mercredi 11 janvier 2017

Gerhard Uebele Klaus Kürvers Rémy Bélanger de Beauport / Ernesto Rodrigues & friends : String Theory / Théatron / String Quartet/ Fred Lonberg - Holm & Adam Golebiewski

Thuya (Québec – Berlin String Trio) Gerhard Uebele Klaus Kürvers Rémy Bélanger de Beauport Creative Sources CS 378 CD

Parmi la production féconde du label Creative Sources, j’ai pointé cet album, Thuya (la graphie du titre sur la pochette utilise un Y dont la casse est inconnue sur mon Mac), car la musique est jouée par un trio de violon – violoncelle - contrebasse absolument remarquable et comme disait si bien le Dr Johannes Rosenberg, c’est en réunissant des instrumentistes de la famille des violons ensemble à l’exclusion d’autre instrument, que la nature profonde des violons, altos, violoncelles et contrebasses se révèlent sur leur meilleur jour. Il s’agit de créer un maximum d’empathie. Et d’ajouter, cela se vérifie encore plus dans le cadre de l’improvisation libre… Le violoniste Berlinois Gerhard Uebele, entendu il y a longtemps en compagnie d’Ernesto Rodrigues au début de l’existence du label Creative Sources, le contrebassiste Klaus Kürvers, lui aussi Berlinois, entendu lui aussi avec E. Rodrigues, mais surtout dans une extraordinaire quartette de contrebasses, Sequoia (Rotations / Evil Rabbit), et le violoncelliste Québecquois Rémy Bélanger de Beaufort que je découvre à l’instant dans cet excellent Thuya (Québec – Berlin String Trio) . Deux concerts de novembre 2015 (pièces de 8 à 11) et de mai 2016 (1 à 7) à Berlin. Une écoute magnifique, une recherche de sons et un sens de l’empathie concertante, mais aussi déconcertante, décomplexée (les bases de leurs inspirations sont multiples et puisent autant dans l’expérience contemporaine, dans la pratique de l’improvisation radicale et l’expressivité des musiques populaires où le violon est un instrument majeur). On a droit à tout un éventail de frottements, de cadences, de rêves… Complexité à plusieurs voix qui fusent de toutes parts et explosent en séquences sombres qui se moirent lentement et dont les timbres et les lignes s’interpénètrent tout en douceur. Le trio décline de nombreuses facettes, crée des cheminements peu prévisibles; les glissandi, les frottements s’entrecroisent, la musique s’anime après un long moment de communion introspective, des motifs s’ajoutent, évoluent, se transforment, créant l’impression enchanteresse d’avoir traversé un paysage vivant et partagé un moment de grâce. La qualité des cordistes, le travail à l’archet, la majesté de la contrebasse de Kürvers, la pureté du son de Uebele, l’empathie spontanée de Bélanger font de cet album, une petite merveille. Deux beaux concerts auxquels on aurait aimé assister.

Gravity : String Theory Creative Sources CS 301 CD

Sans nul doute, un des plus beaux projets réalisés par la galaxie des improvisateurs portugais fédérés autour de l’altiste Ernesto Rodrigues et de ses amis. Tous les instruments utilisés par les dix-huit musiciens présents sont « à cordes » qu’elles soient frottées (violons, violes de gambe, violoncelles, contrebasses), pincées (guitares, cithares, harpes) ou frappées / pincées par un mécanisme à clavier (piano, clavecin). Gravity est une longue improvisation qui occupe toute la durée du compact, excellemment enregistrée et préparée pour le disque par Ernesto lui-même. Quand on imagine les difficultés rencontrées pour trouver un lieu décent, rassembler autant de musiciens, les focaliser sur une idée bien précise comme cet orchestre à cordes, on peut d’ores et déjà saluer le travail extraordinaire de ces musiciens portugais réunis par Ernesto Rodrigues, lui-même venant de produire en 2016 pas moins de dix-huit albums avec ses collaborations sur son propre label avec plus de 400 réfférences à ce jour. Un disque avec 18 musiciens et 18 albums Creative Sources, dont quatre présentent la musique d’ensembles collectifs plus imposants tels le présent String Theory, Théatron, IKB et Variable Geometry Orchestra, ces deux derniers ensembles n’étant pas à leur coup d’essai. Les effectifs du Variable Geometry Orchestra dans Quasar, leur nouvel album, culminent à 46 musiciens. Collectivement et musicalement, il s’agit donc d’une œuvre et un travail de longue haleine et on peut d’ores et déjà considérer la personnalité d’Ernesto Rodrigues, l’animateur infatigable de Lisbonne aussi incontournable que celles d’Eddie Prévost, Rhodri Davies, Michel Doneda ou Franz Hautzinger, par exemple, parmi les artistes qui ont contribué à renouveler la pratique de l’improvisation libre ces vingt dernières années vers des formes empreintes de minimalisme, mot qualifiant grossièrement les tendances lower-case, réductionnistes, new silence, etc... Et quoi de plus exemplaire que ce Gravity qui, débutant par un ostinato fantomatique, visite les agrégats de sons, de frottements, de pincements, de curieuses vibrations, de grincements dynamiques dans une vision kalidéoscopique et arachnéenne de l’action instrumentale cordiste. Violoncelle ou guitare préparées, miasmes de violon, grattages, sons fantômes, bruissements mystérieux. Bien qu’il semble qu’un parcours obligé soit tracé, certains instruments interviennent de concert comme si le moment était choisi : l’improvisation libre et leurs qualités innées d’écoute mutuelle, d’action et de réaction simultanées et de finesse dans l’empathie, permettent aux compagnons de String Theory de tracer un chemin, de construire un univers à la fois homogène et hétérogène suivant le point de vue sur lequel on se place. En effet, une communauté de sentiment, une température ambiante partagée par chacun se dessine et relie toutes les spécificités sonores, timbrales, les dynamiques, les affirmations franches et les connivences enjouées qui affleurent au long des trente neuf minutes trente cinq secondes. Les actions des musiciens peuvent se révéler très diversifiées ou concentrées dans un même élan selon le feeling de chacun. Gravity est un enregistrement unique dans les annales de la musique improvisée et c’est pourquoi je vais m’attarder par la suite sur les projets sœurs IKB, Variable Geometry Orchestra et Théatron dans les chroniques suivantes. Ce n’est pas tous les jours que des formations orchestrales aussi étendues et intégrées dasn une communauté locale soient documentées dans le domaine de l’improvisation contemporaine. Les musiciens : Ernesto Rodrigues - viola, harp Raquel Fernandes - violin Maria do Mar - violin David Maranha - violin Guilherme Rodrigues - cello Yu Lin Humm - cello Helena Espvall - cello Miguel Ivo Cruz - viola da gamba Bernardo Álvares - double bass João Madeira - double bass Abdul Moimême - classical guitar, 12 string acoustic guitar, mandolin Flak - acoustic guitar Emídio Buchinho - acoustic guitar John Klima - acoustic bass guitar Adriana Sá - zither Joana Bagulho - harpsichord Simão Costa - piano.
PS : Donc un peu de patience : les chroniques relatives à IKB et VGO seront publiées incessamment, l’écriture de ces chroniques n’est pas instantanée et nécessite un peu de temps.  À suivre dans les pages suivantes.

Suspensão Théatron Creative Sources CS 404 CD

Ernesto Rodrigues viola, Yu Lin Hum cello, Hernâni Faustino double bass, Nuno Torres sax alto, Eduoardo Chagas trombone, Rodrigo Pinheiro piano, Emidio Buchinho electric guitar, Flak acoustic guitar, André Hencleeday tenor psaltery, Carlos Santos, electronics, Nuno Morão percussion.
Débutant par un drone grave, Suspensão est un bel exemple du développement du son collectif en suspension ou en sustain si on veut se référer au travail de John Stevens avec le Spontaneous Music Ensemble ou Orchestra. Confer la toute récente compilation du Spontaneous Music Orchestra, Search and Reflect (Emanem 5216), où figure le fameux enregistrement de Sustain du SME + = SMO le 25 janvier 1975. À l’intérieur du mouvement des sons suspendus interviennent subrepticement des interjections et des improvisations éclatées bien calibrées qui cadrent parfaitement avec les drones. Le pianiste frappe une note grave en pressant sur la corde ou joue des notes isolées, le tromboniste articule avec empressement une ventilation bruissante, le saxophoniste amortit ses coups de langue sur le bord de l’anche et fait trembler la colonne d’air. De la trame globale se dégage un crescendo minutieux où les mains se libèrent, les sons éclatent sourdement et l’alto d’Ernesto Rodrigues se faufile prestement en sourdine, empilant les harmoniques. De manière progressive avec quand même quelques à-coup tranchants, les musiciens font transiter le flux dans des climats variés, le décor évolue. Vers la moitié du parcours, l’orage menace, la fébrilité gagne les participants, le jeu est tendu. Du moins, l’attaque des instruments, cordes, piano, percussions, guitare suggère une violence sourde, rentrée, comme si la foudre allait éclater. Mais, au sein de cette bourrasque invisible, deux ou trois ou quatre des musiciens ont maintenu le drone, ces sons en suspension qui conservent une hauteur précise un long moment et dont les timbres et la texture évoluent insensiblement. Puis vient une lueur, le ciel se dégage et l’auditeur sent poindre un sentiment d’apaisement. Les instrumentistes volatiles se déposent successivement sur la trame et les sons se relâchent en une stase nonchalante. La symbiose au sein de l’ensemble se fait jour dans le détail sonore et l’affect partagé tacitement transparaît au fil des secondes, qui s’évanouissent par centaines, créant un flux vers l’infini. Une performance collective de haut vol fédérant des musiciens d’horizon divers, hautement concernés par l'instant partagé.

Iridium String Quartet Maria Da Rocha Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Miguel Mira Creative Sources CS 350 CD

Il était temps ! Oui, il était temps que notre ami Ernesto Rodrigues et ses camarades fassent un quatuor violonistique. Violon (Maria Da Rocha) alto (Ernesto Rodrigues),  violoncelle (Guilherme Rodrigues), contrebasse (Miguel Mira), la belle formule. Comme l’a si bien souligné Johannes Rosenberg, compositeur, improvisateur, violoniste exceptionnel, ethnomusicologue et théoricien de l’art total du violon, les instruments de la famille du violon ne révèlent leur nature profonde, la symbiose infinie de leurs timbres, que rassemblés dans un même orchestre de cordes frottées. Iridium est un des plus beaux enregistrements des groupes documentés par Ernesto via son label Creative Sources, et cette raison n’y est pas étrangère. Je me rappelle bien avoir écouté et chroniqué, Drain,  un autre cd d’Ernesto et Guilherme Rodrigues avec le violoniste Mathieu Werchowski il y a quelques années. Leur jeu instrumental évoquait alors pour moi le travail sonore d’un ébéniste qui fait grincer le bois sous toutes ses coutures. Il y a encore un peu de cela dans Iridium. Deux longues pièces : 2466 ° C et 4428 ° C. Dans 2466 °C, les cordes frottées semblent préparées de manière à transformer la résonance, le jeu de l’archet et des doigts sur la touche et leurs pressions spécifiques  empêchent d’une manière ou d’une autre la vibration « naturelle » conventionnelle du violon, du violoncelle ou de la contrebasse. Il consiste à produire des drones – sustain sur une note, grave ou aiguë, lesquelles agrègent leurs sons secs et bruissant, les harmoniques, les frottements mécaniques, les notes fantômes, à la trame, les timbres grinçant comme si le vernis qui geignait ou criait et non le bois de la caisse de l’instrument qui chante. Dans 4428°C, on utilise plusieurs jeux percussifs du bois de l’archet sur les cordes pour agrémenter les drones et diversifier les textures. En se tenant à cette technique, les musiciens font évoluer la pièce insensiblement vers des échanges plus vifs où la dimension rythmique en pulsations libres et brefs coups d’archets rebondissant prennent une aspect ludique. Soudain, le jeu en drones reprend, s’épaissit, se tend et devient plus tendre, malléable, lyrique. Après quelques minutes, le violon et l’alto sont frottés intensément en pressant l’archet avec insistance avec un son nasillard évoquant une voix de fausset qui dérape, puis se décontractent dans un faux unisson. La pièce évolue ensuite dans des frottements presque muets et se termine avec des grincements et des chocs qui s’arrêtent abruptement comme si on avait coupé la bande sans aucune respiration. Il y aurait peut être une marche à suivre guidant l’exécution ou est-ce complètement libre ? Rien n’est mentionné sur la pochette cartonnée. Ces manières toutes particulières de faire sonner les cordes à l’archet en utilisant ces techniques alternatives nous font découvrir ces sons étranges dans des variétés infinies au niveau de la texture, de la coloration, de la densité, de l’intensité qui se mêlent, s’agrègent, se pénètrent, se fondent dans une fascinante bande-son. Si cette démarche très appliquée peut sembler assez monocorde et répétitive de prime abord, une écoute attentive nous en révèle la richesse. Ces quatre improvisateurs étendent au maximum les possibilités sonores dans le cadre d’une approche musicale au départ très restreinte de sons soutenus basés bien souvent sur une seule note. Paradoxalement, ils font donc preuve d’une grande imagination au niveau instrumental et invention sonore et cet album Iridium est un chef d’œuvre du genre.


Relephant Fred Lonberg Holm  & Adam Golebiewski Bocian records


Duo dynamique violoncelle & percussion réunissant une valeur sûre, Fred Lonberg Holm qu’on a pu entendre souvent en bonne compagnie (Ken Vandermark, Joe McPhee, Frode Gjerstad, Michael Zerang et Brötzmann) et un percussionniste polonais dont j’ai beaucoup apprécié l’album solo Pool North (Latarnia), Adam Golebiewski. J’avais d’ailleurs chroniqué cet album vraiment passionnant. (http://orynx-improvandsounds.blogspot.be/2015/11/microlabels-improvises-et-reeditions.html). Le violoncelle est amplifié et truffé d’électronique, dans une esthétique sonore « post-rock » dynamique. Sous les mains de Adam G, la percussion acquiert une dimension ludique au moyen d’objets placés sur sa batterie, avec une solide coordination des gestes et une surprenante variété sonore: simultanément les roulements croisent les grattages de surfaces métalliques, des cloches ou des cymbales tintent dans l’aigu, un archet frotte cymbales et gongs : dans un même élan des frappes contrastées relance l’attention. Cela évoque un peu Roger Turner, Lovens ou encore Oxley, bien qu’il ait un style personnel et identifiable, mais aussi la démarche de Ponthévia. Des surprises donc de la part du percussionniste et une expertise remarquable dans le jeu des cymbales avec l’archet amplifiée par les peaux. Mais surtout une grande qualité de dialogue et de symbiose dans l’action au point qu’il semble qu’on entende qu’un seul et même musicien, alors qu’ils jouent à deux. Malgré l’insistance du violoncelliste à jouer amplifié et « déformé » électroniquement (on perd des nuances de jeu à mon goût), la coordination instantanée des gestes et l’empathie au maximum entre les deux improvisateurs font de Relephant un album réjouissant, de l’improvisation libre pur jus. Une free-music sans concession, brute, énergique et pleine de détails croustillants dans les sonorités, les timbres, les craquements dont je ne voudrais pas me séparer. Un air de famille avec le légendaire Was It Me du tandem Lovens-Lytton.

vendredi 30 décembre 2016

Simon H Fell / Ariel Shibolet Noel Jacoby Alexander Frangenheim Ofer Bymel/ Paul Hubweber Paul Lovens John Edwards/ Isabelle Duthoit Alex Frangenheim Roger Turner/ Jérôme Lacoste Christine Wodrascka


Simon H Fell Le Bruit de la Musique Confront Records ccs 70

Le Bruit de la Musique est un festival situé au centre de la France et animé par un collectif d’improvisateurs radicaux et engagés : Lê Quand Ninh, Martine Altenburger, … Et comme ces deux musiciens exigeants sont des improvisateurs d’envergure, ils présentent inévitablement des artistes d’envergure et cela, sans considération pour le fait qu’un artiste est déjà demandé un peu partout et a acquis une notoriété à l’échelle internationale. Lors de la troisième édition en août 2015, c’est à Simon H Fell de se produire en solo. Contrebassiste exceptionnel, SHF est un musicien incontournable dont la multiplicité des démarches et des passions musicales défie l’entendement. Compositeur hors norme pour grands orchestres utopiques (https://brucesfingers.bandcamp.com/album/composition-no-30 et https://brucesfingers.bandcamp.com/album/composition-no-62), free jazz-man avec l’explosif soufflant  Alan Wilkinson ou compagnon des minimalistes Rhodri Davies et Mark Wastell (lui-même responsable de Confront), Simon H Fell nous livre ici Le Bruit de la Musique, une œuvre pour contrebasse solo. Une saisissante architecture évolutive où différents aspects sonores de l’instrument - y compris un puissant pizzicato – se développent en toute liberté. C’est une œuvre intense, un parcours ludique, l’expression d’une pensée musicale profonde jouée d’une seule traite (37:19). Initiée par un frottement brumeux, une sorte d'halo sourd généré par l'environnement de l'église, les doigts éclatent un moment le timbre du pizz au plus près du chevalet dans le premier mouvement. L’artiste enchaîne avec des frottements simultanés en en modifiant la tessiture, le timbre, l’attaque, le mouvement de l’archet, en les imbriquant de manière naturelle et organique et en introduisant de nouveaux gestes sonores qui enrichissent le parcours. Son jeu est remarquablement approprié par rapport à l'acoustique, dont les caractéristiques sonores colorent le jeu instrumental avec cette résonance réverbérante particulière.Vers la cinquième minute, deuxième mouvement, son pizzicato à la sonorité très puissante (on songe à Charlie Haden ou au Paul Rogers à la quatre cordes) fait vibrer toute la résonance de l’instrument et de l’espace avec une ductilité saisissante. Il maintient ce son énorme en multipliant les lignes et les notes et cela aboutit au raclage rageur des cordes col legno qui fait écho à la précédente conclusion du premier mouvement, une sorte d’ostinato en accelerando. Instantanément, le contrebassiste introduit une phase plus lyrique à l’archet qui évolue vers un momentum intense transmué vers une curieuse juxtaposition simultanée d’effets sonores dingues, etc.  Au fur et à mesure que l’écoute s’avance, l’auditeur découvre des séquences intrigantes où Simon H. Fell pénètre dans le champ de l’inouï, de la découverte. Faire de telles trouvailles et assembler des sons aussi grinçants, filés, tordus et jouer des choses aussi contradictoires simultanément avec autant de précision et de sauvagerie, relève du tour de force. Coordonner de tels affects, enchaîner ces trouvailles sonores, ces idées brillantes dans une construction aussi élaborée qui vous fait entendre tous les états de la contrebasse créative, c’est de la magie ! Paul Rogers atteint de tels sommets, mais sur un plan formel et dans la conception, SHF apporte une grandeur inégalée dans la création et dans sa réalisation expressive. Bien sûr, d’un point de vue émotionnel, pour certains auditeurs, la balance penchera pour PR, la musique de ces deux artistes étant aussi grandiose l’une que l’autre. Le Bruit de la Musique devient sans nul doute l’un des (deux ou trois) opus solitaires de contrebasse les plus formidables jamais enregistrés depuis le fabuleux Journal Violone de Barre Phillips (1968). Instrument d’accompagnement relégué au rang de faire valoir, la contrebasse s’est révélée un instrument à la pointe de l’avant-garde. Oubliez un peu les sempiternels artistes qui jouent partout et dont les albums pleuvent dans tous les catalogues ces gens et ces plongeons nostalgiques dans le passé (après les Unheard M.S. d’Atavistic, Klimt, Cien Fuegos et compagnie). Vivez aujourd’hui ! Relativisez votre appréciation de la contrebasse improvisée (Kowald, Léandre, Guy, Dresser, etc..), commandez au plus vite Le Bruit de La Musique chez Confront ou Bruce’s Fingers, le label de SH Fell : https://brucesfingers.bandcamp.com/album/le-bruit-de-la-musique. Absolument incontournable et à 100 exemplaires seulement ! Donc dépêchez-vous :  il y a urgence si vous ne voulez pas rater une œuvre majeure.

Skulging in the Big House Ariel Shibolet Noel Jacoby Alexander Frangenheim, Ofer Bymel Creative Sources CS 259 CD

Encore un de ces remarquables opus du label Creative Sources que je tiens sous le coude pour meubler ma rubrique, avant de laisser exploser dans ces lignes leur tout récent arrivage fin 2016. Le contrebassiste Alexander Frangenheim documente soigneusement ses aventures avec un nombre conséquent d’artistes internationaux (Gunther Christmann, Paul Lovens, Roger Turner, Phil Wachsmann, PatThomas, Isabelle Duthoit, Ariel Shibolet..) chez Creative Sources. Elles se situent à un très haut niveau d’exigence et de qualité et représentent une véritable authenticité en matière d’improvisation contemporaine, sans pour autant se fixer sur un «-isme » défini. Disons qu’AF adapte son jeu et son travail avec les personnalités qu’ils rencontrent, comme son duo assez lyrique avec le clarinettiste Harold Rubin. Avec ses trois improvisateurs israéliens, le batteur Ofer Bymel, le violiste Noel Jacoby et le saxophoniste Ariel Shibolet (avec qui il a enregsitré en duo), l’attention se focalise sur des mouvements furtifs où le détail sonore du jeu instrumental alternatif est mis en évidence. La recherche consiste à combiner spontanément les timbres rares du frottement des cordes, des divagations contrôlées et contorsionnées de la colonne d’air du sax soprano, des frappes faussement évasives du percussionniste. On court dans l’inconnu, vers l’inouï, si cela est encore possible. Et finalement, on s’en convainc. Des harmoniques soutenues et vocalisées de Shibolet restent suspendues au dessus des grondements des cordes graves et des craquements provoqués par l’extrême pression de l’archet. Ofer Bymel secoue, manie une plaque métallique dont les fréquences oscillent dangereusement, pendant qu’Alexander Frangenheim lance d’expressifs coups d’archets isolés. Dans l’action spontanée, chaque musicien use du silence pour mettre en valeur les sonorités des autres avec une profonde concentration. De temps à autres entraînés par le percussionniste, le quartette rentre progressivement dans une phase éruptive (cfr. Even If We Tried). C’est donc un excellent enregistrement répondant clairement à la question : musique improvisée libre, c’est quoi ??

Spielä  PaPaJo Paul Hubweber Paul Lovens John Edwards Creative Sources CS 340 CD

Troisième enregistrement de ce magnifique trio, sans hésitation unes des toutes meilleures associations d’improvisateurs en exercice. Enregistrées respectivement à Zagreb et Aachen en 2003 et 2009, ces deux concerts fournissent la matière précieuse des deux compacts de Spielä. Le farfadet juvénile de la percussion  libérée qui nous avait tant enchanté dans notre prime jeunesse, nous revient tel un vieux sage, savant de l’épure et du geste essentiel, Paul Lovens. Ce magicien hors norme a trouvé un alter-ego incontournable, le contrebassiste John Edwards, un des improvisateurs les plus demandés (Butcher, Weston, Parker, Dunmall, Brötzmann, Steve Noble, Mark Sanders etc…). C’est à cette aune qu’il faut apprécier le tromboniste Paul Hubweber, un musicien trop sous-estimé, sans doute parce que, sexagénaire, sa carrière a décollé sur le tard, malgré une créativité et des capacités musicales sans égal. Suivez son cheminement et ses albums à la trace et vous découvrirez un improvisateur insaisissable capable d’adapter son jeu au plus profond avec ses divers collaborateurs tout en continuant sa trajectoire esthétique et en maintenant ce qui fait de lui un improvisateur essentiel. Pour ma part, je vous dirais que, depuis la disparition de Rutherford et de Mangelsdorff chez les trombonistes, il y a George Lewis, bien sûr et puis, surtout, Paul Hubweber. Mais au-delà des qualités individuelles de chacun de ses membres, ce trio PaPaJo vaut pour son alchimie particulière, la symbiose des sons, des timbres  avec un équilibre fragile des dynamiques, une invention renouvelée des formes, des interactions subtiles, une empathie rare. Pour Alex Schlippenbach, PaPaJo est le trio qui exprime le mieux les qualités de la musique libre depuis ces quinze dernières années. On y trouve presque tous les éléments qui créent toute la fascination que cette musique procure sur ses auditeurs : simplicité, complexité, dérivation du free-jazz ou du contemporain, changement perpétuel des paramètres des sons et de la pratique instrumentale, écoute mutuelle, indépendance et entente tacite, invention et tentative simultanée et risquée d’idées les plus folles, surprises, variété kaléidoscopique des timbres … Si Paul Lovens est un des percussionnistes les plus « vite », PaPaJo, « lui », prend le temps de jouer, chacun laissant de l’espace à l’autre afin que les sonorités soient lisibles et que la musique respire. Cette qualité primordiale distingue PaPaJo de la lingua franca du free jazz, alors que la mélodie détournée (évocation de Loverman ou d’une ballade d’Ellington) et le pizz charnu d’Edwards s’y rattachent. Spielä : un double album de référence qui devrait fédérer bien des auditeurs éparpillés sur les micro-univers de l’improsphère.

Light air still gets dark Isabelle Duthoit Alex Frangenheim Roger Turner Creative Sources CS 398CD

Du n° 340 (Spielä) à 398 (Light Air Still...), le label Creative Sources file à toute allure laissant de rares trésors sur le côté à l’insu de bien des cognoscenti. Ainsi cet « air léger qui (malgré tout) reste sombre » en hommage au tromboniste Hannes Bauer, disparu cette année et avec qui Roger Turner, le percussionniste de ce trio, a joué durant plus d’une vingtaine d’années en compagnie d’Alan Silva (In The Tradition / In Situ). La chanteuse et clarinettiste Isabelle Duthoit avait elle-même initié un autre trio avec Hannes Bauer et Luc Ex un peu avant qu’Hannes nous quitte prématurément. Compagnon régulier de Roger Turner au sein de plusieurs projets, le très fin contrebassiste Alex Frangenheim complète l’équipée. Et quelle équipée !! On ne compte plus les collaborations hallucinantes qui lient cet extraordinaire percussionniste aux personnalités les plus marquantes de la free music tels Phil Minton, Hannes Bauer, Lol Coxhill, John Russell, Phil Wachsmann, Pat Thomas, Birgit Ulher, Urs Leimgruber etc.. pour en écrire l’histoire la plus vive. Voici maintenant que notre grand poète de la percussion improvisée poursuit l’aventure avec une vocaliste de l’impossible, la vestale du cri primal, la prêtresse du gosier libéré : Isabelle Duthoit ! En s’alliant les services d’un inventeur de sons à la contrebasse, animé d’une écoute et d’un sens de la répartie peu communs, Alex Frangenheim, le percussionniste trouve un partenaire qui joue à jeu égal avec lui. Ces deux-là ne se contentent pas de variations d’un discours instrumental « créatif », mais s’efforcent d’inventer et de rechercher des sons rares, des idées folles, des voies extrêmes avec une expressivité et une subtilité inouïes, si on compare avec pas mal d’autres improvisateurs de même calibre … nettement plus formatés. L’indépendance totale et la complémentarité intuitive. Ce faisant, les deux instrumentistes laissent le champ libre à la vocaliste pour explorer la face la plus cachée de la voix humaine. Ce qu’Isabelle fait est indescriptible. La variation infinie des affects du cri, du spasme, de la glottisation du sifflement, du râle, le délire surréel à côté duquel la supposée poésie sonore semble platement à un effet théâtral. Il y a une émotion indicible, le voile de la souffrance, le désespoir de la raison… A la clarinette, elle torture la colonne d’air et évoque les extrémités auxquelles elle soumet son organe vocal. Ces deux compagnons traduisent cette furieuse inventivité en inventant sans relâche des parties instrumentales requérantes modifiant en permanence les paramètres sonores, les timbres, les pulsations dans un flux vibrant qui attire et stimule l’écoute. C’est un enregistrement intense, inouï, un produit parmi les plus authentiques de l’improvisation libre, une démarche musicale qui, après plus de quarante ans d’évolutions, n’a pas fini de nous étonner. Il y a d’ailleurs un parallèle indubitable à faire au niveau de la qualité  entre Light air still gets dark et le CD Spielä de PaPaJo (Hubweber/Lovens/Edwards) que je viens de chroniquer ici plus haut. A tomber des nues, une fois pour toutes !!

Erythro Jérôme Lacoste Christine Wodrascka Creative Sources CS 377 CD

En quarante huit minutes et treize pièces remarquablement bien construites la pianiste Christine Wodrascka et le percussionniste Jérôme Lacoste déclinent tout un panorama de sons, d’articulations, de vibrations, de timbres, de pulsations folles … Le piano est soigneusement préparé, rempli d’objets et martelé au-delà du raisonnable, ses timbres et résonnances enchevêtrés dans le foisonnement percussif. Après l’obstinato furieux de la deuxième pièce, Shaolin Si, vient les sons planants des cymbales à l’archet et de la vibration éthérée d’un grand gong supendu  complété par le grondement sourd des tréfonds du grand piano. Symbiose totale digne du meilleur AMM !  Le quatrième mouvement, Hokusai, se veut mobile, volatile au clavier et acéré aux percussions métalliques, ponctué par une grosse caisse sourde et tonitruante. Les gestes des instrumentistes secouent littéralement et font résonner les objets qui encombrent le piano et la batterie. Le numéro cinq, La Pierre Jaune, sollicite le raclage violent des cordiers de la carcasse et le sciage expressif et mouvant d’une cymbale tordue résonnant sur une peau. D’un point de vue sonore, on est à fond dans la free music qui n’hésite pas à mettre en avant les possibilités sonores inusitées avec une réelle force expressive comme le faisaient Paul Lytton et Paul Lovens, il y a trois ou quatre décennies. Ce qui est heureux, c’est que leur duo ne doit rien à personne. Ils ont choisi de bien distinguer l’ambiance sonore et le contenu  musical pour chacune des pièces, lesquelles sont toutes vraiment réussies. Focalisées sur la richesse des sons plutôt que l’articulation des phrases, arpèges et roulements. On entend des voix hanter les frottements de la percussion et les grincements des cordes. Dans le très court 7, Erichtho, c’est une harpe délirante qui s’affirme produite sur les cordes du piano. Et le morceau suivant apporte encore quelque chose de neuf. On fait coexister et combiner des jeux instrumentaux divergents qui se complètent admirablement, créant ainsi la surprise. Au final, Erythro est un album merveilleux et parmi les plus intéressants pour le plaisir de l’écoute et de la découverte. Excellent de bout en bout. 

lundi 19 décembre 2016

Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh/ Isaiah Ceccarelli Bernard Falaise Joshua Zubot/ Tom Jackson Ashley Long John Benedict Taylor Keith Tippett / Gianni Mimmo Prossime Trascendente / Grosse Abfahrt : Frank Gratkowski, Kjell Nordeson Lisa Mezzacapa Philip Greenlief John Bischoff Tom Djll Gino Robair Tim Perkis Matt Ingals John Shiurba.


Ensemble : Densités 2008 Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh Bruce’s Fingers BF 135



Bien qu’il joue nettement moins depuis qu’il s’est établi en France, le contrebassiste – improvisateur – compositeur – chef d’orchestre Simon H Fell est loin de rester inactif sur son label Bruce’s Fingers. Après des années de valse hésitation à propos d’un mix de cet excellent concert, voici, enfin ! , la performance d’Ensemble au festival Densités 2008 publié en Digital. Faute de pouvoir produire en CD ou en LP ses multiples projets et aventures (et celles de ses protégés), SH Fell a recours au digital. À l’aide d’un casque au départ de l’appli I Tunes et avec un son très présent et détaillé, je parcours avec enthousiasme les 40 minutes de cette improvisation collective remarquablement diversifiée, soudée et exploratoire au niveau du travail des sons. Sax ténor – piano – contrebasse – percussions + électronique : on a là les ingrédients parfaits pour ne pas aller bien plus loin que le free – jazz de bon papa à l’américaine (le free free-jazz) ou la free-music tempérée issue de la pratique des conservatoires. En fait, j’ai si peu entendu d’autres enregistrements qui partent si loin dans la découverte des sons avec un groupe d’instruments aussi connotés « jazz quartet ». À l’époque de cet enregistrement, S. H Fell et le pianiste Chris Burn avaient enregistré en trio avec le pianiste Philip Thomas un remarquable opus, The Middle Distance (another timbre at24). Ici, Simon H Fell et Chris Burn se sont joints au saxophoniste John Butcher avec qui C.B. travaille depuis les premières années 80 et au percussionniste Lê Quan Ninh, un improvisateur pointu aussi incontournable et très original. Le musicien électronique Christof Kurzmann complète l’équipage. Ce serait sans doute un des meilleurs témoignages de l’évolution du Chris Burn Ensemble, un groupe focalisé sur l’improvisation radicale et le travail sur base de partitions graphiques initié par Chris Burn, si le groupe ne s’intitulait pas Ensemble, tout court. Je laisse libre le fait de savoir s’il s’agit dans les faits du CBE ou si le terme Ensemble est une allusion à celui-ci ou si… sans questionner les auteurs. Finalement, SH Fell me confirme qu’il s’agissait bien du Chris Burn Ensemble, mais que le pianiste a préféré l’appellation Ensemble, sans doute pour souligner qu’il n’aurait pas formulé de marche à suivre. En effet, le seul long titre de l’album, Densités 2008 me semble être une improvisation libre (40:51), même si des mouvements se distinguent au fil de l’écoute : cela pourrait être aussi une composition « très ouverte ». Impossible à déterminer !  Pourquoi fais – je référence au Chris Burn Ensemble ? Chris Burn fut le compagnon alter ego de John Butcher dès leurs débuts vers 1981/82 et son groupe, le CBE,  a compté parmi ses membres, outre Butcher et Burn, des artistes comme John Russell, Marcio Mattos, Jim Denley, Phil Durrant, Matt Hutchinson, Stevie Wishart, Mark Wastell, Rhodri Davies, Nikos Veliotis et Axel Dörner. Plusieurs albums ont été publiés depuis 1990 sur les labels Acta (Cultural Baggage et Navigations), Emanem (The Place et Horizontal White) et Musica Genera (CBE at Musica Genera 2002). Ce fut donc, pour moi, un des groupes à suivre, ne fut-ce que parce que son parcours reflète l’évolution de la scène improvisée libre depuis la cristallisation des radicaux autour du trio Butcher, Russell & Durrant,  Radu Malfatti, etc… dès les années 80 jusqu’au développement d’une autre improvisation (minimalisme, réductionnisme, lower case, EAI) dans les années 2000 (Davies Durrant Wastell Dörner). Certains de leurs enregistrements révélaient une véritable synthèse des préoccupations musicales de cette communauté  en la reliant aux investigations des Gunther Christmann, Alex Frangenheim, etc…Densités 2008 est une pièce d’un seul tenant et sans nul doute un témoignage de première main de la démarche de Chris Burn, un pianiste radical aussi à l’aise à explorer les profondeurs de la table de résonnance, des cordes et de l’armature du grand piano qu’à interpréter Charles Ives ou John Cage ou à mener le travail orchestral avec ses fidèles du C.B. Ensemble. Dans Densités 2008, chacun des participants imprime une trace très personnelle tout en intégrant l’activité collective avec une foi débordante. La circulation des timbres, des gestes, des battements des sons, de l’action se transmet immédiatement entre chaque musicien avec une immédiateté et une énergie peu communes. La présence de Lê Quan Ninh donnne une dimension organique, chamanique et ensauvagée à la dimension plus pointilliste de Butcher et Burn. Je signale un enregistrement similaire avec ce percussionniste : Une Chance Pour L’Ombre avec Lê Quan, Doneda, Kasue Sawaï, Kazuo Imai et Tetsu Saitoh (label Bab Ili Lef). Dans ce contexte collectif, John Butcher est complètement en phase avec ses collègues jouant l’essentiel dans l’instant et en symbiose, oubliant le rôle de soliste conféré au saxophoniste et assumant l’effacement de son style personnel dans le flux des actions sonores (J.B. butchérise à bon escient vers la 25ème minute). Aussi, les loops de Kurzmann étonnent par leur singularité et par la place étrange qu’ils acquièrent dans le champ sonore, intriguant l’écoute attentive. Consciemment, le contrebassiste, Simon H Fell, trace son parcours sans sauter à pied joint sur les sollicitations faciles, contribuant ainsi à la diversité sonore. Il faut entendre les vibrations de la grosse caisse et le grondement de la contrebasse suivi des murmures de chaque instrument vers la 11ème minute où chacun propose et l’Ensemble dispose pour reconnaître de bonne foi qu’on s’approche de l’état de grâce. Cet état de grâce ressurgit à plusieurs reprises, l’inspiration ne se tarissant pas. Certains des sons et techniques alternatives sollicitées pourraient composer dans un « herbier » désincarné de type études, mais il y a une vie intense, une grande sensibilité instantanée, des choix très subtils. Cherchez dans Youtube des associations instrumentales et personnelles de ce type avec des personnalités d’envergure de l’improvisation et filmées dans des festivals incontournables, il vous faudra chercher très longtemps pour arriver à trouver quelque chose d’aussi abouti… Si les albums du C.B.E. contenaient plusieurs compositions différentes développant différentes idées, Densités 2008 concentre et exemplifie la démarche de ces artistes en une seule pièce, unique, monolithique et aboutie, point culminant d’une aventure limitée à un seul « set » de festival. Comme s’ils avaient trouvé la meilleure voie d’une seule voix. C’est tout ce qu’il reste à faire : investiguer, gratter, frotter, comprimer la colonne d’air, pincer les cordes du piano, faire gronder celles de la contrebasse en imprimant une cadence, un mouvement, des ondulations, des accents quasi-identiques que ce soit avec la grande cymbale pressée sur la peau de la grosse caisse horizontale et frottée avec un archet, ou un autre archet faisant gronder les fréquences de la contrebasse et les lèvres pinçant le bec avec fureur  la colonne d’air ou faisant à peine vibrer l’anche, alors que la table d’harmonie chavire dans un maelström de timbres, de bruissements et de vibrations piqueté par les giclées électro. Non – idiomatique ?? Oui, sans doute. J’ai réécouté cette remarquable tranche de vie plus d’une dizaine de fois au casque sans passer le contenu via l’ampli dans les haut-parleurs, car je suis obligé alors de faire reposer le poids de mon MacBook Air sur la platine vinyle, ce qui n’est pas recommandé. Je me force ainsi à suivre tous les détails de cette musique au casque et à essayer de vous narrer une partie du menu de leur superbe cheminement en tapant sur le clavier. Une de mes meilleures expériences d’écoute de ces dernières années.

Subtle Lip Can : Reflective Drime Isaiah Ceccarelli Bernard Falaise Joshua Zubot Drip Audio

Subtle Lip Can est un trio dynamique d’improvisation réunissant percussions (Isaiah Ceccarelli), guitare électrique (Bernard Falaise) et mandoline et/ou violon (Joshua Zubot) pour une recherche sur la gestuelle du jeu sur la guitare préparée et transformée et comme j’entends peu le violon de JZ, avec la mandoline qui double la six cordes. Lorsque la rotation des pincements métalliques de la guitare tournoie sans discontinuer, le percussionniste actionne un archet sur cymbales et accessoires métalliques (Siffer Shump). Gull Plump Fiver nous fait découvrir les sons trasheusement électriques avec effets emmenés par le guitariste survolté, c’est punk en fait. Cette génération d’improvisateurs se replongent joyeusement dans leur adolescence mais le morceau évolue avec une véritable subtilité s’aérant au final. Salk Hovered marque l’auditeur par l’épure et la retenue dans le débit sonore et la qualité des timbres à peine électrifiés et des hamoniques hantées provenant autant de la percussion et des cordes : fantômatique, lunaire…. Le trio varie les ambiances, les procédés, l’esprit, le fonctionnement du trio de morceau en morceau plutôt que de travailler une démarche clairement définie du début jusqu’à la fin. Malgré tout, Subtle Lip Can conserve quelque chose qui permet de reconnaître le trio d’une pièce à l’autre rien que parce que l’enregistrement très précis nous fait goûter les colorations des sonorités au plus près. Rommer Chanks évoque un AMM post rock de manière assez réussie. Une musique exploratoire, subtilement électrique au point que les sons acoustiques se fondent dans la masse imperceptiblement, frottements en tous genres agglutinés avec soin et lisibilité (Rommer Chanks, Toss Filler Here). Je me demande toujours où se trouve le violon de Joshua Zubot, sans doute inclus de manière surprenante dans la masse sonore. Toss Filler Here est un bel instant ludique. Slam Hum et ses grincements renouvellent le discours. Un album d’impro sans concession et un son de groupe distinctif.


Tom Jackson Ashley Long John Benedict Taylor Keith Tippett Four Quartets Confront Records.
Keith Tippett est pour beaucoup de connaisseurs synonyme de jazz libre avec Elton Dean et Louis Moholo ou Paul Dunmall, Paul Rogers et Tony Levin, voir de jazz-rock avec l’album Lizard de King Crimson, Working Week,  l’album Cruel But Fair ou ses légendaires très grands orchestres Centipede, Frames et Tapestry. Vu plutôt comme un improvisateur de traverse, les observateurs du continent ont du mal à appréhender Keith Tippett en improvisateur libre. Deux jeunes cordistes d’avant-garde, le contrebassiste Ashley Long John et l’altiste Benedict Taylor et l’associé de ce dernier dans le collectif CRAM, le clarinettiste Tom Jackson se joignent au légendaire pianiste, lui-même, muni de galets de plage, de maracas, de woodblocks et d’une boîte à musique.
Sans batterie, la musique se meut sur les pulsations du claviériste et de l’action saccadée de ses doigts sur les cordes. Parfois lyrique, mais aussi atonale et sonique, la musique est emportée avec le souffle hululant et les spirales de Tom Jackson, et les torsions microtonales de Benedict Taylor. Des cadences faussement répétitives soulèvent les marteaux sur les cordes bloquées créant un effet de vagues moussues mourant sur les récifs, une fois apaisées les lames laissent la place au grondement des notes les plus graves du piano et du frottement/ battement des cordes de la basse dans le registre grave du piano se confondant avec ce dernier.  La musique est essentiellement organique, découvrant des espaces peu visités, suggérant de nouveaux agrégats et puis, d’un coup retourne aux scansions chères à KT. Tom Jackson embouche sa clarinette basse pour colorer l’ostinato irrégulier du pianiste et du contrebassiste. Keith Tippett esquisse un pas de danse et tous s’essayent à fausser le tempo. Quand les battements reprennent, la clarinette basse gronde, éructe, les harmoniques percent et survolent le continuum, la vibration du piano par toutes ses parties, caisses, cordes, marteaux et les grincements des cordes. Ces musiciens excellent à changer l’atmosphère et dérouter le flux volatile vers une conclusion insoupçonnée. Le deuxième quartet, très court, débute clairsemé, hésitant, du bout des doigts, chacun à sa marotte tout en croisant leurs lignes avec adresse. C’est en tout point remarquable. Chacun avec son rythme propre s’associe à l’autre et tous se complètent. Le troisième quartet semble vaporeux, élégiaque, avec des timbres très fins, une musique de chambre éthérée. L’altiste file des harmoniques infimes entre le chant élancé et lunaire de la clarinette, le tremolo et les coudées de la contrebasse sur les pincements des cordes du piano et puis joue franc jeu microtonal…  Le quartet se développe, accélère, imbrique des accents, des intervalles dans une course poursuite où personne ne mène, mais dans laquelle tous oscillent, balancent, rebondissent. Un rythme de danse folk surgit inopinément. Au final une musique riche, spontanée, libre, réfléchie, intense et finalement, audacieuse. Présentée dans une boîte métallique et produite par Mark Wastell sur son très unique label Confront Records.

Gianni Mimmo Prossime Trascendente Amirani records Amrn # 047

Au fil des ans, le saxophoniste soprano Gianni Mimmo a tracé sa voie et son label Amirani records contient de vraiment beaux et / ou intéressants témoignages de ses rencontres depuis le milieu des années 2000. Angelo Contini, John Russell, Harri Sjöström, Gianni Lenoci, Daniel Levin, Alison Blunt, Xabier Iriondo, Lawrence Casserley et Martin Mayes pour citer quelques-unes de ses collaborations. Sa démarche improvisée a quelques ramifications avec celle d’un compositeur, si on considère que le fil de ses improvisations suit la logique des intervalles très particuliers d’une pensée harmonique sophistiquée, de structures plutôt que de laisser cours à une spontanéité épidermique. Il y a aussi beaucoup de sensibilité dans son jeu et un goût sûr pour la mélodie monkienne héritée de Steve Lacy, car sa musique free résolument contemporaine, mais sans excès radical, est solidement imprégnée par l’expérience du jazz d’avant-garde. Il cite Roscoe Mitchell, Steve Lacy et aussi des compositeurs comme Schiarrino, Scelsi ….
Prossime Trascendente se compose de deux projets de compositions graphiques écrites spécifiquement pour deux groupes distincts  avec une instrumentation choisie dans l’esprit de la musique de chambre. Due Sesteti : Gianni Mimmo sax soprano, Michele Marelli cor de basset, Mario Mariotti trompette en do, Angelo Contini trombone, Benedict Taylor viola Fabio Sacconi. Cinque Multipli : Gianni Mimmo sax soprano, Mario Arcari, cor anglais, Martin Mayes, cor, Alison Blunt violon, Marco Clivati percussion. Dès le départ, il faut souligner la qualité de son travail. Daphne offre quelques mouvements associant les couleurs instrumentales comme si cette pièce avait été écrite par un compositeur vingtiémiste, l’intérêt réel de cette pièce se dévoilant petit à petit par les associations de timbres ingénieuses, de glissandi curieux et les passages où les instrumentistes font valoir leur spécificité d’improvisateurs. Si Daphne est plutôt basé sur l’évolution du son d’ensemble, The Nestled Thought met en scène un jeu de questions et réponses avec un sens de l’équilibre original basé sur des interventions solistes. La conception et la réalisation sont particulièrement réussies par rapport à ce que requiert la partition. Les musiciens sont appelés à tracer l’essentiel de leur propre pensée musicale dans des instants mesurés, calibrés et destinés à former un ensemble d’actions dans le temps. Toutefois, si cette démarche a des qualités de clarté et si ces excellents musiciens travaillent au mieux (il faut écouter la précision dans le jeu dans ces « semi improvisations » à la minute huit et neuf, par rapport à leur propre langage et ce dont ils sont capables de jouer en improvisant librement, on  est en retrait par rapport au potentiel. Je connais particulièrement bien les travaux de Mimmo, Contini, Blunt et Taylor en long et en large pour les avoir croisés plus d’une fois.  Le déroulement de ces compositions, très réussi sur le plan formel, et leur dynamique n’offrent pas le contenu réel et profond de leurs personnalités d’improvisateurs, mais en incarne plutôt une vision schématique, hiératique, stylisée. Si on se réfère à l’écoute de la musique de Duke Ellington, on avait à l’intérieur d’une pièce montée, calibrée et minutée, l’expression la plus profonde de chaque artiste. Ce n’est pas vraiment le cas ici, même s’il y des passages requérants. Cinque Multipli est formé de cinq compositions comme son titre l’indique avec la deuxième Five Facets se subdivisant en cinq miniatures qui résument, semble-t-il, des attitudes individuelles vis-à-vis du moment musical : observing, describing, acting with awareness, non judging of inner experiences, non reacting of inner experiences. Dans Eserczio della distanza, le groupe atteint un momentum avec les phrases engagées des souffleurs et les interventions du percussionniste Marco Clivati. Je relève aussi une surprenante courte intervention d’Alison Blunt. C’est donc un excellent travail orchestral et on doit saluer le travail précis et achevé de tous les musiciens. Mais cette expérience n’exerce pas sur moi-même la même fascination que la démarche et les sons de la musique improvisée libre radicale où des improvisateurs expérimentés associent leurs sons instantanément en révélant les mystères de leurs instruments respectifs et conduisent  l’improvisation collective avec un sens inné de la construction musicale ou dans l’expression inouïe de la vie et de la condition humaine. Bien sûr, dans cette mouvance musicale, il y a une bonne dose de groupes pas vraiment intéressants, je l’avoue : cette musique est une tentative. Mais face au haut de gamme, c'est autre chose. Ici, la formule fonctionne et les musiciens assurent. On peut comparer seulement en connaissance de cause. Il faut bien sûr souligner l’intérêt de ce type d’entreprise ne fut-ce que pour le jeu à la fois contrasté et empathique des associations instrumentales, des assonances et consonances, des couleurs. Si les compositions notées graphiquement de Gianni Mimmo sont très satisfaisantes au point de vue formel et temporel – les bonnes idées pullulent -, leur réalisation ne permet pas, à mon avis, de mettre en valeur la spécificité intime de chaque musicien / improvisateur, leur grammaire et leur syntaxe personnelles, connaissant bien moi-même certains d’entre eux. Les occurrences sonores permises par les procédés d’écriture de Gianni Mimmo tombent parfois sur des solutions relativement conventionnelles par rapport à l’expérience acquise en musique contemporaine depuis une soixantaine d’années, alors que d’autres titillent l’écoute car elle délivre plus de spontanéité et d’allant. Sans doute ce projet aurait vraiment mérité d’être expérimenté plus avant, en public, afin de tirer le suc de l’expérience pour un enregistrement postérieur. Toutefois, le jeu vaut vraiment la chandelle car je suis certain que le talent de Gianni Mimmo, son expérience d’improvisateur et ceux de ses collaborateurs, feront évoluer ce concept. Bref, le résultat de cette démarche prête à discussion, mais cela devrait sûrement être reçu cinq sur cinq par les amateurs entre jazz contemporain et musique classique du XXème (Schönberg, Bartok etc..), car c’est, comme décrit plus haut, super bien réalisé et convaincant du  point de vue formes et exécution, s'il faut le répéter.

Grosse Abfahrt : Luftschifffeiertagserinnerungfotoalbum Frank Gratkowski, Kjell Nordeson Lisa Mezzacapa Philip Greenlief John Bischoff Tom Djll Gino Robair Tim Perkis Matt Ingals John Shiurba. Setola di Maiale SM 3220


Enregistré en 2009 au Mills College par ce collectif Californien déjà publié chez Emanem à deux reprises et dont le trompettiste et électronicien Tom Djll est l’instigateur. Il était temps que le label italien Setola di Maiale – au catalogue exponentiel dédié à la scène expérimentale et improvisée italienne – puisse s’ouvrir sur des musiciens passionnants provenant d’autres horizons. D’ailleurs un habitué du catalogue Setola, le fantastique sax alto Sicilien Gianni Gebbia a longuement travaillé avec ces Californiens et publié des albums sur Rastascan, le label du percussionniste Gino Robair. Généralement, Grosse Abfahrt, réunit des incontournables de la scène de la Baie : Tom Djll, Gino Robair, le clarinettiste Matt Ingalls, l’électronicien Tim Perkis, le guitariste John Shiurba et un personnel fluctuant invité par Tom Djll. On y a entendu Lê Quan Ninh par exemple. Ici, le percussionniste suédois Kjell Nordeson, un compagnon de Mats Gustafsson de la première heure établi au USA, les remarquables soufflants Frank Gratkowski et Philipp Greenlief, lui même une pointure de S.F. , l’électronicien John Bischoff et la contrebassiste Lisa Mezzacapa. Soit dix improvisateurs radicaux qui développent un jeu collectif particulièrement homogène. Ce qu’on peut reprocher à pas mal de branchés qui relatent leurs expériences d’écoute est cette sorte de fétichisation des groupes ou des personnalités qui ont acquis une aura de notoriété ou sont devenus légendaires et le fait de se référer à des groupes « mythiques», Spontaneous, AMM, Company, MEV, etc… en faisant comme si d’autres associations de musiciens ou des collectifs nettement moins reconnus sont peuplés de musiciens « locaux » ou semi-amateurs, ou même seraient considérés comme des imbéciles ou des demeurés, c'est qu'ils contribuent à ce que cette scène se sclérose. Grosse Abfahrt est un projet absolument remarquable pour quelques raisons bien précises qu’on ne rencontre pas ailleurs. Une belle surprise et une coopération continue dans le temps ! Le noyau central Djll, Perkis, Ingals, crédité ici, en plus, aux tubes et au violon, Shiurba et Robair travaillent une électronique ou des effets d’une remarquable finesse qui apportent des colorations sonores vraiment particulières, reconnaissables entre mille. Je me réfère au superbe album de la tromboniste Sarah Gail Brand avec plusieurs d’entre eux (Super Model Super Model/ Emanem), ou le duo de Gino Robair avec ses energized surfaces et la trompettiste Birgit Ulher : Blips and Ifs / Rastascan http://www.rastascan.com/catalog/brd062.html  . Autour de ce noyau californien central à l’écoute remarquablement subtile, les invités trouvent leur place tout en restant eux-mêmes. Je veux dire par là que l’esprit du groupe est plus centré sur une forme de flexibilité, de souplesse interpersonnelle plutôt qu’une démarche restrictive, focalisée sur une type bien précis d’improvisation (radicale). On sait qu’improviser à huit ou dix de manière satisfaisante est une gageure, et même si ces musiciens ne se mettent pas des objectifs trop exigeants et trop pointus, ils parviennent à conserver l’identité de Grosse Abfahrt au fil des parutions en renouvelant une bonne partie du personnel. Sans doute les régionaux Greenlief et Bischoff ont-ils travaillé avec eux à d’autres reprises, mais il est évident pour un observateur informé que Mezzacapa, Nordeson et Gratkowski sont connus pour pratiquer sous d’autres horizons esthétiques ce qui est finalement rare pour un groupe aussi pointu. Et donc, cette attitude ouverte élargit à la fois le potentiel et les risques encourus. On frise parfois un peu l’éclectisme, on transite entre le sens aigu de l’épure et le goût de l’imbrication et de l’interpénétration des actions jusqu’à des débordements centrifuges, bien que contrôlés, ou à une manière instantanée de cadavres exquis. Les musiciens laissent couler le son du groupe en modifiant les textures en douceur par ajouts ou retraits d'action instrumentales, créant un renouvellement d'agrégats sonores en suspension, de sons soutenus, de convergences de timbres légèrement distincts que leur instinct commande spontanément. Je n’hésite pas à déclarer que Grosse Abfahrt est vraiment un projet collectif à suivre tout comme le Chris Burn Ensemble, le Domino Orchestra, AMM augmenté (Sounding Music / Matchless http://www.matchlessrecordings.com/music/sounding-music), Hubbub, que sais-je : leur sensibilité des sons électroniques et leur utilisation mesurée et parcimonieuse est assez unique. Entre chacun des spécialistes de l'électronique règne une belle empathie comme si chacun d’eux étaient complémentaires et agissaient en symbiose. Des ramifications interpersonnelles prolifèrent, des associations de timbres, d’accents, une recherche de sons sur une idée bien précise, le dosage des phrases, le feeling des réactions, … heuristic music ? Bref, on entend un fonctionnement de groupe très typé sans qu’il soit compromis par la liberté exacerbée de tous et chacun à la fois.  Le titre à coucher dehors, Luftschifffeiertagserinnerungfotoalbum, exprime sans doute la complexité inextricable des points de vue et des philosophies (individuelles et collectives) qui sous-tendent la libre improvisation, même à la limite du fouillis. Ce titre fait référence aux dirigeables allemands d'il y a un siècle (rien à voir avec Jimmy Page, rassurez-vous), et, peut-être, l'idée de devoir se diriger soi-même dans la masse des courants aériens et les nuages est une image qui convient à ce type de musique. C'est finalement aisé d'assurer un concert en duo ou trio, un groupe plus large est une affaire qui peut plus facilement se révéler indigeste. Remarquable réussite donc !