussi bien assortis. Après autant d’années recherches dans le son et l’improvisation totale, Roger Turner & Urs Leimgruber gravent dans l’espace et le temps l’équivalent d’une fresque tracée pour l’éternité au fond d’un abîme il y a des millénaires par des humains illuminés et vierges de l’aliénation qui oppresse nos semblables. The Spirit Guide a été enregistré au Havre lors d’un beau concert de la très méritante organisation Pied Nu. Magique !
Chute d’eau : la percussion de Marcello Magliocchi, grand-maître des cymbales, gongs et fûts installés dans le cloître de Santa Chiara à Noci, et bien que l’acoustique réverbérante et caverneuse de celle-ci colore la prestation, le percussionniste crée néanmoins un merveilleux tryptique en communion avec les saxophones soprano et ténor du franco-canadien Guy – Frank Pellerin, un authentique puriste du son. Quatre mouvements se détachent dans cette longue improvisation. Après une mise en bouche énergique, la première partie du concert le sax soprano se fait élégiaque et pondéré traçant des lignes et des courbes dans les nimbes sonores des gongs effleurés, grattés, crissés. Un solo de percussions donne la pleine mesure du talent polyrythmique de Magliocchi. S’ensuit un chassé croisé avec le sax ténor où le souffleur se lâche dans la meilleure veine du free-free-jazz speaking in tongues et de la free-music. Un super instant à deux saxophones simultanés fait sonner l’espace… Quand revient le sax soprano, la démultiplication et les croisements de rythme chamboulent l’horizon et la pointe du soprano s’élève vers le ciel. L’album se clôture sur une note apaisante de quelques minutes enregistrées au bord de la mer où Pellerin trouve et soutient les aigus les plus beaux sur les vibrations des instruments métalliques de Magliocchi : gongs, cymbales inédites, cloches…. Marcello Magliocchi peut aisément figurer parmi les percussionnistes essentiels de la free music comme Turner, Sanders, Noble, Lê Quan, Perraud, Blume … et Guy-Frank Pellerin est un saxophoniste de haute volée. Connaissant particulièrement bien leurs démarches respectives, je peux dire qu’il s’agit ici du sommet de l’iceberg, tant la pratique de l’improvisation de ces deux musiciens est multiple, étendue, expérimentée et profondément musicienne.

Le pianiste Nicolà Guazzaloca et le saxophoniste ténor Edoardo Marraffa, qui nous viennent de Bologne, ont une longue histoire commune et propre à créer une mythologie de groupe telle qu’avait connu la free music des premiers âges : on pense à ces associations de fortes personnalités réunissant un pianiste et un saxophoniste qui ont marqué l’imaginaire de l’improvisation libre et le free-jazz européen depuis les seventies… On songe à Brötzmann et Van Hove, Evan Parker et Schlippenbach, Rudiger Carl et Irene Schweizer, etc… Donc, les Ravageurs Live from Schnittpunkte Music. Nicolà Guazzaloca est un virtuose et compte dans le peloton de tête des pianistes qui ont pris la relève (Agusti Fernandez, Veryan Weston, Sten Sandell...). Le jeu d’Edoardo Marraffa est absolument unique et original et devrait être cité en exemple : on le reconnaît dès la première intonation. Subtilement lyrique et expressionniste, issu de la veine aylérienne, ce souffleur a acquis un univers sonore personnel assez particulier, une empreinte sonore qui le distingue indubitablement d’autres saxophonistes. Cet instrument à la particularité de permettre à certains artistes d’imprimer leurs marque au point d’être quasiment incopiables et par là Ravageurs. Tout comme le son de la voix de chaque être humain est immédiatement reconnaissable entre toutes. De ce point de vue, un bon nombre de saxophonistes qu’on entend et qu’on recycle actuellement sur toutes les scènes sont nettement moins originaux. Le souffle assez brut de Marraffa, son goût mélodique volontairement désuet et le style distingué / jeu très fin énergique et puissant de Guazzaloca crée un contraste fascinant propre à créer une légende. J’ajoute encore que Marraffa éructe dans son sopranino un peu comme Brötzmann le faisait dans sa clarinette ou Breuker au soprano, créant ainsi un bel effet sonore qui ajoute du piquant à leurs prestations. D’ailleurs, lors de l’intervention de Marraffa au sopranino, son malicieux camarade ne peut résister à faire crisser les cordes du piano comme je ne les ai jamais entendues (prise de son exceptionnelle d’Iztok Zupan) créant un moment de folie digne du trio Brötz/VH/ Bennink ! La partie où Marraffa souffle simultanément dans le ténor et le sopranino est une beau moment d’anthologie qui fait bien plus qu’évoquer les moments de grâce à jamais envolés des beaux soirs de la free music des années 70 ! Fantastique ! C’est bien le mérite d’Udo Preis de Limmitationes de convier de tels artistes moins bankables et d’Iztok Zupan, l’ingénieur du son, d’inclure leur magnifique enregistrement aux côtés de celui du duo Joe McPhee et Daunik Lazro dans le catalogue de son label Sazas / Klopotec. En plus, les pochettes très originales de la série en carton recyclé sont ornés des dessins colorés et mystérieux de Nicolà Guazzaloca, lui-même. Hautement recommandable. http://www.klopotec.si/klopotecglasba/cd_leslavageurs/  

Et donc lorsqu’on écoute ensuite the Cerkno Concert, on trouve une continuité au niveau de la qualité musicale relayée par l’esthétique des pochettes, évoquant un peu l’impression qu’ont eue les jeunes que nous avons été, en découvrant les 33 tours du label Hat Hut de McPhee et Lazro et le design inoubliable de cette série. Ces deux souffleurs se connaissent depuis des lustres et se rencontrent de temps à autre (Elan Impulse en duo In Situ, 1991 ou le trio avec Evan Parker sur le label Vandoeuvre). Joe McPhee est au sax alto et à la trompette de poche et Daunik Lazro aux saxophones baryton et ténor. Il y a plus d’une vingtaine d’années, on aurait entendu respectivement McPhee au ténor et Lazro à l’alto. Mais comme leurs styles personnels ont évolué au point d’êtres devenus méconnaissables par rapport au passé sans pour autant perdre leur aura, cette substance sonore et musicale et ce goût inné pour l’aventure sonore et la recherche des timbres et leur agencement inouï qui caractérisent leurs prestations en duo, on assiste à une renaissance complète de deux Phénix. L’exigence radicale de Daunik a sans doute ravivé la flamme de Mc Phee, un des artistes « free » les plus demandés, et comme on sait le rythme des tournées entraîne souvent une forme de routine. Ces deux briscards du free de toujours nous ont réservé une belle surprise au-delà des tendances. Tous les recoins de leur imagination ont trouvé une marque dans l’écoulement seconde après seconde de ce très beau concert. Les morceaux sont prosaïquement intitulés par le nom de chaque instrument utilisé : Pocket Trumpet and Bari sax, Alto Sax and Barisax et ainsi de suite avec quand même Voices for Alto and Tenor, une composition parmi les plus connues de Joe. Mais l’inspiration, la poésie et la connivence sont totales. Ce qu’aucun titre de morceaux ne peut saisir : la magie de l’air, l’unicité de leurs instants de grâce qui s’écoulent, dans un temps qui ne se compte plus, à travers des formes et des lueurs toujours renouvelées. Durée parsemée de coins secrets, bleus à l'âme, glissements de notes déchirées, et cette pocket trumpet d'un autre âge, merveilleuse. Le blues est palpable … C’est sans doute un des plus beaux duos qu’on puisse entendre depuis que l’Art Ensemble ait marqué les soirées parisiennes de la Vielle Grille et du Lucernaire en 69/70. L’album magique qui nous manque depuis les faces inoubliables de Mc Phee (Glasses, Tenor, Graphics) et Lazro (Entrance Gates at Tshee Park, Aeros) …. Sous-titré Music for Legendary Heroes, car sans doute JMcP destine la musique à ses âmes tutélaires (le final est intitulé Remembering Ornette and Albert Ayler) leur performance s’inscrit parfaitement dans cette lignée : cet hommage revendiqué coule de source… http://www.klopotec.si/klopotecglasba/cd_lazro-mcphee/ 

Clarisse Durizzotto et Giorgio Pacorig, soit le Locomotive Duo ne sont pas en reste question originalité avec leurs quatorze historiettes, Courtyard Stories. Pacorig redécouvre la magie du Fender Rhodes, instrument lié au jazz-rock de Miles Davis à Can en passant par les HeadHunters. Complètement en dehors du contexte groovy et funky psychédélique (un autre mot ?), ce clavier électrique qu’on vouait aux gémonies (Hal Galper a jeté le sien dans l’Hudson River), est transformé par le claviériste comme s’il l’avait préparé (comme on prépare un piano acoustique), trafiqué ou détraqué. Avec l’aide d’un Korg MS20 et des devices, il obtient un son à la fois déchirant, lunaire, cristallin, excentrique qui évolue entre l’orgue ou le vibraphone. Sa compagne développe des lambeaux mélopées microtonales, des suaves clair-obscur vingtiémistes ou des growls hésitants avec sa clarinette…. Le duo crée un univers décalé, alignant cadavres exquis et mignardises sonores et percussives. De ce jeu au départ chaotique, s’enchaîne un flux irrésistible, le Fender Rhodes se transformant en machine à sons affolée et la clarinettiste, par ses incartades au bon goût et la fluidité et l’acidité mélangées, faisant oublier son prénom associé à un strict ordre religieux sans parler de son patronyme involontairement gastronomique. Je sais que les noms des musiciens, cela n’a rien à voir avec la musique, mais cela contribue à la mythologie. Que des compositeurs d’avant-garde du XXème s’appellaient Globokar, Stockhausen, Penderecki ou même Cage, c’était plus exotique et excitant que Durand ou Janssens. Donc ces deux musiciens avec leurs noms à coucher dehors font vraiment tout pour dépayser nos sens et se complètent remarquablement tout en étendant leurs registres sonores et expressifs. Pacorig donne une  qualité éminemment acoustique à ses engins comme s’ils étaient devenus des instruments à vents. C’est peut être un peu plus léger musicalement que les autres duos, mais l’esprit de sérieux et la densité du propos peuvent nuire à la digestion… Vraiment enthousiasmant au fur et à mesure que les plages se succèdent, car leur performance se bonifie de morceau en morceau dans un continuel renouvellement sonore et des idées musicales. Et la qualité de l’enregistrement de Zupan / Klopotec n’y est pas pour rien. Rafraîchissant. http://www.klopotec.si/klopotecglasba/cd_locomotiveduo/ 


Enregistré à Hamburg, le duo Réplica de Birgit Uhler et Felipe Araya incarne la recherche sonique hors des sentiers battus : Scoriacon. Six titres en espagnol latino américain : riolita, andesita, fonolita, nefelinita, etc… Si la trompette toute spéciale de Birgit Uhler avec ses timbres inusités et ses techniques alternatives, ses sourdines improbables (des plaques de cuivre, par exemple), son jeu introspectif internalisant des pulsations débridées fait partie du décor de l’avant-garde improvisée (c’est une artiste unique), Felipe Araya semble sortir de nulle part avec son cajon, un instrument de percussion en bois en forme de caisse, évidée et munie d’orifices. Étrange, il le caresse, le gratte, le frotte, promène des objets insolites sur sa surface, bruissant comme un soundfield-paysage sonore. Un son moite et granuleux où comme un étrange oiseau des îles, sa partenaire vient glouglouter dans d’imaginaires et exubérantes fleurs tropicales. Tout à fait dans la ligne des projets de Birgit Ulher avec Gino Robair, Heinz Metzger, etc… J’avoue avoir un faible pour l’art de l’intransigeante Birgit, car son jeu austère intègre le sens de la pulsation et l’intuition d’un vrai sens musical  et est contextualisé dans le déroulement de la performance au point qu’il quitte sa coquille hermétique pour révéler les intentions et l’émotion de la musicienne. Si on retrouve régulièrement des traces de cet artiste, qu’on qualifierait trop malheureusement de minimaliste ou de réductionniste, sur de nombreuses scènes et auprès d’artistes universelles comme la chanteuse Ute Wassermann, c’est qu'elle a su cristalliser des intuitions relatives à la nature de son instrument et à l’utopie lower-case pour créer un univers sonore incontournable. Birgit Ulher dure et durera sur la scène, car elle est convaincante pour un non-initié. Tout comme Derek Bailey pour la guitare, et à l’instar de son collègue le trompettiste Frantz Hautzinger, Birgit Uhler a su découvrir et exploiter avec le plus grand succès les possibilités sonores insoupçonnées et les réalités acoustiques cachées de son instrument en explorant minutieusement les combinatoires de positions des pistons, d’intensités de souffle, d’effets de timbre et ses sourdines atypiques. Avec Felipe Araya et ses bruissements, elle va encore plus loin dans sa recherche et l’aboutissement de sa démarche. Ce duo vient de tourner en Amérique Latine en novembre. À suivre !!


Pour clôturer, voici un album en duo avec un musicien qui a beaucoup contribué pour le jazz d’avant-garde et l’improvisation en Slovénie, justement : le percussionniste Zlatko Kaucic. Face au pianiste tout terrain Milko Zadar, il nous fait montre de son style free flow original avec percussions et batterie. Un drive subtil, une dynamique dans les frappes et les frottements, objets secoués ou vibrant sur peaux et cymbales, actions simultanées et accidents sonores tout en finesse : Ena / One (Sazas /Klopotek IZKCD026). Son acolyte pianiste le suit de bout en bout et le précède même avec une certaine malice bonhomme.

dimanche 27 novembre 2016

Strange Strings Strong Strings : Tristan Honsinger/Nicolas Caiola/Joshua Zubot/ Isaiah Ceccarelli - Malcolm Goldstein & Ratchet Orchestra - Goldstein/Zubot/René/Girard Charest - Irene Kepl

Henry Crabapple Disappear In The Sea : Joshua Zubot Tristan Honsinger Nicolas Caiola Isaiah Ceccarelli  CD fait maison.
En caractères gras, noir sur fond bleuté, IN THE SEA et une baleine stylisée dans la mer, une pochette minimaliste transformable en oiseau de papier dont la courbe circulaire argentée du compact disc forme la crête, emballe une belle équipée 100% canadienne : le violoniste Joshua Zubot, le violoncelliste Tristan Honsinger, le contrebassiste Nicolas Caiola et le batteur Isaiah Ceccarelli. Un quartette improbable interprétant les compositions des membres du groupe, pièces créées pour être jouées par des improvisateurs et référant autant à la musique contemporaine, à (l’esprit de) l’improvisation radicale de manière tout à tour subtile, énergique, endiablée... On connaît le goût certain d’Honsinger (vétéran de la scène improvisée apparu vers 1976 aux côtés de Derek Bailey, Maarten Altena, Paul Lovens, Evan Parker, Toshinori Kondo, Steve Beresford, Gunther Christmann) pour la musique composée avec structures, thèmes mélodiques et rythmes intrigants et sa capacité à les transformer de manière organique, spontanée comme si tout cela était improvisé. In The Sea semble ici être plutôt un trio de cordes avec batterie (plutôt qu’un « quartette ») et je dois dire que le batteur donne la juste dose rythmique, sonore et imaginative loin de tous les poncifs pour illustrer l’aventure des trois cordistes. Chapeau donc à Isaiah Ceccarelli. Sa fine percussion laisse tout l’espace sonore aux cordistes en sollicitant le centre des cymbales, le rebord des caisses etc… : il a compris 100% ce qu’est le free drumming. Je ne répéterai jamais assez que les instruments de la famille des cordes frottées se révèlent dans toute leur profondeur et leur densité par des mains expertes lorsqu’ils sont réunis entre eux à l’exclusion d’autres instruments. Ici vous avez droit à l’excellence autant instrumentale, inventive, Groupe collectif où chaque instrumentiste participe à l’écriture et à la conception des morceaux sans que les auteurs ne soient mentionnés sur la pochette ou durant le concert en trio (sans I.C.) auquel j’ai assisté en Autriche (Limmitationes), In The Sea développe une puissante énergie digne du meilleur free jazz sans que cela ne phrase « jazz » et de passionnantes constructions musicales à l’aune des compositeurs « contemporains » à l’écart de tout académisme, je veux dire par là, la rigidité amidonnée, le superficiel. Et cela swingue : dans un ou deux morceaux entendus live on songe à la musique africaine ! Nos trois cordistes s’entendent comme les cinq doigts de chaque main que ce soit pour faire vivre une mélodie entraînante que pour explorer les sons et intercaler leurs trouvailles bruissantes sur le fil du rasoir de tempi multiformes. Tristan Honsinger intervient vocalement avec des textes poétiques comme lui seul sait les dire. Ce violoncelliste, sans doute le plus marquant de toute la free musique et un des instrumentistes préférés de Cecil Taylor, a trouvé des coéquipiers à la hauteur : le violon magique de Joshua Zubot, la contrebasse puissante et sans faille de Nicolas Caïola, la fantaisie percussive d’Isaiah Ceccarelli, Tristan Honsinger et sa sonorité extraordinaire forment ici un groupe majeur, incontournable, une sacrée bouteille jetée à la mer pour tous les amateurs de musique créative et spontanée. Amazing ! Diraient leurs collègues !!
Pour se procurer Henry Crabapple Disappear, il faudra retracer Zubot ou Caiola sur FB et leur demander une copie. Je pense qu’un enregistrement en trio TH/NC/JZ réalisé avec la meilleure technique devrait voir le jour du côté de la Slovénie…
En outre, Joshua Zubot et Nicolas Caiola, instrumentistes d’exception, sont impliqués dans d’autres projets passionnants dont je vais vous informer au plus vite malgré la pile toujours grandissante d’albums qui s’amoncellent sur ma table de travail !!

Malcolm Goldstein & the Ratchet Orchestra Soweto Stomp Mode 291

Malcolm Semper Malcolm disait Archie Shepp, du temps où ce saxophoniste révolutionnaire (et depuis légendaire) crevait l’écran de la New Thing et de la Great Black Music. Depuis lors (une cinquantaine d’années), le tout venant saxophonistique ressasse les vieilles recettes. Bien sûr, je suis un inconditionnel d’Evan Parker, Michel Doneda, Gianni Gebbia, Ivo Perelman, Paul Dunmall, Urs Leimgruber et suis inconsolable de la disparition de Lol Coxhill. Mais en égalitaire convaincu, je pense sincèrement que d’autres instruments et instrumentistes que les quatre ou cinq souffleurs d’anches qui se cooptent sur les scènes internationales de la free-music apportent une dimension tout aussi créative. Il y a de nos jours un véritable formatage de la free-music idéale qui se résume à l’équation souffleur violent/ exhibitionniste/ virtuose – bassiste survolté – batteur rentre dedans avec en prime, guitare noise ou électronique. Donc, sorry ! Mais on a assez donné. Malcolm Semper Malcolm : Malcolm Goldstein, un des deux ou trois plus géniaux violonistes improvisateurs, ayant contribué à la naissance de l’improvisation libre à NYC il y a 50 ans et compositeur d’œuvres destinées à des improvisateurs. À ses côtés, un ensemble exceptionnel d’instrumentistes dédiés autant à l’improvisation radicale qu’à l’interprétation de partitions alternatives : the Ratchet Orchestra , un ensemble dirigé par le contrebassiste Nicolas Caiola, en tournée en Europe à l’heure où je vous écris : http://www.nicolascaloia.net/ratchet.html. 
Violons : Joshua Zubot et Guido Del Fabbro, alto : Jean René, clarinette : Lori Freedman, saxophone alto : Jean Derome et Yves Charuest, sax ténor : Damian Nisenson, sax baryton : Jason Sharp, trompette : Ellwood Epps, trombone : Scott Thompson, guitare : Chris Burns, piano : Guillaume Dostaler, batterie : Isaiah Ceccarelli et percussions : Ken Doolittle. Je cite tous les membres de ce Ratchet Orchestra car il est visiblement composé de personnalités remarquables. Certains critiques se comportent comme s’il n’y avait, d’une part les « vedettes » ou grands noms de la musique improvisée et d’autre part les tâcherons anonymes des scènes locales considérés comme des « amateurs », alors que ce qui caractérise notre époque, c’est la présence sur les scènes d’une foule de musiciens et d’artistes exceptionnels qu'il faut soutenir et faire connaître. Alors, qu’un label de musique contemporaine comme Mode (où John Cage est abonné) consacre un compact superbement produit à Malcolm Goldstein et au Ratchet Orchestra est très réconfortant. Six compositions de Goldstein où l’improvisation et la personnalité des musiciens tiennent un rôle déterminant et où l’influence du jazz libre et la pratique de l’improvisation sont plus que palpables. Configurations in Darkness est une improvisation sur un chant populaire de Bosnie-Herzégovine lequel fait partie d’une série de chants similaires intégrés dans sa composition pour ensemble sous le même titre. On y goûtera le jeu si singulier de Goldstein avec ses glissandi merveilleux, ses tressautements, ses harmoniques, un délice ! In Search of Tone Roads 2 est la réécriture imaginaire ou supposée d’une œuvre disparue de Charles Ives. Architecture dynamique mouvante où l’équilibre est constamment remis en question avec des solos et sous groupes d’improvisateurs sans structure préderminée. Broken Canons porte bien son titre. Les canons joués par chaque instrumentiste reprennent le thème mélodique initial en le transformant, et en s’agglutinant ceux-ci forment petit à petit des masses harmoniques aléatoires. Two Silences requiert que les musiciens jouent une texture sonore soutenue avec deux césures silencieuses au moment où ils en ressentent la nécessité, la texture initiale évoluant sensiblement jusqu’à la fin. On le voit, Malcolm Goldstein est un compositeur « ouvert » et on l’entend, le travail du Ratchet Orchestra est d’une très grande richesse sonore, formelle et esthétique. Les musiciens ont une grande marge de manœuvre et dans l’histoire de la musique improvisée en grand orchestre dirigé, cette réalisation est particulièrement remarquable et pourrait servir de modèle. Soweto Stomp est un hommage aux insurgés de Soweto et leur massacre en 1976. Suite de solos improvisés par chaque musicien dans des cadres rythmiques variés issus de la musique Africaine de l’Ouest ou composés par MG. L’intention du compositeur de créer une forme de danse est particulièrement réussie. Le Ratchet Orchestra est un orchestre de très haut niveau d’artistes engagés dans la société montréalaise et portant la qualité musicale de leur travail vers l’excellence avec créativité confondante. Je n’ai pas de mots pour décrire la profondeur de cette création collective sous la houlette de Malcolm Goldstein, lui-même un de mes (nos) violonistes improvisateurs préférés et il me faut encore réécouter cet album fascinant pour en prendre la mesure. Superbe.

Musica in Camera : Quatuor d’Occasion : Malcolm Goldstein Josh Zubot Jean René Emilie Girard Charest & records &22.

Présenté dans un modeste emballage en papier bleu gris avec un lettrage original par le label etrecords (ou & records), Musica in Camera par le Quatuor d’Occasion est une œuvre plus que remarquable, « enregistrée dans la chambre à coucher de Jean René », le violoniste alto (ou altiste) du Quatuor. Avec deux violonistes superlatifs comme Malcolm Goldstein et Josh Zubot et l’excellente violoncelliste Emilie Girard Charest, ce Quatuor d’Occasion investigue les possibilités sonores, harmoniques, interactives, intuitives dans des architectures mouvantes et avec des conceptions / perceptions raffinées du jeu des cordes frottées lorsque celles-ci sont confrontées aux particularités de chaque instrument et à celles de leurs instrumentistes respectifs. Chatoyant, austère, expressionniste, lyrique, complexe, débridé, spectral, introverti, détaché, les registres sont étendus, l’entente est omniprésente et cette science du glissando si particulière sidère. Les timbres sont travaillés jusqu’à la perfection, le jeu est entièrement spontané, rebondissant, spiralé, étiré jusqu’à l’outrance, le silence est approché au plus près après des secousses frénétiques. Certains passages de morceaux semblent avoir été écrits mais leur enchaînement avec des dérapages contrôlés fait penser que leurs airs sont générés spontanément. Sounding the Violin (LP de1979) de Malcolm Goldstein est un témoignage inoubliable du « méta-violon » et ce Quatuor d’Occasion est à ce niveau. Un beau miracle musical composé de Miniature de 1 à 6 entre 1 et 2 minutes et de Morceau de 1 à 11  entre 2 et 5 ou 6 minutes. Un sens de la forme inouï qui convaincra les purs et durs de la musique écrite contemporaine. Je ne vais pas me lasser d’écouter cet album en boucle, ces cordes çà me changera du saxophone… Qualité voisine du fameux Gocce Stellari de Wachsmann Hug Mattos et Edwards produit par Emanem : donc le top !

Irene Kepl Sololos Fou Records FR CD 20


Jean-Marc Foussat a encore frappé ! Cet artiste sonore et preneur de sons avisé pourrait se contenter de publier ses trésors « historiques » , les enregistrements de Derek Bailey, Evan Parker, Joëlle Léandre, George Lewis, Peter Kowald, Daunik Lazro au Dunois ou ailleurs et des albums d’artistes reconnus qui ont déjà une belle discographie. Mais comme il croit avant tout à cet esprit d’aventures et de recherches qui l’anime depuis ses débuts, il ne peut résister à l’envie de nous faire partager une belle découverte, une musique inconnue. Ici la violoniste autrichienne Irene Kepl nous gratifie d’un superbe opus solitaire d’une belle facture. Les doigts frappent la touche, l’archet ondule sur les cordes tendues, frictionnant les timbres, traçant des griffes dans l’air vibrant. Une vision organique de l’instrument, une approche tour à tour ludique, sensible, minimale, lumineuse, élégiaque, une connaissance intime des harmoniques et de leurs fréquences. Savoir dire l’essentiel avec le moindre intervalle dans une boucle infinie (Lucid) jusqu’à ce que la tension se métamorphose subitement en torsion. Un filet invisible s’échappe tel un sifflement de fourmi, le crin frôlant la corde, cette action amplifiée imperceptiblement fait naître de subtiles harmoniques à peine audibles (Move Across). Multiphonies à l’aide de la voix et du soft bow (?) (Candid). Cadences insistantes et intenses étirées vers des  climax en decelerendo et glissando orgiastique ou un ostinato /contrepoint bègue et frénétique sans solution de fin (AmiNIMAL). Pizzicato extrême et minimaliste (Drop in) Etc… il y a là tout un florilège du jeu violonistique, une  maîtrise des timbres et une poésie du son qui méritent d’être écoutés et réécoutés pour sa pertinence, sa singularité et le pur plaisir du son. On a entendu Irene Kepl au sein d’un quintet de cordes avec Paul Rogers, Nina de Heney et Albert Markos en Autriche qui fit sensation. Donc à suivre !!

lundi 7 novembre 2016

Elisabeth Coudoux solo/ Harald Kimmig Daniel Studer Alfred Zimmerlin & John Butcher/ Toma Gouband Mark Nauseef & Evan Parker

Elisabeth Coudoux Some Poems Leo Records LRCD  777

Un courageux album de violoncelle solo par une excellente musicienne auquel je souscris de tout cœur. Le titre : Some Poems. On a tous notre acception de la poésie, mais quelle musique ! Principalement des compositions, sauf deux improvisations libres pour les plages 1 & 8. Maîtrise de l’instrument et un beau travail sur le son. Re-recording aussi (shaken boundary conditions). Dans ces notes Kevin Whitehead cite une série quasi exhaustive de violoncellistes de jazz d’avant garde et d’improvisation, je pense à Jean-Charles Capon, Tristan Honsinger, Dave Holland, Abdul Wadud et Okkyung Lee qui m’ont particulièrement marqués. Il omet par contre Marcio Mattos, Albert Markos et Hannah Marshall, par exemple, et cite des violoncellistes que je n’ai pas encore eu le plaisir de découvrir. Fort heureusement, on retrouve chez Elisabeth Coudoux de nombreuses qualités propres à tous ces artistes et une capacité à faire sonner son violoncelle de manière expressive, grave, joyeuse, exploratoire, fugace, subtile …. qui va à l’essentiel. On trouve un magnifique éventail des possibles musicaux et sonores du violoncelle contemporain avec entre autres des accordages alternatifs. Une sorte d’anthologie passionnante de pièces bien pensées, subtilement travaillées et absolument convaincantes. Dans Sounding bodies, elle travaille sur un motif cadencé et répétitif à l’archet tout en en modifiant  presqu’insensiblement la qualité sonore quasiment à chaque coup d’archet. Impressionnant.  Les deux improvisations libres enregistrées témoignent de son expertise et de sa sensibilité en la matière. Derrière la brillance de l’exécution, il y a une véritable exigence musicienne. Elle joue régulièrement avec des improvisateurs tels que Philipp Zoubek, Mathias Muche, Daniel Landfermann, Nicola Hein et participe à  The Octopus un quartet de violoncelle avec Hugues Vincent, Nathan Bontrager et Norah Krahl (Subzo(o)ne LRCD 770). Ayant aussi écouté Vincent et Bontrager, rien que l’évocation d’un tel quartet, me met l’eau à la bouche. A suivre, à suivre, à suivre.Pour un premier album, c'est de suite l'excellence !!

Raw Harald Kimmig Daniel Studer Alfred Zimmerlin & John Butcher Leo records LRCD 766

Cette toute récente livraison de Leo Records consacrée aux cordes frottées (Trio Kimmig Studer Zimmerlin & John Butcher, Elisabeth Coudoux en solo et le quartet de violoncelles The Octopus) est un magnifique brelan de réussites. Raw place la musicalité, la richesse du son, la finesse du jeu et l’imagination au sommet. Vous connaissez (nettement) moins parmi les cordistes, le violoniste Harald Kimmig, le contrebassiste Daniel Studer ou le violoncelliste Alfred Zimmerlin, que par exemple, Barry Guy, Joëlle Léandre, Fred Lonberg-Holm, Mark Feldman ou Carlos Zingaro. Mais quelque soit leur valeur intrinsèque individuelle, et comme cette musique improvisée est essentiellement collective, vous pouvez vous dire que le Trio Kimmig-Studer-Zimmerlin, en matière de libre improvisation, c’est vraiment quelque chose d’unique ! Et ne croyez pas que John Butcher est venu s’ajouter pour faire monter la sauce. D’ailleurs, musicien particulièrement intelligent et expérimenté, le saxophoniste britannique s’insère dans le jeu des cordes comme un fabricant de sonorités, un explorateur de l’inconnu, plutôt que comme un « soliste invité ». Quand cet artiste intègre se détache du lot par son phrasé butchérien, cela vient à des moments-clés comme pour souligner la pertinence du chemin déjà parcouru, tel un signal visible dont la signification resterait secrète. On a droit ici à l’expression spontanée et (aussi) hautement réfléchie d’une forme aussi sophistiquée que sauvage de la pratique improvisée contemporaine. Chacun des cordistes relancent la dynamique, l’évolution des propositions, altèrent les sonorités et les timbres, transformant spontanément les paramètres du son d’ensemble au fil des secondes, parfois avec un goût bruitiste affirmé et ce qu’il faut de provocation. L’écoute attentive de cet album nécessite de repasser le compact sur la chaîne (au casque !) à plusieurs reprises pour commencer à en saisir les lignes de force, la subtilité des détails, ses occurrences sonores irrévocables, sa radicalité. On joue parfois avec des riens, souvent avec une gravité non feinte et un sens ludique à la limite de l’absurde. Ça gratte, fouette, frappe, dérape, scie, harmonise, secoue, glisse, vibre, plane, assombrit ou ilumine. On est très très loin de l’exercice de style ou de la mise en pratique d’un concept. Ces trois-là nous font entendre tout ce qui est possible avec une contrebasse, un violoncelle et un violon sans tenir compte du fait qu’ils jouent avec un saxophoniste ténor ou soprano. John Butcher réalise un travail absolument remarquable, hautement musical même si les amateurs de saxophone « free » (ceux qui suivent obstinément Brötz, MatsG, KenV, JoeMc, Evan mais évitent quasiment d’autres moins notoires) ne vont pas y retrouver leurs jeunes. Avec la notoriété qui est la sienne, John Butcher (un artiste très sollicité) pouvait se contenter d’un No Man’s Land créatif en jouant les utilités dans une kyrielle de projets. Il montre ici que trente années après que je l’ai moi-même entendu pour la première fois, il n’a pas cessé de se remettre en question et de jouer le jeu. Raw porte bien son titre car est ici en jeu la qualité Raw de l’improvisation libre. Exemplaire.

As the Wind Toma Gouband Mark Nauseef Evan Parker  
Psi 16.01

Réunis par Mark Nauseef pour une session d’enregistrement, les trois musiciens ont surpassé les espérances de ce qui est au départ un vol d’essai en trio suite à une collaboration commune au sein d’un ensemble plus large. Et donc, la musique intrigante, aérée et peu commune de As The Wind , enregistrée en 2012a droit aux honneurs d’une publication sur Psi, le label d’Evan Parker. Psi avait marqué d'une longue pause ses publications suite à la baisse catastrophique des ventes de CD’s et ne publiait plus que des rééditions, comme cet album solo d’Evan Parker, Monoceros. C’est dire que cette belle session à deux percussionnistes a vraiment convaincu cet artiste exigeant pour qu’il l'a publie lui-même. Toma Gouband joue des lithophones (percussions en pierres) disposées sur les peaux des tambours et les cymbales inversées d’une batterie pour obtenir une résonnance, alors que Mark Nauseef, utilise une panoplie d’accessoires et instruments percussifs métalliques (gongs, tam-tam, cymbales, crotales, cloches). Evan Parker joue uniquement du saxophone soprano et nous reconnaissons sa sonorité dès les premières notes, une contorsion d’harmonique, ce glissando si caractéristique qui n’appartient qu’à lui. Multiphoniques et respiration circulaire dans un lent balancement en apesanteur. Sonorité exceptionnelle et travail sur le timbre en délicatesse, sans tordre les sons, ni « mâcher » l’articulation de manière paroxystique comme il peut le faire en trio avec Schlippenbach et Lovens, Guy et Lytton ou il y a quarante ans (cfr The Longest Night / Ogun 1976). Les sons très fins des deux percussionnistes, terrien et pierreux de Gouband et aérien et vibrations cuivrées de Nauseef, flottent dans l’espace. Une très belle facette d’un minimalisme sensuel et secret. L’univers conjoint des deux faiseurs de sons frappés (et grattés,etc..) engage le souffleur à la limite du silence, traçant une épure du souffle, parfois évanescent (hm!), dévidant une spirale dans l’infini, faisant durer les notes dans l’éther. Je pense évidemment au duo de Parker avec Eddie Prévost, Most Material (Matchless MRCD33) et ici, les trois musiciens poussent encore plus fort la retenue, le flottement s’éternise. Une harmonique fantôme émanant d'un crotale rejoint le souffle sotto voce ... il arrive que les sons de MN et EP se croisent sans qu'on sache lequel des deux musiciens les a émis. De temps à autre, le souffle s’anime et les harmoniques s’enchaînent en se croisant de cette manière si caractéristique quelques moments et pour s’échapper à nouveau vers le silence et animer ensuite une autre idée, des cycles étirés, une ellipse magique... 
Voilà donc un album qui surprendra ceux qui connaissent Evan Parker pour son énergie inextinguible et son jeu complexe, explosif et tortueux au ténor et au soprano et leur fera découvrir une autre forme de percussion, basée avant tout sur les sons, les timbres et leurs couleurs plutôt que sur les pulsations et les rythmes. Absolument magnifique !!