vendredi 18 août 2017

Maggie Nicols & Peter Urpeth / Liz Allbee Richard Scott kriton b./Sharif Sehnaoui – Adam Golebiewski/Lawrence Casserley DJ Illvibe Jeffrey Morgan & Harri Sjöström / Jürgen Kupke Gebhard Ullmann Michael Thieke Alexey Kruglov/Evan Parker John Russell Ian Brighton Philipp Wachsmann Marcio Mattos & Trevor Taylor

Other Worlds Maggie Nicols Peter Urpeth FMRCD436-0217

Un vrai bonheur ! La voix de Maggie Nicols a toujours illuminé la scène de la musique improvisée européenne depuis ses débuts au sein du Spontaneous Music Ensemble en …. 1968. Pour les artistes britanniques et autres qui la connaissent bien, Maggie tient une place centrale dans le mouvement de ces musiques (comme AMM, Evan Parker, Han Bennink, John Stevens, etc…). Depuis toujours elle rayonne avec la force de sa voix, qu’elle sussure ou chante à gorge déployée, écartelant les intervalles (Schönberg, Webern), sa démarche étant tributaire de plusieurs traditions récentes (jazz- sprechgesange) ou ancestrales (pygmées, chant indien ou « folklorique ») sublimées. La magie de M.N. vient que son chant unifie toutes les sources musicales qui l’ont marquées au plus profond de son âme. Maggie Nicols est incomparable, aussi spontanée que réfléchie. Joëlle Léandre tient un discours à propos des femmes musiciennes qui n’obtiennent pas le même niveau de reconnaissance que les mâles. C’est vrai qu’il y a plus d’héros que d’héroïnes dans cette musique, mais s’il y en a une que je n’oublierai jamais, c’est bien Maggie Nicols. Elle trouve en Peter Urpeth, un partenaire pianiste précis et subtil qui met parfaitement en valeur cette voix sublime. Et c’est tellement beau et intense que son jeu en devient magnifié.  Les 28 minutes de ces Other Worlds (Track 1 & Track 2) paraîtront trop courtes pour le contenu d’un compact, un peu au-delà d’une face de vinyle, mais elles sont absolument essentielles.

Clarinet Trio plus Alexey Kruglov Live in Moscow  Jürgen Kupke Gebhard Ullmann Michael Thieke  Alexey Kruglov Leo Records LR CD 781.


Un magnifique Trio de Clarinettes qui n’en est pas à son premier coup d’essai, rejoint à mi-concert par l’excellent saxophoniste Moscovite Alexey Kruglov, autre personnalité phare de Leo Records. Gebhard Ullmann est le compositeur des pièces ingénieuses fort bien balancées qui mettent en valeur et donnent tout l’espace aux trois clarinettistes : Jürgen Kupke clarinette en mi-bémol, Michael Thieke clarinette mi-bémol et clarinette alto et Ulmann lui-même à la clarinette basse. Je rappelle qu’Ullman est un des grands souffleurs allemands, à la fois saxophoniste et clarinettiste, au niveau des Gerd Dudek, Rudi Mahall, Ernst-Ludwig Petrowsky ou Thomas Borgmann et, comme eux, solidement ancré dans le jazz et ouvert vers l’improvisation totale et la musique créative « solide ». Il a longtemps tourné et enregistré en quartet avec Barry Altschul, Steve Swell et Hilliard Greene. Thieke et Kupke sont de magnifiques solistes et improvisateurs et tous les trois  se complètent à merveille dans la musique du Clarinet Trio, à la fois lumineuse, lyrique, recherchée, emportée par instants et toujours équilibrées. C’est donc un groupe de jazz libre sans batterie ni contrebasse aussi efficace que tourné vers la musique contemporaine. Alexey Kruglov se joint à eux pour une improvisation collective et les trois morceaux finaux en crescendo. Les Voix Animales du compositeur Hermann Keller (*)sont un prélude à un beau morceau de résistance intitulé News ? No News ! suggérant qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, sauf le vrai plaisir de la musique vivante. De la musique honnête, humaine et intelligente.
* Hermann Keller (1885-1967) est un compositeur allemand d’avant garde particulièrement anti conformiste et ouvert sur le « sonore » surtout pour quelqu’un de sa génération.

subterfuge The Procrustean Bed : Liz Allbee Richard Scott kriton b.
The Procrustean Bed Concert Series Recordings #01


Encore un très bon groupe dans lequel excellent les modular synthetizers de Richard Scott. La trompette de Liz Allbee (USA) et le curieux harmonium de kriton b. crée un équilibre instable et un réelle dynamique avec les pulsations – beats décalés qui percolent de l’étrange instrument aux innombrables fiches et câbles colorés  que Richard Scott dénomme modular synthetizer. C’est en fait une version presque préhistorique (pré-digitale) du synthé actionné avec un clavier : ici ce sont les switch et les connections câblées qui déterminent les hauteurs de sons et les modifications d’intensité, de vitesse, de glissement de notes et de timbres. Il a un talent consommé pour déplacer les accents des rythmes une minime fraction de seconde « à côté ». Richard Scott loue de son synthé modulaire comme d’un instrument acoustique en synergie avec ses partenaires avec beaucoup de subtilité. Une belle interaction se développe dans les actions croisées des trois musiciens. L’harmonium, instrument à vent et à claviers est traité comme une boîte sonore sommaire, touches pressées, secouées, les anches grinçant, couinant, froissant les timbres carrément éjectés de l’engin. Liz Allbee se détermine dans les extrêmes de la trompette en vocalisant et étirant les sons. Trois improvisations collectives bien menées de 27 :40, 15 :53 et 12 :19 enregistrées à Berlin le 7-1-2016. Improvisation libre de haut niveau et combinaison instrumentale atypique assumée du début à la fin.

Meet The Dragon Sharif Sehnaoui – Adam Golebiewski UZNAM 1
Derek Bailey appelait cela de l’improvisation non-idiomatique. Il voulait sans doute dire que l’improvisation libre assumée pleinement comme le démontrent sans conteste Sharif Sehnaoui, ici à la guitare acoustique, et Adam Golebiewski, le nouvel enfant terrible de la percussion « impro-libre » européenne, ne se justifie que pour découvrir de nouveaux territoires sonores, musicaux, renouveler sa pratique et nous étonner. On ne saurait vraiment dire quels sons sont produits par le guitariste ou le percussionniste. Frottements, grattages, grincements, bruissements, frappes sourdes, battements, archets sur les cordes et la surface des percussions. On plonge dans un univers où les codes musicaux issus du contemporain, du free-jazz, ou de l’interaction improvisée sont transgressés, oubliés. Activité sonore par le geste, musique revtournée à l’état de nature, ensauvagement du jeu instrumental, élémentaire, primal, sensible. L’action des gestes est prépondérante : un battement continu aux variations infimes et infinies propage des ondes dans les corps vibrants de la caisse de résonance (guitare) et des fûts – cercles de métal enserrant un cylindre de bois et tendant une peau martelée et vibrante comme une voix perdue dans la forêt. Se distingue la mince résonance des cordes de guitare frappées très légèrement avec un objet métallique, effets fragiles et métalliques de cithare ou de santour autour de deux notes en empathie avec le toucher furtif d’objets et accessoires métalliques vibrant sur les peaux par le percussionniste. Les frappes s’entrecroisent, cristallines, un univers sonore particulier où les atomes et neutrons, timbres et couleurs de chaque instrument ne font plus qu’un. C’est le moment choisi où le jeu s’anime et où la question posée par le duo Paul Lovens - Paul Lytton en 1976, Was It Me ? (Po Torch jwd 1) prend tout son sens. Au plus on avance dans l’écoute, plus on est frappé par l’authenticité de ce duo. Les sons hantés des cymbales frottées contre les peaux du percussionniste  en phase avec le gratouillage improbable du guitariste prolonge encore plus loin les séquences initiales, plus loin, plus loin, … hors du temps mesuré. Trajectoire d’un seul tenant sans temps mort, sculpture sonore à quatre mains monostyle. Un enregistrement magnifique dans tous les sens du terme. Pour rappel, Adam Golebiewski a publié un solo passionnant (Pool North - Latarnia) et un duo avec Fred Lonberg-Holm, deux albums captivants dont je vous ai déjà entretenu ici. Sharif Sehnaoui, entendu avec Mazen Kerbaj, Frantz Hauzinger, Birgit Ulher etc… démontre avec acuité qu’il ne se rejoue pas dans ce nouveau contexte, un domaine sonore neuf pour chacun d’eux.

Live at Club der Polnischen Versager , Berlin 2016 Lawrence Casserley DJ Illvibe Jeffrey Morgan Harri Sjöström uniSono records
Voici un bel exemple de musique hybride complètement improvisée où se croisent plusieurs esthétiques, pratiques différentes, sons acoustiques et électroniques, transformations en temps réel du son avec médiums technologiques et deux souffleurs aux tempéraments différents. Onklaguta 33 :06 et gutaonkla 23 :39 : deux longues pièces où les paysages sonores défilent, se contredisent, s’emboîtent, explosent, surprennnent.
Lawrence Casserley et Jeffrey Morgan  collaborent depuis des années (deux albums dont le récent Exoplanets sur Creative Sources) et n’en sont plus à leur premier coup d’essai. Sjöström a croisé Casserley à plusieurs reprises entre autres en Finlande et DJ Illvibe joue régulièrement avec ses parents, Alex von Schlippenbach et Aki Takase. DJ Illvibe est un platiniste (turntablist) qui a un art consommé pour mettre en scène et insérer dans le cours de la musique collective des sons et des extraits de vinyles aussi frappants qu’improbables. Casserley est un véritable sorcier du live signal processing créant et extrapolant les textures et les timbres au départ des sources sonores acoustiques des ses partenaires dans l’instant présent. Je sais, ma phrase à l’air compliquée, mais lorsqu’on assiste à un concert de Lawrence Casserley, on réalise immédiatement que sa musique est instantanée, parfois imprévisible et que sa spontanéité revêtir des formes les plus contrastées. En fait il jongle littéralement avec la multitude de paramètres et les options infinies de son installation, une imbrication complexe de plusieurs  Américain basé à Cologne, Jeffrey Morgan  était, il y a une vingtaine d’années un saxophoniste alto expressionniste hyper énergétique. On retrouve dans son jeu à la clarinette alto, instrument compliqué  maîtrise à souhait, des moments d’énergie pure où il fait éclater les harmoniques en vocalisant comme un forcené. Au début de onklaguta, sa clarinette trace un contrepoint sombre aux volutes fluides du sax soprano de Harri Sjöström, lesquelles ont un air de famille avec celles d’Evan Parker ou de Steve Lacy. Après avoir créé un momentum tranchant, Jeffrey, le souffleur, laisse l’espace aux inventions de Casserley et Illvibe en les commentant adroitement. Bref, ces quatre-là nous  démontrent ô combien vitale peut se révéler ces échanges recyclant et inventant sur le moment des correspondances insoupçonnées entre chaque initiative individuelle et leurs juxtapositions – interactions – collages impromptus. La magie de l’improvisation opère à plusieurs niveaux. Si les sons processés de Casserley se déploient dans une atmosphère quasi-intergalactique ou peut-être jouent avec une voix extraite d’un vinyle d’Ilvibe, brouillant les pistes, celui-ci en appelle à l’imaginaire de l’auditeur par ses trouvailles insensées et surprenantes (on entend un accordéon qui improvise et titube – le platiniste étant particulièrement doué). Pour conclure : un album passionnant, à la fois chantier, boîte de pandore et expérience musicale hors des sentiers battus.

Reunion live from the Café Oto Evan Parker John Russell Ian Brighton Philipp Wachsmann Marcio Mattos Trevor Taylor FMRCD430-1116

On pourrait croire à la lecture des noms des musiciens qu’il s’agit d’un projet d’Evan Parker. Détrompons-nous ! Il s’agit ici de documenter la résurgence d’un improvisateur libre incontournable de la scène improvisée britannique des années 70, le guitariste Ian Brighton. Celui-ci avait arrêté de se produire après un ultime album en 1988 (et une des premiers cd’s d’improvisation libre !) Eleven Years from Yesterday , le premier numéro du catalogue de FMR (Future Music Records) avec Phil Wachsmann violon, Marcio Mattos violoncelle, Ian Brighton guitares et Trevor Taylor percussions , quartet « historique » augmenté pour ce disque du pianiste Pete Jacobsen, aujourd’hui disparu. Après un solo de guitare électrique en ouverture (Here and Hear), on peut entendre le très électrique – électronique quartet Brighton- Mattos-Taylor-Wachsmann, enfin réunis après trois décennies. C’est le pourquoi du titre Reunion. Ensuite, en troisième plage, le duo Evan Parker - John Russell (à la guitare acoustique) et enfin pour terminer, les six musiciens réunis.
Durant les années 70, parmi la très rare documentation discographique consacrée à l’improvisation radicale British decette période, les initiatives de Ian Brighton figurent dans les perles des catalogues Incus et Bead records : outre sa présence dans les February Papers de Tony Oxley (avec Barry Guy et Phil Wachsmann), il y a deux albums incontournables. Balance (Incus) avec Wachsmann, Radu Malfatti, le percussionniste Frank Perry et le violoncelliste Colin Wood , un unique quintet ô combien précurseur !!! Il faudrait lui consacrer à lui seul un chapitre tant ses caractéristiques montrent la voie à suivre. Et Marsh Gas (Bead) ,un album en solo, duo et trio où Malfatti, Mattos, Wachsmann et Roger Smith pointent leur nez. Guitariste aussi imaginatif pour l’époque que Derek Bailey, même si moins virtuose, Ian Brighton a conservé toute l’originalité et la dynamique de son jeu. Très intéressant pour qui veut découvrir les mystères de la guitare électrique alternative. Comme Derek Bailey et tout en se distinguant au niveau des formes, Ian Brighton joue autant avec sa pédale de volume qu’en touchant les cordes de manière très diversifiée. Le niveau de volume changeant en permanence, il obtient des couleurs, des textures et des effets qui attirent immanquablement l’oreille exercée. Le quartet Brighton- Mattos-Taylor-Wachsmann s’étale dans des échanges requérants qui se transforment en halos électrisés, nuages soniques impalpables et dérives peu prévisibles. En effet chaque musicien agrémente son instrument d’un dispositif électronique – effets – pédales etc différent les uns des autres qui étendent le spectre sonore, transforme l’attaque et permet des choses qui se rapprochent de l’inouï, tout en maintenant des sonorités purement acoustiques. Une démarche de musique de chambre qui se rattache au courant Bailey/ Oxley/ Guy des années 70 concernant l’usage de l’amplification électrique et pour la quelle Wachsmann est devenu un spécialiste, animant des ateliers qui furent très suivis. Il faut rappeler que le violoniste a joué longtemps avec Barry Guy et Paul Rutherford dans Iskra 1903 (années 80 et 90) et que les trois artistes trafiquaient le son acoustique avec leurs installations respectives de manière systématique au début des années 80 (Emanem 4303 Iskra 1903 Chaper Two 1981-83). On retrouve ce type de recherche dans ce quartet et si le son de l’ensemble est très clair et lisible, il est parfois malaisé de distinguer qui joue quoi. C’est vraiment intéressant et parfois même ébouriffant par la profusion de sons électronisés avec des textures, couleurs, sonorités, densités, dynamiques très variées tout en respectant une dynamique éthérée, une présence du silence intériorisée. Phil Wachsmann se révèle d’une finesse rare et chacun de ses compagnons intervient souvent chacun à son tour. On a souvent le sentiment qu’il n’y a qu’un ou deux musiciens occupés à jouer et le ton donné aux échanges évolue continuellement. La musique semble tout à tour suspendue, retenue, virevoltante un instant, minimale et puis complexe, inquiète ou sereine. On entend un vibraphone électronique soulignant des pizzicati ou un coup d’archet et même, quelques bribes de conversations aléatoires semblent provenir d’une radio. Exemplaire dans le genre. Le duo Evan Parker – John Russell est organiquement acoustique et fait vraiment honneur à la réputation des deux musiciens, Russell se démenant comme un beau diable après avoir magistralement introduit la pièce. Parker articule des phrases inouïes sans effort apparent mais de manière logique et concentrée et un sens mélodique unique (faut-il encore le répéter ?) en soulignant ses traits d’une extrême pointe d’harmonique bien au-delà du registre prévu. En écho, l’à propos du jeu intelligent du guitariste. Leur seul autre enregistrement en duo figure dans Freedom of The City 2002/ CD double Emanem 4210, album qui recèle des trésors. Son de l’enregistrement tributaire des aléas du lieu ou de la position des micros, mais bon c’est un témoignage. La rencontre finale couronne la soirée et les musiciens se creusent les méninges pour faire sens tout en donnant l’illusion que tout cela coule de source. Un bon document révélateur d’une pratique amplifiée de la musique improvisée et de l’écoute mutuelle.


samedi 29 juillet 2017

Ernesto Rodrigues Guilhermo Rodrigues Monsieur Trinité/ Fernando Perales Abdul Moi-Même Ernesto Rodrigues/ Kazuhisa Uchihashi & Richard Scott/ Joachim Zoepf solo / Ayelet Lerman solo

Aether Ernesto Rodrigues Guilhermo Rodrigues Monsieur Trinité Creative Sources CS 359 CD

Il convient de souligner la pertinence et le renouvellement subtil du travail improvisé et expérimental du violoniste alto Ernesto Rodrigues et de son fils Guilhermo. Dans Aether, ils sont rejoints par le percussionniste Monsieur Trinité, pseudo d’un des potes les plus enthousiastes de la scène improvisée. Usant de percussions quasi miniatures et un brin de réverbération, il introduit une dimension ludique dans l’univers « sérieux » et épuré des Rodrigues. La musique évolue par signaux, lignes, frottements, courbes, harmoniques, sursauts, notes tenues, textures qui s’enchaînent et se contrastent avec clarté et précision tout en demeurant mystérieuse. Trois pièces, Hesiod, Hyginus, et Orphic Hymns, qui s’étendent dans la durée sans que celle–ci se fasse sentir. La  première de 17:49 s’interrompt après un court silence et m’a semblé durer cinq minutes. Dans Hyginus, une mélodie grave et lente est jouée par le violoncelle en introduction avant que les archets sollicitent notes répétées et harmonique sans pulsation marquée.  Commenté par les sons infimes du percussionniste, grelots en bois, baguettes minuscules et râcloir microscopique, le jeu en miroirs décalés des deux cordistes se développe dans une connivence totale comme si chacun exécutait des éléments d’une partition écrite pour un seul instrument. La dynamique est leur principal souci. On croit connaître la démarche épurée, voire hiératique, des Rodrigues, mais chaque enregistrement apporte un nouveau point de vue. Conscient de leur valeur et dans l’urgence de documenter leur parcours récent, ils se commettent moins avec des improvisateurs de passage comme par le passé, et focalisent leur travail avec des musiciens qui s’intègrent le mieux à leurs desseins. Si leur démarche semble restrictive et minimaliste, ils ont la capacité d’en étendre la force expressive vers des formes nouvelles grâce à une très grande musicalité en s’adaptant à leurs partenaires. Cette deuxième pièce aboutit un moment à des grattements minutieux d’archet sur la surface de l’instrument et aux bruissements frottés de Monsieur Trinité, pour revenir aux jeux d’archet en écho alto violoncelle. Le cheminement est complexe et toujours cohérent. Il est impossible de déterminer s’il s’agit d’une improvisation totale ou d’une quelconque partition. Un délice pour l’écoute.

Siete Colores Fernando Perales Abdul Moi-Même Ernesto Rodrigues Creative Sources CS 352 CD

Deux longues pièces pour un total de 48 minutes avec des titres chiffrés dont je vous passe le détail. Deux guitaristes : Fernando Perales, electric guitar & electronics et Abdul Moimême : prepared electric guitar avec Ernesto Rodrigues au violon alto. Dans la lignée de Keith Rowe (A Dimension of Perfectly Ordinary Reality 1989) et de Fred Frith qui prolongea brillamment le travail de son aîné lorsque Keith avait pour un temps abandonné la scène musicale (Live In Japan Vol 1 & 2). Restée longtemps une pratique marginale, cette manière de traiter la guitare en objet sonore, couchée sur une table, environnée d’objets, d’effets, chambre d’écho, trafiquée, préparée, malmenée est devenue un lieu commun de la scène expérimentale et improvisée, ou noise. Mais je dois dire que la manière très présente et exceptionnelle de comment c’est enregistré, la dynamique et la relation / intégration entre les deux guitaristes et leurs jeux respectifs, le sens harmonique, tout concourt à rendre la musique de Siete Colores séduisante et requérante. Et Ernesto Rodigues, me direz-vous ? Son jeu s’insère dans le pandemonium des guitaristes de manière discrète comme si son alto et son archet faisait partie intégrante des installations de ses compères. On devine des frottements lents qui semblent être produits par l’alto. Et bien sûr au  n° 2 vers les minutes 22/ 23. Qui joue quoi d’ailleurs importe peu. Le paysage sonore évolue sans cesse, scories du son des cordes frottées à l’éponge métallique ou avec d’autres ustensiles, altération du son vers une densité réverbérante, frottements métallisés, chocs subits et notes tenues, voix irréelles et multipliées, bruissements industriels, grattages minutieux, crissements amples, feedback ténu, sustain irisé, cycles lents, flottements de vibrations métalliques, machineries du rêve. Ce que j’apprécie particulièrement est la profonde qualité sonore et l’absence de faux pas / vulgarité amplifiée comme trop souvent. Un excellent disque d’une musique en constante évolution où l’apparence statique est sublimée par une sensibilité sonore contagieuse.

Awesome Entities Kazuhisa Uchihashi & Richard Scott doubtmusic, 2016, dmf-168.

Rencontre vraiment intéressante entre le très fin guitariste japonais Kazuhisa Uchihashi et le synthé modulaire analogique  de Richard Scott. Les pulsations électroniques en constante mutation créent des soubresauts / ondulations sur lesquelles le jeu métempsychosé  du guitariste surfe, se dédouble, se transformant en machine à sons procédés. Il est parfois difficile de deviner qui joue alors que les sons se distinguent clairement. Richard Scott se fait parfois percussionniste ou  marimbiste psychédélique, en plus son attirail déborde d’un fouillis de câbles colorés fichés dans un tableau verticaldont chaque interconnection crée une fréquence. Un vieux machin préhistorique. Kazuhisa Uchihashi : est-ce une guitare ou une machine électronique ? La variété et la richesse des timbres et leur agencement spontané est assemblée spontanément dans un unique flux musical, sans qu’on pense à un quelconque duo. L’imbrication sonore est très achevée : une musique électronique de haut niveau. Les deux artistes jonglent avec les timbres, les sonorités, les accents, les répétition / boucles  en altérant constamment le timing, les pulsations, l’enveloppe sonore. Richard Scott a appris à ralentir / accélérer la pulsation à la fraction de seconde près en se plongeant dans l’univers de John Stevens et du SME. Enfin je pense bien que les exercices de John et Trevor l’on fait réfléchir, la musique du SME et les conceptions de John Stevens (et Trevor Watts) étant le sujet de sa brillante thèse de doctorat en socio-musicologie il y a 25 ans. Il a d’ailleurs fortement amélioré son texte et affiné son analyse depuis. Chacune des huit pièces d'Awesome Entities contient une atmosphère propre, une qualité sonore spéciale, mystérieuse, tout en se référant à l’identité musicale du duo. Les acquits sont systématiquement remis en question, l’orientation est repensée, le matériau est reconsidéré… un chantier permanent, une course vers l’éphémère, véritable déstabilisation de l’écoute : friselis arachnéens, boucles qui aboutissent hors de l’espace- temps, désorientation rythmique. Un travail d’une grande sensibilité qui devrait conquérir un public ouvert (moins spécialisé) provenant de scènes différentes voire « opposées ».

Bagatellen Joachim Zoepf edition explico 20 (100 copies)

Publié par edition explico avec une pochette cartonnée noire monochrome, l’album solo du clarinettiste basse et saxophoniste soprano Joachim Zoepf est à la hauteur de la réputation d’innovateurs des créateurs du label (edition explico), Günter Christmann, le tromboniste et violoncelliste incontournable et sa compagne la poétesse – vocaliste Elke Schipper. C’est d’ailleurs Elke Schipper qui signe les excellentes notes de pochette décrivant le travail de l’artiste. Et celui-ci n’hésite pas à retrousser ses manches en les assistant dans la réalisation des Cd’r d’editions explico. Improvisateur intransigeant à la fois influencé par l’expérience du free-jazz et les recherches en musique contemporaine, Joachim Zoepf a longtemps animé la scène de Cologne (Paul Hubweber, Georg Wissel, Karl Ludwig Hübsch, etc)  et joué en duo avec le percussionniste Wolgang Schliemann et dans le quartet Quatuohr avec Marc Charig, Hannes Schneider et à nouveau Schliemann : Zweieiige Zwillinge par Schliemann- Zoepf et KJU : par Quatuohr ont été chaudement recommandés par votre serviteur.. On trouve ces albums sur le label en marge Nur Nicht Nur qui recèle aussi de nombreuses autres perles avec les artistes précités. Cette suite de quatorze pièces en solo op. 126 & op. 127 « composed and improvised by J.Z. » enregistrée en 2014 sous le titre Bagatellen vous tiendra en haleine tant par l’urgence sincère que par l’acuité dans le travail du son et du souffle, tant en aspirant l’air du tube et en y  induisant des hauteurs de notes qu’en faisant éclater les harmoniques et démanteler l’articulation conventionnelle. Zoepf souffle des harmoniques très aiguës au sax soprano en les intégrant  parfaitement dans le déroulement « mélodique » et les intervalles biscornus qu’il affectionne. Se jouant des extrêmes de chaque instrument, il vocalise en sourdine, étire les sons, triture, mâchonne, crie les overtones et fait subrepticement rebondir les graves de sa clarinette basse ou détale dans des harmonies complexes. Les paramètres du souffle et de l’acte musical sont constamment bouleversés, questionnés, transformés quasi à chaque seconde. La maîtrise de la dynamique lui ouvre un champ d’investigation sonore vers l’indéfini et l’aléatoire (contrôlé) et une expressivité qui exacerbe l’esprit de contradiction, le sens critique. Il ne cherche pas à nous en mettre plein la vue avec des volées de notes et une virtuosité étalée, mais nous attire dans les mystères insondables des diffractions de la colonne d’air soumises à des manipulations (doigtés, souffle, anche) à la limite du jouable. Dans son domaine, c’est le top de la clarinette basse et son jeu au soprano prolonge exactement celle-là. Fascinant. Un excellent album d’un improvisateur de haut vol dans la lignée des Wolfgang Fuchs, Urs Leimgruber, John Butcher.

7 Steps Ayelet Lerman Creative Sources CS 386 CD

Pensez-vous qu’on s’en rende compte ? On nous ensevelit de références discographiques de héros du saxophone qui constituent le contingent principal des artistes qui tournent sous les étiquettes free-jazz, musique improvisée, free-music…. Mais une révolution tranquille se met en place discrètement : l’alto ! Non pas le sax alto mais le « violon » alto ou viola en anglais. Au début des années 80, le hollandais Maurice Horsthuys jouait en compagnie de Derek Bailey, Maarten Altena, Raymond Boni, Lol Coxhill. L’album Grand Duo de Horsthuys avec le contrebassiste Maarten Altena pour le label Claxon demeure un document incontournable. Et puis, dès l’aube des années 2000, apparurent Mat Maneri, Charlotte Hug et Ernesto Rodrigues et Szílard Mezei, quatre artistes exceptionnels. Mat a enregistré des duos avec Cecil Taylor, Matt Shipp et Ivo Perelman et les trois autres n’ont rien à lui envier. Ensuite le britannique Benedict Taylor qui se révèle être un artiste passionnant en solo, j’ai d’ailleurs chroniqué ici-même ses albums ainsi que ceux de Charlotte, d’Ernesto, de Szílard et de Mat avec Ivo Perelman. Sans oublier Zsolt Sörès, mon camarade de Budapest. Voici donc une autre altiste d’envergure : Ayelet Lerman. Pourquoi j’insiste aussi fort sur l’instrument ? En fait l’alto comporte une difficulté, pour le faire sonner avec un archet et assez de puissance tout en articulant avec aisance dans des cadences rapides comme un violoniste avec un violon (plus petit que l’alto), il faut vraiment frotter avec plus d’énergie tout en gardant une qualité de son. L’instrument a une largeur et une ampleur sonore qu’il faut mettre en valeur. Pour une dizaine de violonistes au sommet de leur art, on trouve nettement moins d’altistes. Les mauvaises langues du classique et du jazz « plan-plan » cassent souvent du sucre sur le dos de leurs collègues improvisateurs free, déclarant que s’ils font cette musique, c’est qu’ils ne sont pas « assez bons » que pour jouer de la musique « normale ». Mais ce genre d’argument tombe tout à fait à côté avec les altistes précités. Certains auditeurs enthousiastes de la free-music ne sont pas toujours des connaisseurs de la matière musicale proprement dite : ils jouissent de la musique en écoutant sans chercher à savoir la différence entre une trompette et un bugle, ou même un sax alto et un sax ténor. Donc violon ou alto, pour ces auditeurs quelle différence ! Mais ils entendent quand-même que ces altistes ne sont pas le moins du monde handicapés par les difficultés de l’instrument que du contraire ! Car pour qui a le pouvoir de les faire ressortir en jouant de l’alto, cet instrument a des qualités sonores, une malléabilité, des possibilités étendues en matière d’harmoniques, une richesse de timbres, une fausse fragilité qui sont propices à une expression intime, à la recherche sonore, à des détours méandreux. On peut faire glisser la note en dosant l’écart avec une qualité quasi vocale. Le violon dans les mains de virtuoses acquiert une brillance vif-argent, une ductilité et une maniabilité qui dépasse l’entendement. Dans le domaine des musiques improvisées, on notera des violonistes proprement dits incontournables comme Jon Rose (projection du son hallucinante etc..), Phil Wachsmann (subtilité, grande classe et ex alter-ego de Fred Van Hove) et Carlos Zingaro (lyrisme à la fois microtonal et logique. L’américain Malcolm Goldstein joue au violon ce qu’il est possible de faire sur un alto et doit être considéré comme un des plus grands pionniers de l’impro libre comme Derek Bailey ou Paul Lovens. Donc, je pense qu’il faut souligner le travail d’Ayelet Lerman : c’est vraiment magnifique. Sept marches (7 Steps) avec des timings différents selon le type de compositions/ improvisations : Prelude in Darkness 7 :25, Blue Blind Bird 2 :30, Viola d’Amore 5 :55, Cage of Echoes 13 :21, Your Song 11 :08, Lover’s Quarrel 5 :44 et Duo with J.C. Jones 8 :08 (contrebasse). Dans des approches musicales variées, legato, staccato, minimaliste, pizzicato minutieux, elle insère sa capacité naturelle à glisser les notes vers l’aigu ou le grave avec allégresse ou gravité et aussi à les secouer. Dans Viola d’amore, elle effectue un crescendo d’effets percussifs col legno en explorant la résonance de l’âme, la densité boisée et la texture du crin tout en racontant une histoire d’une tristesse profonde. La qualité chantante des glissandi dans l’introduction de Cage of Echoes rencontre la saveur fine de l’archet libéré qui va chercher les sons jusqu’au silence. Après cette mise en bouche, l’archet et les doigts explorent la surface des cordes sans les faire vibrer en évoquant la démarche de John Cage avec acuité : une activité à la fois fébrile et complètement relâchée. L’alto est une resonance box, un objet ready-made où s’impriment minute après minute ses traits de caractères. Volontaire, discrète, sereine mais animée d’un esprit de décision sans concession. Enchaînant directement sur Your Song, la violoniste se met alors à faire chanter, siffler, onduler, strier les harmoniques qui s’enchevêtrent, s’isolent, se répondent, se superposent : un lyrisme délicat et puissant se lève peu à peu, des fragments mélodiques se révèlent brièvement et ressurgissent dans le tournoiement des notes glissantes. Une belle capacité à conter deux histoires dans un même élan. Elle nous fait alors goûter sa belle sonorité particulière, émue, distante, résignée ou résolue selon les instants. Ayelet Lerman recherche la beauté profonde, rebelle. La dernière séquence de Your Song raconte encore une autre histoire et sa sonorité se révèle aussi physique qu’immatérielle, s’élevant dans l’espace , alternant tourbillons, arrachage et suavité : on est arrivé dans le Step 6 : la Lover’s Quarrell dévoile ses hésitations face au destin. Un duo intense et râcleur clôture le disque en compagnie de J.C. Jones à la contrebasse. Improvise t-elle totalement, suit-elle un schéma, un chemin avec des éléments préétablis ? Ce qui compte c’est le sens qu’elle donne à sa musique. Il n’y a pas lieu d’évaluer sa manière face à Charlotte Hug, Mat Maneri ou Szílard Mezei. Le plaisir de l’écoute est entier !


lundi 17 juillet 2017

Kaffe Matthews – Gino Robair / Tender Buttons/ Rüdiger Carl Günter Christmann Detlev Schönenberg/ Roland Ramanan Nuno Torres Ernesto Rodrigues Bernardo Alvares Guilhermo Rodrigues Marco Scarassati / Workshop de Lyon

Kaffe Matthews – Gino Robair Tuva: Birth's wet aroma in fake fog Rastascan – vinyle 33 cm 45 rpm 101 copies
(« The latter is an anagram of my name and Kaffe's name » G.R..). Recorded May 16, 2000 at Tuva Space, Berkeley California.
Forbidden symmetries Tender Buttons Rastascan records RR BRD 070 vinyle 33cm 45 rpm
Curieux bel objet du label Rastascan (numéroté : 48/101) : un vinyle 45t transparent  et taché d’éclats de peinture diluée rouge/violet et bleue imprimés dans la masse, disque servi dans un pochette plastique elle-même transparente et ne laissant que très peu de moyens d’identification. Le lettrage coloré sans espacement sur chacun des deux macarons centraux se révélant sybillin. Kaffe Matthews produit un drônage électro mouvant et discontinu alternant répétitions décalées d’échantillons et  oscillations dans lequel s’intègrent les frottements de cymbale sifflants, les sons percussifs et les aleas vocalisés de la Blippoo box de Gino Robair. La durée du disque est assez longue pour qu’on ait le temps de s'acclimater à la belle ambiance et de suivre les détails sonores en se demandant bien lequel des deux artistes en est l’émetteur. Leur collaboration est vraiment cohérente et joue entièrement sur l’écoute, l’illusion sonore, l’interpénétration des sons individuels, l’enchaînement imprévisible des séquences, un timing subtil…. Cette publication n’est pas annoncée sur le site de Rastascan, tout comme l’autre 45 tours format 33 cm Forbidden symmetries du trio Tender Buttons (Rastascan records RR BRD 070). Aucune info sur la pochette extérieure, elle même un dessin mystérieux d’un réseau imaginaire, gris sur fond presque noir, qui s'avère être un montage graphique d’un patron de haute - couture française d’une autre époque, les détails et crédits figurant dans l’insert bleuté. Association de la pianiste Tania Chen (rencontrée à Londres), de l’électronicien / trompettiste Tom Djll et de Gino Robair crédités tous deux électroniques. Deux pièces de 11:53 face A et de 15:39 face B : A Red Hat. A Blue Coat. A Piano et Go red go red, laugh white. Face A, la pianiste réitère des arpèges isolés et interrogatifs en les parsemant par dessus ou en dessous des sons électroniques ténus et appliqués et en s’insérant progressivement dans une forme de dialogue tangentiel avec les vibrations synthétiques diffuses. Il en découle une atmosphère rêveuse, légère, mystérieuse. Un solo de piano pour environnement électronique… Symmétries interdites ?? La deuxième face creuse le filon avec bonheur, Djll et Robair prenant l’initiative en trouant la surface des sons et la pianiste se faisant l’écho de leurs trouvailles. Deux beaux objets qui nous remettent l’écoute en question.

King Alcohol (NewVersion) FMP 0060 Rüdiger Carl Inc. Rüdiger Carl Günter Christmann Detlev Schönenberg Corbett vs Dempsey CvsD CD0032. Double cd avec des inédits.

Après la série de rééditions historiques des albums FMP de Brötzmann et Schlippenbach, de Sun Ra, Fred Anderson etc.. et d' inédits incroyables(*)  par Atavistic/ Unheard Music Series sous sa conduite, le journaliste et chercheur John Corbett s’est lancé plus avant dans cette entreprise via son label Corbett vs Dempsey en exhumant des trésors vinyliques comme les solos de Joe McPhee (Glasses,Variations on a Blue Line), le Tips de Lacy avec Steve Potts et Irene Aebi et le Push Pull de Jimmy Lyons, tous publiés initialement par Hat Hut. Mais aussi des inédits de McPhee en solo et de Brötzmann, dont un 1971 avec Bennink et Van Hove. Tout récemment, Esoteric d’Olu Dara et Philip Wilson, There’ll be No Tears Tonight, l’album alt country d’Eugene Chadbourne enregistré en 1980 (avec Zorn), un duo de McPhee avec André Jaume, des solos de Leo Smith, Billy Bang et d'Hans Reichel datant des seventies, un Tortured Saxophone de Mats Gustafsson. Cela frise parfois la collectionnite : des intégrales des enregistrements complets  du Nation Time / Black Magic Man  (4cd) et du Vassar College 1970 (2cd) de Joe Mc Phee, et des curiosités du même en multitracking, sans parler de mini cd où on trouve un ou deux  morceaux de 5 minutes. CvsD est particulièrement focalisé sur Joe McPhee, Peter Brötzmann, Mats Gustafsson et Ken Vandermark. Et Alan Wilkinson, Michel Doneda, Stefan Keune, Paul Hubweber, Gianni Gebbia ??? Je dis ça, je dis rien. 
Mais je ne vais pas me plaindre de la parution du King Alcohol (New Version) du Rüdiger Carl Inc, le sixième album du label FMP réunissant Rüdiger Carl au sax ténor, le tromboniste Günter Christmann et le percussionniste Detlev Schönenberg et enregistré en janvier 1972 à la légendaire Akademie der Künsten de Berlin. Là se déroulaient les extraordinaires festivals Total Music Meeting organisés collectivement par Jost Gebers, Brötzmann, Schlippenbach, Kowald et cie. Citoyens de Wuppertal tout comme Brötzmann, Kowald et Hans Reichel, Carl et Schönenberg formaient un trio relativement agressif avec Günter Christmann dans la lignée de la panzer musik des Peter Brötzmann Trio ou Octet, des groupes de Schlippenbach ou du Peter Kowald Quintet où on trouvait déjà Christmann avec Paul Lovens, une génération d’écluseurs de fûts de bière avec des choppes d’un demi-litre ! Les albums-brûlots de ces groupes furent les premiers à être publiés par FMP et les connaisseurs les appellent par leur numérotation. Ici, le FMP 0060, King Alcohol est dédié aux consommateurs d’alcool : This Record is dedicated to any drinker, friends and enemies + to all dead musicians. King Alcohol : A hymn on him, the last mighty confederate against cold, soberness, hunger, sleeplessness, and a special kind of ghosts. Une qualité remarquable du Rüdiger Carl Inc. est la grande lisibilité de la musique et ses équilibres parfaits, malgré l’(abus d’)alcool. L’écoute mutuelle est poussée très loin : les musiciens combinent leurs jeux dans une construction aussi sophistiquée et dynamique que leur musique est expressionniste et violente. Il faut dire que Christmann et Schönenberg évoluèrent par la suite dans une musique plus « sérieuse » : leur  duo remarquable, plus proche de la musique contemporaine, fut une des premières formations « continentales » à se rapprocher du courant de la musique improvisée radicale britannique. Quant à Rüdiger Carl, il continua son parcours avec Irene Schweizer durant plus d’une décennie avant de muer avec la clarinette et le concertina dans une expression arty, dont le groupe COWWS fut l’accomplissement. Schönenberg abandonna la musique au début des années 1980. Tout çà pour dire que ce King Alcohol du R.C.Inc. constitue un court passage free « free-jazz » dans l’évolution de ces musiciens, offrant de véritables points communs avec l’exubérance du New York Art Quartet (John Tchicaï, Roswell Rudd et Milford Graves) et la fureur du  Live at Donaueschingen d’Archie Shepp, les mélodies thématiques et la prégnance du blues en moins. En effet, leur musique est quasi-complètement improvisée (free free-jazz), si ce ne sont des énoncés – signaux avec des intervalles particuliers, motifs propices aux échanges. Même si Carl et Christmann abandonnèrent cet idiome énergétique, une voie musicale qu’ils ont totalement récusé – tout en assumant l’avoir incarnée durant leurs jeunes années -, leur concert de janvier 72 est vraiment exemplaire. Carl m’a déclaré assez récemment ne plus vouloir jouer du sax ténor du tout, cet instrument étant pour lui la marque de cet ultra expressionnisme banni. S’il avait continué sur cet instrument, il aurait pu rivaliser avec Larry Stabbins ou John Butcher et se profiler comme un authentique challenger historique d’Evan Parker. Il faut rappeler que Rüdiger Carl a enregistré et tourné avec la pianiste Irene Schweizer et le batteur Louis Moholo, alors que Parker était (et est toujours) associé avec Alex von Schlippenbach et Paul Lovens, tout comme Brötzmann l’était avec Fred Van Hove et Bennink. Les albums fort appréciés de ces musiciens dans leurs trios respectifs faisant alors office de fil rouge du label FMP et le fonds de commerce du label. Un sérieux pedigree ! En bref, Rüdiger Carl ne se contente pas d’hurler, mais il joue en profondeur avec les sons, les intervalles, les doigtés, l’articulation des sonorités, les harmoniques, se révélant à l’époque un des saxophonistes les plus convaincants de la free-music. Quant à Günter Christmann, il assume de manière rare tous les aléas de son instrument ingrat avec une puissance étonnante qui rivalise avec celle de feu Hannes Bauer. Il a l’intelligence musicale pour négocier  les changements de cap de l’improvisation collective, tels que passer du jeu en trio vers le duo avec le batteur en poursuivant son discours, sans une fraction de seconde d'hésitation. Dans le jeu de Christmann en duo avec le souffleur (ALT KA #2), on entend clairement qu’il a écouté soigneusement celui d’Albert Mangelsdorff, dont il reproduit les nuances avec émotion et une superbe précision pleine de musicalité. Detlev Schönenberg avait développé une démarche voisine de celle de Pierre Favre à la même époque, un album de ce dernier dans une instrumentation similaire en compagnie du saxophoniste Jouk Minor et du tromboniste Eje Thelin, Candles Of Vision, faisant foi. Une maîtrise des frappes, accents et roulements coordonnés dans une conception des rythmes libres et flottants gérés simultanément avec une palette de petits sons détaillés qui s’inscrivent avec précision dans le flux. Un orfèvre dont l’art tenait superbement la route face aux Tony Oxley, Paul Lytton, Paul Lovens et Han Bennink, intimidants virtuoses qui faisaient eux aussi partie de la même scène. Il suffit d’entendre son solo dans ALT KA # 2, pour se faire une idée du phénomène.  Hormis sa collaboration avec Christmann, les 4 albums qui en découlent et un éphémère duo avec le percussionniste Michael Jüllich, on ne lui connaît aucun autre association. Il existe un album solo chez FMP (SAJ – 04), un des premiers albums SAJ publiés vu la haute qualité de son jeu étincelant (D.T. Spielt Schlagzeug). Je pense qu’attaché à son métier d’enseignant-soignant auprès de personnes handicapées, il a fini par faire l’impasse sur une carrière musicale. Pour un tas de raisons, je ne saurais que recommander ce King Alcohol, dont la séquence des plages originales figurent au CD 1 (39’28), et parce qu’aussi, CvsD a ajouté  70’21’’ de musique jamais publiée jusqu’à présent sous le titre ALT KA # 1 jusque # 7. Les détails de la pochette ne précisent pas si ce deuxième enregistrement a été réalisé lors du même concert ou festival à Berlin. Toutefois, la qualité sonore du document est aussi bonne que celle de l’album FMP. On découvre ici et là les amorces de la collaboration intensive du duo Christmann – Schönenberg, qui fut à mon avis un des groupes number one de la free music européenne – improvisation libre des années 70. Dans l’évolution du free-jazz, King Alcohol (New Version) est un témoignage de haute volée concernant un tromboniste. Il n’y avait encore aucun enregistrement free-jazz à cet égard (avec un trombone) aussi concluant du côté US à cette époque. Même si j’apprécie sincèrement Roswell Rudd, il est évident que l’alors très méconnu Günter Christmann était un  tromboniste plus complet, au jeu plus varié et plus raffiné tout en étant aussi lyrique et sonore. GC fait quasiment jeu égal avec Mangelsdorf, le tromboniste le plus doué du jazz-free avant l’arrivée de George Lewis. Il suffit de compter les séquences où les trois musiciens combinent leurs efforts dans des formes et des échanges renouvelés pour s’en convaincre. Christmann étant à mon avis un artiste qui propose une démarche de l’improvisation libre aussi singulière et originale que celles de Bailey, Prévost, Parker, Stevens, Van Hove etc… (« chef de file ») et comme les témoignages des débuts de ces artistes ont été réédités de manière exhaustive, il n’est que justice de contempler la pochette et le graphisme originaux du FMP 0060 sur cet album CD cartonné, tel qu’à l’époque de la Mierendorfstrasse, pour en goûter tout le suc musical, souvent plus convaincant que certaines publications complétistes. Je possède le LP FMP 0060 réédité avec la photo rougeâtre et vitreuse de la bouteille et des verres des débuts de l’ère FMP- Behaimstrasse, l’édition originale étant hors de prix. Amen !
* Inédit incroyable : la palme revient à Hunting the Snake, un concert du Schlippenbach Quartet de 1975 avec Kowald Parker et Lovens, démentiel. 


New Dynamics Roland Ramanan Nuno Torres Ernesto Rodrigues Bernardo Alvares. Creative Sources CS 362 CD

On a connu le trompettiste londonien Roland Ramanan comme «improvisateur soliste » il y a une quinzaine d’années avec son propre Roland Ramanan Quartet en compagnie de Marcio Mattos au violoncelle, de Simon H Fell à la contrebasse et de Mark Sanders à la batterie (Shaken Emanem 4081 et Cesura Emanem 4123). On avait noté à l’époque que Cesura se rapprochait plus de l’improvisation libre collective, tendance confirmée en 2014 par Zubeneschamali, un excellent enregistrement en trio avec le clarinettiste Tom Jackson et le guitariste Daniel Thompson (Leo Records 700, chroniqué par votre serviteur). Ce penchant pour une musique de chambre improvisée pleine de détails, d’interactions, toute en finesse et subtilité où plusieurs techniques alternatives et étendues sont développées et combinées les unes aux autres, s’affirme ici dans le bien nommé New Dynamics. Le violoniste alto Ernesto Rodrigues, Nuno Torres, le saxophoniste explorateur attitré des péripéties de ce dernier, et le contrebassiste Bernardo Alvares se révèlent être des partenaires de choix dans cette esthétique. Comme je l’ai signalé dans des chroniques précédentes, si le travail de Rodrigues témoign(ai)ent d’un radicalisme « ultra » en matière d’improvisation, il a appris à adapter son jeu intransigeant à la démarche de ses partenaires  en enrichissant sa palette sonore et musicale et sans trahir sa démarche. En outre, il a le chic pour inclure systématiquement de nouvelles personnalités dans les projets qu’il publie sur son label Creative Sources. Et ce qui frappe dans ces New Dynamics, c’est la pertinence des audaces sonores du trompettiste, assumant les difficultés inhérentes à son instrument en métamorphosant, travestissant, sublimant le son de la trompette avec l’aide de sourdines, de vocalisations, d’écrasements de la colonne d’air, faisant éclater le registre aigu sans un cri et traduisant certaines nuances sonores des cordes dans le détail de son jeu. Aussi, il a une belle imagination n’hésitant pas à émettre des propositions fortes et tranchées qu’il transforme ensuite spontanément pour se fondre dans le collectif. Encore une fois, les interventions toujours renouvelées d’Ernesto Rodrigues  à l’alto, se jouent des paramètres de l’instrument et font monter les enchères. Il a un art consommé pour jouer à l’écart de la note en glissant peu ou prou ou faisant scintiller les harmoniques. Une véritable inspiration pour ses collègues plus jeunes. Le saxophoniste Nuno Torres souffle dans la marge de l’instrument, étonnamment discret et intelligemment présent. Le contrebassiste Bernardo Alvares choisit son matériau avec pertinence par, entre autres, des frottements soigneusement irisés qui s’intègrent bien au groupe et agissent comme une facteur d’unification des forces en présence.
C’est dans un climat de confiance et d’écoute que chacun contribue au mieux à cette suite de trois improvisations (I, II, III) en se montrant complètement en phase dans cet ensemble subtilement interactif. Savoir arrêter un élan, une phrase, s’écarter ou se rejoindre, faire de la place pour autrui, réagir en surprenant sont les maîtres mots de cette démarche improvisée. Une belle réussite enregistrée à Lisbonne en mars 2016.

Amoa hi Ernesto Rodrigues Guilhermo Rodrigues Marco Scarassati Nuno Torres Creative Sources CS 367 CD

Fort heureusement, Creative Sources publie des compacts insérés dans des pochettes cartonnées nettement plus plates et commodes à ranger que les anciens jewel-box plastiques cassables et moins esthétiques.
 En effet, la production CS, au départ un micro label radical responsable du développement du réductionnisme, new silence, lower case et autres tendances expérimentales minimalistes (de tout acabit), est devenue exponentielle. Elle frise aujourd’hui les 400 numéros avec une quasi absence de personnalités « d’envergure » au point de vue de la notoriété. On note ici et là, une fois et par hasard, les noms de Paul Lovens et John Edwards avec Paul Hubweber ou Urs Leimgruber, Jon Rose, Phil Wachsmann ou Roger Turner. Un grand nombre des artistes du catalogue CS sont peu connus en dehors de la région où ils opèrent et une bonne partie des « minimalistes » qui avaient été publiés aux premières heures du label ne s’y manifestent plus. Aussi CS publie de nombreuses sessions d’Ernesto Rodrigues et son fils Guilhermo en compagnie d’improvisateurs portugais et étrangers et  quelques grands ensembles très cohérents sous sa direction qui réunissent un nombre impressionnant de musiciens portugais (Variable Geometry Orchestra, Ensemble IKB). Pour une ville comme Lisbonne, c’est remarquable vu les difficultés avec lesquelles se débattent les improvisateurs radicaux. Ses enregistrements  illustrent bien ses tentatives réussies à improviser librement en suivant des démarches et cheminements diversifiés. En ce qui me concerne, Ernesto est devenu un des improvisateurs incontournables  des années 2000 et suivantes avec Jacques Demierre, Urs Leimgruber, Rhodri Davies, Michel Doneda, Birgit Ulher, Franz Hauzinger etc…. parmi ceux qui apportent de l‘eau au moulin de la scène en innovant. Enregistré au plus près de l’émission du son, le groupe d’Amoa hi révèle les interstices, l’épiderme, les craquements, le souffle dans l’acte de jouer en dématérialisant la spécificité de l’instrument de musique. Chaque instrument est traité comme générateur de sons / objet sonique et envisagé plutôt comme une sculpture sonore, pour en exposer les propriétés timbrales et texturales de leur mécanique vibratoire. La forme musicale qui s’échappe de leur pratique est essentiellement une expression bruitiste, une dynamique de textures, de colorations. Les valeurs harmoniques, pulsations et accents sont soigneusement évités. La tension du corps, des doigts ou de la bouche, en est fort relâchée, l’humeur et les intensions expressives qui affectent les sons dans le jeu instrumental sont neutres, indifférenciées. Plutôt qu’expression du corps des musiciens et de leurs émotions dans l’échange, l’improvisation se focalise sur la machinerie instrumentale comme si on en révélait la nature de ses composants : bois, vernis et crin (les Rodrigues), tube, anche et air (Torres) et la matière d’un curieux instrument fait maison (Scarassati). À suivre.

Workshop de Lyon. Albums, Raretés Inédits. 50ème anniversaire
Coffret 6cd. Jean Bolcato Jean Méreu  Maurice Merle Christian Rollet Patrick Vollat Louis Sclavis Jean-Paul Autin et Jean Aussanaire. 
http://www.arfi.org/album/workshop-de-lyon-coffret-50eme-anniversaire/ 


Ce coffret 6CD regroupe pour la première fois tous les albums vinyles avec en bonus des extraits de concerts, un album épuisé et des compositions inédites de la formation actuelle du plus vieux groupe de free jazz français.
Dès le départ, Interfréquences de l’alors Free Jazz Workshop (juin 1973) monte clairement que les musiciens, Jean Bolcato (contrebasse), Jean Méreu (trompette), Maurice Merle (sax alto et soprano), Christian Rollet (batterie) et Patrick Vollat (piano) assument pleinement l’acte d’improviser tant individuellement que collectivement. Fondé en 1967 et rebaptisé ensuite Workshop de Lyon, cette équipe est un acteur-témoin essentiel du jazz libre et des musiques improvisées en France. Méreu et Vollat quittèrent ensuite le groupe (76/77) après qu’un jeune Louis Sclavis y amena sa clarinette basse de 1975 à 1987. Il fut alors remplacé par le souffleur Jean-Paul Autin. En 2003, Maurice Merle décède et il est fait appel à Jean Aussanaire. Les albums : Interfréquences (1973), La Chasse de Shirah Sharibad (1975), Tiens ! Les bourgeons éclatent… (1977), Concert Lave (1980), Musique Basalte (1981), Anniversaire (1988), Fondus (1987), Chant bien fatal (1991). En bonus extrait de concert de 1979 et Arzana (2010).
Christian Rollet et Jean Bolcato sont aujourd’hui les deux piliers depuis les  débuts du groupe, lequel était conçu comme un atelier – laboratoire pour découvrir et valider de nouvelles formes musicales et de nouvelles pratiques. Membres fondateurs du collectif ARFI – association pour la recherche d’un folklore imaginaire, leurs initiatives et cette formule « folklore-imaginaire » eurent un profond écho chez tous ceux qui balançaient entre les deux pôles de la musique improvisée : disons lisibilité / lyrisme sur base de matériau composé et structuration d’une part et improvisation libre radicale (et totale). Art Ensemble of Chicago / Roscoe Mitchell d’un côté ou Derek Bailey ou Gunter Christmann d’un autre. Mêlant improvisation libre échevelée et écriture / préméditation souvent simultanément, navigant d’une idée de départ vers une autre avec enthousiasme et un sens du risque, le WdL a dépassé les écueils du free-jazz enregistré avec sa succession de thèmes et improvisations, solo de sax, solo de l’autre souffleur, solo de contrebasse, thème final. Une part d’humour, des thèmes gigognes, une section écrite ébourrifante insérée dans le flux du batteur en pulsation libre et du sax déchaîné comme lors du concert de 1979 (Les possédés), des bribes de conversation, de la recherche sonore, des connivences spontanées et une propension à essayer plusieurs combinaisons d’instruments comme dans les Bourgeons éclatent. Dans cet album, se manifeste clairement ce concept de folklore imaginaire avec des éléments issus de la musique populaire d’ici et l’influence du « bartokisme », dans une sorte de guigue mouvante, de thèmes-structures confrontés à la déconstruction ludique ou au délire vocal,  traces d’une identité musicale européenne et démarquage du free-jazz US . Les morceaux, qu'ils soient signés Bolcato, Merle ou Rollet, sont au service du son du groupe et d’une démarche essentiellement collective. On pense à ce collectif italien, O.M.C.I. avec Renato Geremia, Mauro Periotto et Toni Rusconi qui eut une démarche similaire, aux groupes d’Ernst-Ludwig Petrowsky et cie ou à  l’Art Ensemble des années soixante, début septante. WdL avait (et a encore) une activité musicale incluant l’improvisation free et la relation à un public plus large, celui qui doit encore être convaincu du bien-fondé de celle-ci. C'est surtout par la variété de leurs modes de jeux, l'interaction joyeuse et un parti pris d'invention qu'ils se taillèrent une place enviable dans la scène française et européenne. Plutôt que par un style identifiable basé sur un discours de "soliste individuel" et une présentation austère. Les "solos" proprement dits sont la plupart du temps très courts et servent comme les pièces d'un puzzle improbable où l'effet de surprise est toujours présent. Le challenge est de faire coïncider les élans spontanés avec l’esprit de la structure initiale. Duchêne père et fils voit le groupe délirer de manière a-stylistique et chacun y apporte une nouvelle idée poétique aux confins du délire. Un des points forts était le doublement de la ligne de basse jouée  par Bolcato par la clarinette basse de Louis Sclavis dont il s'échappait un peu plus tard avec des harmoniques et des glissandi passionnés. Le WdL n’avait de cesse d’enchaîner les séquences avec des dynamiques très variées, jouant sur la structure rythmique et mélodique par des procédés compositionnels mis en œuvre le plus spontanément du monde et avec une réelle cohérence. L’auditeur n’a pas le temps de s’ennuyer, son  attention étant sollicitée par les mutations et changements de perspective. L’imput de chacun des musiciens dans la musique jouée est égalitaire, partagée de bout en bout. Un vrai modèle du genre au centre d'une scène en ébullition. Durant les années 80, on les entendit dans des festivals avec George Lewis en invité, c'est dire. Concert Lave est une musique plus sonore et organique comme le suggère son titre. Chaque album reflète une personnalité particulière du groupe dans son évolution, les écouter à la suite ne devient pas du tout ennuyeux. Mon préféré est les Bourgeons éclatent, le manifeste d’une période intense du groupe. On ne peut qu'admirer le contrebassiste Jean Bolcato dont la sonorité et les improvisations en pizzicato ont la fraîcheur de celles d'un Gary Peacock-époque Ayler, en cultivant un irrégularité organique dans le balancement des doigts sur les cordes. Le batteur Christian Rollet a le chic de savoir arrêter son flux batteristique au moment opportun pour changer l'orientation d'une pièce en se focalisant sur le son d'un accessoire.  Vers le milieu des années 80, les musiciens se sont impliqués dans des projets de création soutenus par des autorités culturelles  ce qui leur permit de réaliser des choses impensables autrement. Je fais remarquer que cette démarche se révéla quand même pernicieuse par rapport à la vocation de liberté intimement inscrite dans la musique improvisée. Si le WdL n’a plus aujourd’hui la visibilité et la dynamique de leur jeunesse, leur enregistrement le plus récent témoigne que  Bolcato et Rollet sont toujours verts et que Autin et Aussanaire prolongent l’esprit d’émulation et de dialogue impromptu des souffleurs du groupe original. Et surtout le plaisir de créer de la musique ensemble.