mardi 27 septembre 2016

Some jazz things : Duck Baker Trio, Generations Quartet w Oliver Lake,I Am Three, Stefano Leonardi's Conversations and Ceccaldi - Léandre

Malgré l'avertissement imprimé ci dessus qui indique clairement que le sujet de  mon blog est consacré majoritairement à l'improvisation libre radicale, tout en commentant parfois des enregistrements plus proches du jazz "free" ou des oeuvres basées sur une forme d'écriture ouverte, je reçois des albums qui se situent tout à fait hors de l'objet de mes réflexions. Donc, certains albums reçus ne seront jamais chroniqués parce que je ne peux pas m'étendre sur tous les sujets et que j'estime que ma compétence est insuffisante dans d'autres domaines. Et je n'ai aucun autre collaborateur. En plus, je ne suis pas un critique, je suis avant tout un praticien de cette musique (chanteur) et si je continue à écrire (depuis 1999), c'est d'abord et surtout parce que de nombreux collègues improvisateurs en sont heureux et qu'un lectorat se mobilise pour suivre le contenu de ce blog...  Il y a donc une confusion à mon sujet ! Bien sûr, je chronique un Ivo Perelman qui sonne "jazz", mais c'est avant tout parce que ce musicien de première grandeur (une voix unique du sax ténor) pratique un jazz librement improvisé et très consistant. Son label Leo m'envoye donc des choses excellentes ou intéressantes (Zurich Concerts), mais il ne faut pas compter sur moi pour commenter le récent Sergey Kuryokhin The Spirit Lives d'Alex Aigui & Ensemble 4'33 Leo CD LR 750/751, cette musique se situe hors de mon sujet. Si j'ai chroniqué le disque jazz traditionnel du Duck Baker Trio, c'est que ses trois musiciens sont des improvisateurs libres, que Duck Baker est un créateur hors norme et que son propos va plus loin dans la connaissance des origines et du contenu de cette musique que celle de bien des jazzmen de conservatoire. Son savoir est à la fois encyclopédique, humoristique et basé sur une pratique étendue. Et donc, je pensais qu'il était intéressant de voir jusqu'où ces gars sont capables d'aller. Une des choses que je trouve lassante dans le jazz libre (free - avant g.), c'est le recours systématique au sempiternel tandem basse-batterie propulsant des souffleurs. Et quand il y a des thèmes et que chacun joue son solo et qu'on retombe sur le thème... etc.... pfff... . Je fais déjà des efforts pour chroniquer certains disques parce que les musiciens impliqués sont bien méritants et courageux etc... et qu'ils ont un réel talent.... Mais si votre musique ne se situe pas dans le champ déjà très large de mes préoccupations, il ne faut pas s'attendre à lire quelque chose de ma part. L'album ci-dessous, Conversations About Thomas Chapin est déjà un cas limite. Mais pourquoi "about Thomas Chapin" ? Mon point de vue est que si on a quelque chose d'intéressant à dire on n'a pas besoin d'un maître à penser ou de se référer à qui que ce soit ou alors il faudrait interpréter la musique de cette personnalité incontournable de manière originale. Sinon à quoi bon ? Flow m'a convaincu car Lake, Fonda et Stevens essaient avec succès d'improviser collectivement dans le cadre qu'ils se sont choisis tout en assumant les risques avec brio et pas mal d'audace. Honnêtes ! Aussi, comme j'écoute très peu d'albums de jazz récents depuis des décennies en me réservant à des choses incontournables comme par exemple le trio de Jimmy Giuffre avec Paul Bley et Steve Swallow dont Emanem va publier les concerts de Bremen et Stuttgart de 1961 (wow !) ou Sonny Rollins au Village Vanguard, Coltrane etc... Depuis les années septante, je soutiens la musique improvisée libre et j'ai aussi entendu des réflexions incroyables (ment méchantes) provenant de l'univers du jazz (musiciens, organisateurs, journalistes, personnalités etc...) au sujet des meilleurs artistes de la free music européenne au niveau musical exceptionnel. A force d'être plongé dans la musique de ces nombreux artistes improvisant librement,  je suis devenu très difficile dans le domaine du jazz même si j'apprécie les qualités intrinsèques d'un individu et son bagage musical : je m'intéresse au sens des choses ! 

Conversations about Thomas Chapin Stefano Leonardi Stefano Pastor Fridolin Blumer Heinz Geisser Leo Records CD LR 702
Publié en 2014, cet album Leo m’a échappé à sa sortie mais mérite qu’on s’y arrête. Articulées autour de l’axe helvétique contrebasse – percussions formé par Fridolin Blumer et Heinz Geisser, celui-ci étant un habitué du label, se développent les Conversations entre le flûtiste Stefano Leonardi et le violoniste (« électrique ») Stefano Pastor, lui-même entendu dans d'autres contextes le révélant comme un artiste au son original. En effet, la musique de Pastor se marierait parfaitement avec celle de l’altiste Mat Maneri (alto = violon plus grave, faut-il préciser). L’intérêt de ce quartet  réside dans plusieurs éléments qui se coordonnent naturellement : le flux polyrythmique free du batteur sensible et inventif qui ouvre le jeu collectif, le contraste entre la sonorité particulière et la polymodalité systématique du violoniste et le son truffé d’harmoniques inspiré des techniques contemporaines du flûtiste. Le tout réuni par la pulsation libre du contrebassiste, assez en retrait. Une musique collective pleine de qualités et d’ouverture reposant sur l’idée du jazz libre « libre » ou composé instantanément et propulsé par le tandem basse-batterie, la basse incarnant le rôle fonctionnel qu’on lui assigne dans le jazz proprement dit. Les crédits instrumentaux nous informent que Leonardi jouent « des » flûtes sans préciser lesquelles. Je l’entends tenter de faire swinguer une flûte basse avec un certain taux de réussite et cette volonté à l’heur d’apporter une autre couleur qui s’accorde bien avec le timbre du violon électrique. Le jeu de Pastor, assez virtuose, a cette coloration particulièrement chaleureuse qui n’appartient qu’à lui : son approche du son amplifié est originale et peut aisément se prêter à des mariages sonores très riches, principalement avec des instruments à vent. Il s’essaie aussi à la microtonalité, ce qui enrichit le niveau des Conversations. On se souvient du merveilleux concert de Novara en compagnie de Gianni Mimmo (sax soprano) et d’Angelo Contini (trombone) publié sur Amirani, dans une formule originale s ‘il en est. Le défaut de son approche, assez jazz finalement, est que ce violoniste n’exploite pas les nuances de timbre, d’attaque et de dynamique propres au violon, un des instruments les plus fascinants de l’univers musical toutes catégories. Il ne se départit quasi jamais de son phrasé polymodal souvent pentatonique proche de la vocalité d'un chanteur de blues mais s'essaie à varier ses improvisations sur la durée. Le flûtiste recherche, quant à lui, à renouveler ses propositions au niveau des timbres, des idées et des nuances apportant de l’eau au moulin collectif. Un hic : la prise de son n’est pas optimale, la dynamique propre à la flûte n’est pas assez rendue et le bassiste est relégué dans un coin du champ auditif.  Le batteur, Heinz Gesser, qui a vécu aux USA et joué souvent avec William Parker et le pianiste Guerino Mazzola, est vraiment remarquable par son écoute et la diversité complexe de ses frappes et de leurs enchaînements : on peut se concentrer sur son jeu à l’écoute au casque : un régal. Le titre du disque est un hommage au grand saxophoniste disparu Thomas Chapin, lui-même une sacrée pointure à la flûte. D’excellents musiciens qui ont véritablement intégré l’acte d’improviser ensemble et cela s’entend ici, avec la réserve qu’ils sont capables de graver un opus (live ?!) un cran au-dessus de ces Conversations. Donc de bonnes raisons de les écouter en scène.

Generations Quartet Flow Oliver Lake Joe Fonda Michael Jefry Stevens Emil Gross Not Two
Rien n’est plus sympathique que l’association humaine et amicale du bassiste Joe Fonda et du pianiste Michael Jefry Stevens qui ont déjà traversé à deux plus de deux décennies avec leurs trios, quartettes et quintettes en compagnie d’indiscutables : le saxophoniste Mark Whitecage , le trompettiste Herb Robertson, le batteur Harvey Sorgen , etc…. soutenus imperturbablement par le label Leo records. Un vrai groupe de scène – toujours le même que celui de l’enregistrement, le Fonda Stevens Group. Bref des honnêtes gars ! Ici Not Two a publié un quartet où le batteur a un rôle swinguant et relativement musclé (cfr Rollin’ signé Lake) et le souffleur est de la trempe d’un vrai fils spirituel d’Eric Dolphy, Oliver Lake. J’ai entendu Oliver Lake dans ma jeunesse et j’appréciais, mais au fil des années je me suis mis à aimer sincèrement son jeu au sax alto (comme avec le Trio qu’il partage avec Reggie Workman et Andrew Cyrille) : il a vraiment bonifié son jeu de manière exponentielle dans son domaine au niveau des tous meilleurs (encore en vie !) de l’instrument : Roscoe, Trevor Watts, Sonny Simmons … et vraiment peu d’autres…). Musicalement, il exprime le mieux qu’il est possible la vérité et le courage de ses racines en les conjuguant avec une réelle ouverture vers la réalité qui se joue dans l’instant. Sur base des idées – compositions - schémas de Lake (deux), Fonda (deux) et Stevens (trois), les quatre musiciens développent une musique en concert qui alternent swing contagieux, improvisation solitaire ( ah le coup de pouce du bassiste !), équilibres instables dans un free aussi maîtrisé qu’il permet à chacun de lâcher prise puissance et finesse conjuguées, espace de recherche sonore qui point à bon escient, ….. Une richesse dans la complémentarité des appétits musicaux qui se livrent sans complaisance ni facilité. Le saxophoniste ne mâche pas ses mots - expressionnisme et réflexion -, poussé dans ses retranchements par un trio aussi charpenté que volatile. Les idées neuves les plus appropriées sont liées naturellement à la construction déjà acquise, etc…. Lake n’hésite pas à faire vibrer et éclater sa colonne d’air comme un vrai frère d’Albert Ayler (Flow), méprisant ouvertement la bienséance «des saxophonistes avec un contrat dans un label sérieux» !  Un art solide de la musique collective et spontanée basée sur un cheminement pré-établi dans lequel on insuffle la flamme des meilleurs (Mingus, Art Ensemble, Jimmy Lyons etc…) et qu’on détourne en jouant. Le temps passe quasi en un instant dans la substance et la consistance malgré la longueur des pièces (17:24, 12:43, 11 :11, …).  D’une tradition éprouvée, ces musiciens renouvellent l’agencement des affects, du vécu et de l’entente et évitent les poncifs. Le pianiste a ses moments lumineux et recueillis qui font une accalmie bienvenue et l’archet remarquable du contrebassiste introduit la mélodie du morceau suivant (La Dirge de la Fleuer (sic !) dans le quel il prend un solo superbe excellemment phrasé …. Le batteur comprend à merveille ce qu’il faut faire dans tous les cas et donc on peut saluer son travail, à la hauteur. On en a pour son argent, dirais-je ! Je remercie fortement le copain qui m’a envoyé ce disque pour que je le note ! C’est un beau cadeau musical. Mingus, Richmond, Byard, Dolphy auraient sincèrement aimé cette musique.

I AM THREE Mingus Mingus Mingus Silke Eberhard Nikolaus Neuser Christian Marien Leo CD LR 752
12 compositions légendaires ou peu connues de Charles Mingus, lui-même un des deux ou trois plus géniaux, importants et indispensables compositeurs  et chefs d’orchestre du jazz moderne ou même tout court, arrangées par un curieux collectif saxophone alto (Silke Eberhard), trompette (Nikolaus Neuser) et batterie (Christian Marien). On a droit bien sûr à ces hymnes extraordinaires (que j’adore et connaît quasi par cœur) que sont Better Get…, Fables of F…., Oh Lord…….. That Atomic….., Goodbye Pork….., Self-Portrait in ……., Jelly … et Orange ………, Then Blue…… . Si ce que je viens d’écrire ne vous dit rien (du tout), dites vous que vous avez une sérieuse lacune musicale ou que vous n’avez pas assez creusé la veine mingusienne, Mingus étant, à mon avis un compositeur, du XXéme s. aussi compétent et important que Schönberg, Bartok, Cage, Xenakis, Ellington ou Monk. Sa pratique et son expérience de compositeur – instrumentiste «collectif » est une influence majeure dans la musique d’aujourd’hui, transcendant à la fois musique populaire et musique savante comme personne et poussant l’improvisation dans ses retranchements ultimes, parfois en fait plus loin que pas mal de free-jazzmen. Les souffleurs Eberhard et Neuser comprennent de l’intérieur et vivifient le message de Mingus et en cultivent souvent les nuances. Cela sonne réellement à la Mingus dans le feeling, le son et les altérations de la substance mélodique : dans Goodbye…. Ou Moanin’, par exemple.  Le batteur Christian Marien est un excellent batteur que j’ai eu plaisir à écouter en duo avec le tromboniste Matthias Müller (Superimpose sur Creative Sources), mais Nom de D…. j’ai presqu’envie de fâcher !! Le batteur !!  Je me lâche : si ce musicien, excellent au demeurant (sa tentative est méritante !), pense avoir le goût et le feeling pour jouer la musique de Mingus, et bien, je pense qu’il se trompe. Pourquoi ce jeu rock trop lourdingue (on est loin de la finesse de celui d’un Jim Black) ?? Je trouve cela malheureux pour ces trois excellents musiciens et j’ai l’impression de perdre mon temps, moi qui réserve en fait l’emploi de mon temps libre à écrire sur l’improvisation libre radicale – sans références à un compositeur célèbre, sans thèmes, ni béquilles et incentives en tous genres etc…. Je suis un des rares à m’y consacrer entièrement dans le détail sans me soumettre à la censure d’un rédac‘chef… Surtout, qu’il y a des dizaines de critiques qui sont spécialisés dans le jazz sous toutes ses coutures (et censurés par leur rédac’chef).

Déjà Vouty   Duck Baker Trio Fulica Records
Richard « Duck » Baker est un véritable grand artiste de la tradition nord-américaine de la guitare. Il y a des décennies, il enregistrait pour  Kicking Mule, le label de Stefan Grossmann, lui-même fils spirituel number one du plus grand et du plus incontournable guitariste de toute l’histoire du blues (mais aussi du ragtime et du folk), le légendaire Reverend Blind Gary Davis. La pratique de la guitare (acoustique et picking pouce - index démoniaque) du Révérend illumine toute la scène de l’instrument acoustique.  C’est dire dans quel environnement musical Duck Baker a évolué. Le présent trio, dont le titre de l’album,  Déjà Vouty, évoque ceux de Slim Gaillard, distille un jazz (de chambre ?) de grande classe. A la contrebasse, un musicien incontournable (aux côtés d’Evan Parker, Paul Lovens, Veryan Weston, Mark Sanders, Roscoe Mitchell, Paul Dunmall, Lol Coxhill etc….) et un improvisateur libre indiscutable (le genre de type à aller au fond des choses) : John Edwards. Heureusement pour lui et pour la contrebasse, on l’entend un peu partout… À la clarinette, un grand artiste largement sous-estimé, magnifique dans de nombreux contextes musicaux et clarinettiste fétiche du génial compositeur- chef d’orchestre-contrebassiste Simon H.Fell : Alex Ward. Très jeune, il joua dans la Company de Derek Bailey et est devenu une des dix ou douze personnalités musicales de la scène londonienne les plus importantes. Un récent album solo de Duck Baker (Outside) publié par Emanem et enregistré entre 77 et 83 est une excellente introduction à l’univers inspiré de ce guitariste à qui John Zorn a proposé un album de compositions d’Herbie Nichols (ouf !!) pour son label Tzadik. Bien que la musique « habituelle » de ces trois musiciens navigue dans la liberté (quasi)totale ou via des structures « risquées » dans le cas du guitariste, la musique du Duck Baker trio, fondé en 2006, est du swing pur jus un brin modernisé. Même si l’instrumentation du Duck Baker Trio est similaire au trio de Jimmy Giuffre avec Jim Hall et Ralph Pena le feeling et l’ambiance, l’esprit, tout est en complètement différent. Il y a une forme d’humour, la construction des pièces à la fois traditionnelle et délicieusement abstruse, presque pour se payer la tête des puristes du jazz  conventionnel en leur montrant où réside l’imagination. Les titres de chaque morceau font parfois un clin d’œil narquois à la niaiserie des collectionneurs sans qu’ils s’en rendent compte. Le clarinettiste, au centre du débat vu la qualité vocale de son instrument et de son souffle, joue le texte pas tout à fait comme il faut, mais dans les règles de l’art avec l’air nostalgique et tout. J’aime particulièrement son solo dans There’s No Time Like The Past. S‘entrecroisent une variété homogène de styles et d’allusions à la tradition du jazz dignes d’artistes qui en ont fait une investigation minutieuse. Les compositions de  Baker démontrent à l’envi sa grande érudition jazzistique étendue par une pratique pointue. Même sans devoir lire les remarquables notes de pochette du leader, on a compris. Dans le monde du jazz, tant depuis quelques décennies qu’actuellement, il y a une idée fixe, un préjugé malfaisant : c’est que les musiciens « free » ne savent, ne peuvent pas etc… jouer cette musique dite de jazz. Mais cet univers socio-culturel étant perverti par les médias, la stratégie des majors, la cupidité et la volonté d’acclimater la musique de la liberté à ce que les décideurs estiment être « tout-public » au point que les artistes qui jouent le jeu finissent par en livrer une mouture sans âme, avec peu d’imagination et superficielle, il advient que le parfum de la liberté se hume ailleurs que sous les projecteurs, même dans ce cadre traditionnel, sans doute dans une salle à l’étage d’un pub londonien ou dans un petit festival de province. Bref, Déjà Vouty est un beau témoignage de musicalité.

Joëlle Léandre & Théo Ceccaldi Elastic Cipsela
Après avoir publié l’extraordinaire album solo d’un des deux ou trois géants du violon improvisé, Carlos Zingaro, Cipsela nous propose un autre album de cordes dont la qualité musicale se hisse à des hauteurs voisines, Elastic. J’ai toujours trouvé que si Joëlle Léandre a bien du talent musical, son parcours enregistré et publié était un trop étendu par rapport à ce pour quoi elle excelle. Par exemple, j’adore le trio des Diaboliques avec Irène Schweizer et Maggie Nichols. Plutôt qu’improvisatrice libre (ou radicale etc…), je qualifierais sa démarche de compositrice de l’instant pour son goût sûr à construire une musique intéressante à l’aide de l’improvisation et avec de la suite dans les idées. Fort heureusement, l’adage des compositeurs violonistes du lignage Rosenberg est ici entendu : Joëlle Léandre joue avec un autre excellent cordiste, le violoniste Théo Ceccaldi, et cela pour le grand plaisir de nos oreilles, ces deux instruments étant faits l’un pour l’autre. Cette suite enregistrée en concert semble bien organisée, mais j’imagine qu’elle a été crée dans l’instant, l’écoute, la construction, le sens de la forme etc… étant une seconde nature pour ces deux musiciens. Par exemple, on prend la liberté de faire du « call and response » explicite seulement une fois arrivé au numéro # 6 final de la suite, laquelle coule de source depuis le début et semble se terminer abruptement comme par surprise.  Mais un numéro # 7 (non mentionné sur la pochette) raconte encore une belle histoire intime de frottements indécis, allégoriques, fantomatiques. Avant ces deux événements musicaux bien marquants, on a bien mis ici l’excédent de virtuosité et d’énergie « palpable » sur le côté  pour se concentrer sur la qualité sonore et des variations subtiles sur des choses élémentaires en vue (!) de stimuler l’écoute et de créer du sens. Entente parfaite. Il se dégage une véritable maturité musicale et une sorte de qualité visuelle, picturale dans le matériau sonore. Une des qualités intrinsèques de Joëlle Léandre est le pouvoir de communiquer l’essentiel à un public qui commence à découvrir ce type de musique et de toucher sa corde sensible. Elle le fait sincèrement et son collègue a très bien compris la démarche. Une seule pointe d’humour surgit et cela suffit (#6). Johannes Rosenberg a insisté sur l’importance capitale pour les violons, altos, violoncelles et contrebasses d’improviser ensemble exclusivement. En effet, il y a une qualité sonore spécifique qui se transmet d’un instrument à l’autre et, à travers lui, vers chaque instrumentiste. Cette qualité révèle la nature de l’instrument, etc… Cet Elastic en est la preuve tangible. Je préfère cette association violon – contrebasse, Ceccaldi – Léandre, que les opus avec des saxophonistes, par exemple, auxquels Joëlle s’est livré, que ce soit Braxton ou Lacy. Même si je suis un inconditionnel des duos de ces deux artistes, il y a une logique dans les démarches musicales et il est parfois bon de suivre ce simple bon sens jusqu’à ce que la bonne fortune vous autorise tourner le dos aux évidences pour vous singulariser une fois pour toutes à la surprise générale. Donc, si je donne un avis vraiment favorable à l’écoute de cette musique, je ne cache pas qu’en matière de cordes – petits et gros violons, je préfère sensiblement l’altiste Benedict Taylor et son tout récent opus solo Pugilism, le solo de Carlos Zingaro pour Cipsela (Live at The Mosteiro de Santa Clara) et ceux de Charlotte Hug (à l’alto) publiés chez Emanem. A la contrebasse, le Volume de John Edwards. En matière de rencontres violon - contrebasse, le duo de Barre Phillips et Malcolm Goldstein pour Bab Ili Lef et celui de Phil Wachsmann et Teppo Hauta-Aho, August Steps (Bead) sont de solides références tout comme le Grand Duo de Maarten Altena et Maurice Horsthuys (Claxon). Je trouve leurs musiques plus riches, plus requérantes et correspondant mieux, à mon avis, aux défis de l’improvisation totale * et à mon expérience d’écoute de cette musique.

* Totale : par totale, j’exprime la réalité (et l’ambition) de vouloir remettre en question les paramètres (tous ou presque) de la musique dans l’instant et au fil d’une improvisation dans sa durée en concomitance avec son ou ses partenaires en utilisant les possibilités de l'instrument. Tâche ardue ou seconde nature, selon votre inclination à improviser.
PS 2 : je ne chronique pas souvent des albums de Joëlle Léandre car tout comme les soufflants Brötzmann, Gustafsson, Vandermark, Mc Phee, etc… d’autres que moi s’en chargent déjà et que le nombre exponentiel et croissant d’improvisateurs me fait préférer d’essayer d’en révéler l’extraordinaire bio-diversité, si je peux me permettre ce terme, indispensable à la survie de cette musique, et cela auprès d'artistes moins notoires que les précités. 

samedi 10 septembre 2016

Nuova Camerata: Zingaro-Camoes-Mitzlaff-Pereira-Carneiro / Bitten by A Monkey Dylan Bates Roland Bates Steve Myers/ Joe McPhee/ Gianni Mimmo & Yoko Miura


Chant Nuova Camerata : Pedro Carneiro Carlos Zingaro Joao Camoes Ulrich Mitzlaff  Miguel Leiria Pereira improvising beings ib50


Pour ce numéro ib50, Julien Palomo nous a vraiment trouvé un superbe album dans le droit fil de l’improvisation contemporaine et du contemporain libre. Contemporain libre, comme il y a du jazz libre libre. Un quatuor de cordes violon - alto - violoncelle - contrebasse agrémenté d’un marimba, instrument requis par plusieurs compositeurs d’importance comme Boulez dans Le Marteau Sans Maître. Le quatuor, dans le même ordre,  Carlos Zingaro, Joao Camoes, Ulrich Mitzlaff et  Miguel Leiria Pereira et au marimba, Pedro Carneiro. De Chant I à Chant VII , sept pièces racées et équilibrées dans leur facture où chacun trouve sa place et où l’auditeur peut suivre clairement le cheminement personnel de chaque improvisateur, lesquels font fréquemment silence laissant la place à un des autres instrumentistes.  Les durées sous les cinq minutes pour quatre morceaux, deux autres vont jusque 10 :18 , Chant II et 9 :16, Chant IV. Ceux-ci sont l’occasion de développements vraiment intéressants où les propositions individuelles colorent par leur feeling particulier la qualité émotionnelle de chaque passage : surviennent dans le Chant II des duos entre l’alto ou la contrebasse et  à chaque fois le marimba. Une fois l’alliage pris, un troisième s’intègre dans la conversation oblique et partant de ce point, une construction nait spontanément qui débouche sur des mouvements concertés qu’on croirait avoir été écrits par un compositeur bien adroit mais qui résultent d’une capacité d’écoute mutuelle et d’invention. Cela sonne quand même sérieux et appliqué si on compare à d’autres formations plus expansives, dirais-je, voire enflammées, je pense au Stellari Quartet (Wachsmann, Hug, Mattos et Edwards : Gocce Stellari Emanem 5006) ou au ZFP Quartet (Zingaro, Mattos, Simon H Fell et Mark Sanders : Music For Strings, Percussion and Electronics BF 59) : l’expression est proche des codes du contemporain mais avec une profonde interaction entre chaque instrument. Il y a une certaine réserve de la part des instrumentistes sans doute pour faire régner un équilibre absolu entre les parties, chaque voix, les séquences, au sein de l’espace sonore, etc…. C’est en tout cas, vraiment, intensément remarquable. Au fil de l’écoute, les affects et l’accord mutuel dans la construction musicale font naître des situations musicales qui auraient été obtenues par plusieurs procédés d’écriture. Le compositeur peut retourner à sa feuille, Nuova Camerata en assume le rôle et l’intention, ici partagée collectivement, avec le plus grand brio. Voici un merveilleux voyage mouvant, émouvant, logique, subtil, propre à répondre à la question : « c’est quoi, Papa,  la musique contemporaine ?? » (vocable quasiment septentenaire).  Et bien, pour tous ceux qui ont cru à la musique improvisée libre depuis la fin de leur adolescence ou lors d’une prise de conscience due à une frustration indicible, ON a gagné !! Il fut un temps où le grand ponte, feu Pierre Boulez, déclarait publiquement que l’improvisation, c’était « de l’onanisme en public » (sic). Déclaration commentée par Cecil Taylor (Jazz Magazine août 1975). Il y a dix ans, Pierre Boulez n’a pas hésité un seul instant à commissionner un des groupes précités d’improvisation libre lors d’un festival de Musique Contemporaine dans un pays germanique où on ne rigole pas. C’était bien le but de ces pionniers (Zingaro au Portugal) : la musique n’a pas de frontières et l’inspiration provient de toutes les expériences, sans exclusive. Il fallait alors y croire * ! En voici une superbe démonstration !
* On retrouve la foi de ces pionniers de la première heure chez notre ami Julien Palomo, maître d’œuvres énamouré d’Improvising Beings, label utopiste s’il en est. PS : CD physique en attente de lien bandcamp à l’instant où j’écris ces lignes.

Bitten By A Monkey : I had a little not tree  Dylan Bates Roland Bates & Steve Myers https://bittenbyamonkey.bandcamp.com

Bitten By A Monkey se compose de trois musiciens aussi divers en tempérament qu’ingénieux à faire coexister la carpe et le lapin avec une précision et un sens formel peu commun. Steve Myers souffle dans les flûtes à bec de toute dimension, Roland Bates est un excellent pianiste et le frère du fameux Django Bates, et son frère Dylan Bates  violon, overtone flute, vièle médiévale, scie musicale et xaphoon est une des personnalités les plus originales de la scène musicale britannique. Cet enregistrement date de 2008 et est sorti en cd physique avant d’être accessible via bandcamp, la plate forme la plus musician friendly. J’ai plusieurs points de congruence auditive avec les frères Bates et Steve Myers car ces artistes sont mêlés à plusieurs projets musicaux qui vont du Texas Swing délirant et révivifié, au Médiéval hirsute et organique, en passant par une conception off-the-wall de l’improvisation libre dont BBAM est un excellent exemple. Ces derniers temps, Alterations (Beresford, Cusack, Day et Toop, excusez du peu) renaît de ses cendres après trois décennies, si l’un ou l’autre de leurs disques avaient des occurrences enthousiasmantes (écoutez la folie du concert publié par Intuitive Records), on a pu se rendre compte que l’art de l’hybridation des pratiques et des intentions musicales n’est pas une chose facile tout comme manier l’humour, la goguenardise, le délire excentrique est parfois périlleux. Tout aussi talentueux et contrasté sans aucune affectation, BBAM a choisi pour l’enregistrement de I had a little not tree une voie plus épurée détachant les interventions individuelles dans le silence créant un suspense dans les sonorités et les actions en suspens dans un temps retenu plutôt qu’en se précipitant dans le flux. Symbiose organique de l’éclectisme assumé et de l’expressivité de mélodies gauchies. Entrelacs de haikus qui s’attirent ou se repussent dans l’imagination auditive. Attractivité presque visuelle de l’événement musical et sonore isolé entraînant la réaction ludique expressive. Une belle efficacité se répand pour imprimer un feeling dans le moindre son. Lyrisme de la déraison. On voisine parfois le persiflage sans vulgarité. Les sentiments exprimés passent par tous les changements d’humeur qu’un individu sensible et imaginatif, un artiste British, traverse durant une journée à ruminer l’élaboration de ses prochains gigs dans une  économie de mouchoir de poche. Insouciance, poésie, dérision, dérisoire, gravité, désespoir, foi du charbonnier, sagacité, révolte …L’alternance des sonorités et des timbres, souffle/vent (Steve Myers) et cordes (Dylan Bates), est presque kaléidoscopique et dans ces échanges la main heureuse du pianiste (Roland Bates) est lumineuse. J’avais écouté leur précédent album, le premier BBAM nettement plus rempli, et avait été convaincu à moitié. Ici avec ce petit non arbre, on atteint une vitesse de croisière, un niveau musical considérable. Vraiment, je l’assure, on tient chez Dylan Bates un des grands excentriques British, dans le plus beau sens du terme et chacun à sa façon, à l’aune des Lol Coxhill, Terry Day,  Derek Bailey, Jamie Muir, Adam Bohman etc… Et ce penchant est conjugué par sa fratrie, Roland Bates, Steve Myers, le guitariste Jerry Wigens etc…. A la fois musiciens de jazz basiques (les styles HCF et assimilés, le Texas swing, le bop ou la musique africaine n’ont pas de secret pour Dylan qui tire une partie de ses maigres revenus dans ces univers musicaux), poètes du non sens ou du sens caché des choses, utopistes de l’universalité des musiques, BBAM et tous leurs potes doivent encore être découverts par les maîtres à penser de la planète improvisation à laquelle il manquera toujours une couleur tant que de tels zèbres n'aient pu courir dans la savane des rencontres de Berlin à Madrid. Dylan Bates est aussi son propre sosie, Stanley Bäd, auteur de plus de 120 chansons  décalées 150 % british complètement folles dans un style issu du cabaret anglais dont vous devriez avoir une petite idée si vous avez parcouru les albums des Kinks voire certaines chansons des Beatles (remarque : la chanson décalée française n’a jamais fait rire un Bruxellois au parfum de la zwanze éternelle, mis à part Bobby Lapointe). Stanley Bäd en assure toutes les parties instrumentales et, issu de sa fertile imagination, son projet « médiéval » déjanté A Folysse Fyssh  convie des visions breugheliennes voire celles du maître d’Hertogenbosch…. Plus que ça tu meurs.

Joe McPhee solo Flowers  Cipsela 005

Enregistré en 20009 dans le festival Jazz ao Centro à Coïmbra , cet album solo nous fait entendre Joe McPhee au seul saxophone alto dans septcompositions personnelles , alors qu’il joue plus souvent du ténor et du soprano. Il y a de « véritables » saxophonistes alto dans le jazz libre comme feu Jimmy Lyons, Anthony Braxton, Sonny Simmons, Trevor Watts ou Marco Eneidi qui vient de disparaître. Mais le but de Joe Mc Phee n’est pas d’investiguer toutes les possibilités de l’instrument, mais de transmettre un message lyrique, de faire sortir sa voix à travers l’instrument dans des thèmes – ritournelles en dérivant de leurs axes vers un chant libéré. On lui doit, avec plusieurs autres, la « deuxième libération » du jazz libre après la première vague des sixties, renouvelant ainsi l’apport aylerien. On entend une version de Knox (plage 3), morceau fétiche qui se trouvait sur son premier album solo Tenor (Hat Hut C), indispensable. Knox rend un hommage à Niklaus Troxler, organisateur du Festival de Willisau dès 1975. Troxler avait eu le culot de présenter cet artiste encore inconnu et tout-à-fait atypique. Les deux premiers concerts de Joe à Willisau en 1975 et 1976 et Tenor furent parmi les tous premiers albums du label Hat Hut, devenu hat Art par la suite et enfin Hatology.  D’ailleurs, ce concert eut lieu en présence du même Niklaus Troxler  pour l’inauguration de son exposition d’affiches, Troxler étant un artiste graphique remarquable.  En plus de quarante ans de vie musicale, Joe Mc Phee ne s’est jamais départi de sa liberté de ton, de spontanéité et de sa fraîcheur comme quand il se met à siffler un thème  dédié  malgré le fait qu’il est devenu une icône incontournable et une artiste prolifique par le nombre de concerts, festivals et d’enregistrements qu’on ne compte plus. Cela dit, s’il y a une émotion palpable, que l’atmosphère se réchauffe et la passion poindre au fil des morceaux et que j’éprouve du plaisir à l’écouter, cette prestation me semble en deçà de celle de Tenor que je tiens pour un album incontournable. Il y joue du ténor avec une voix éminemment personnelle et c’est vraiment son instrument. Avez-vous seulement une fois entendu Rollins ou Coltrane ou Lacy à l’alto ? Ou Braxton au ténor ? Third Circle, dédié ici à Anthony Braxton, évoque une pièce de celui-ci incluse dans son double album Saxophone Improvisations Series F pour America que j’ai écouté des dizaines de fois.  Je ne peux pas m’empêcher citer quelques saxophonistes alto qui méritent d’être écouté d’urgence pour l’originalité de leurs concerts solo. Dans le cadre polymodal (initié par Steve Lacy : Gianni Gebbia, vraiment un grand original incontournable (H Portraits et Arcana Major - Sonic Tarots pour Rastascan) et Trevor Watts (Veracity /FMR & World Sonic/ Hi4Head) , un créateur historique qui étonnera toujours. Dans une voie « éclatée » : Georg Wissel de Cologne (The Art of Navigation/ NurNichtNur) et l’explosif Stefan Keune (Sunday sundaes/ Creative Sources). On peut citer les très subtils Audrey Lauro ou Massimo Falascone, lui-même un connaisseur remarquable de l’univers de Roscoe Mitchell. Justement, cela me rappelle que Roscoe Mitchell a gravé avec son incroyable concert solo à Willisau 75 (justement) sur son double album Noonah (Nessa) dans des circonstances difficiles. Il remplaçait Braxton et le public « branché » chahutait.  A côté d’une telle performance, Flowers manque vraiment de sel. J’aime beaucoup Joe Mc Phee (un super double album 45rpm du trio X pour No Business que je n’ai pas hésité à acheter) et Cipsela est un excellent label (le fantastique solo de violon de Carlos Zingaro). Mais si sa carrière a démarré en Europe, il y a quarante ans c’est parce qu’il apportait autre chose, il est donc naturel que certains veuillent aujourd’hui se passionner pour d’autres artistes qui creusent la différence.

Gianni Mimmo & Yoko Miura  Departure Setola di Maiale SM 3140.

Voilà qui est beau ! Ayant moi-même chanté sur scène avec ces deux artistes et amis, je les retrouve dans un même disque et cela me rend heureux. D’abord, je dois préciser que c’est un peu le hasard qui les a mis sur ma route et que, de prime abord, je n’aurais  pas pensé travailler avec eux, simplement parce que ma direction esthétique personnelle est sensiblement différente dans l’univers des musiques improvisées. Seulement Gianni Mimmo (sax soprano) et Yoko Miura (piano) sont tous deux d’excellents artistes et c’est un réel challenge de chanter avec eux et de créer des correspondances entre nos univers respectifs. Nous partageons tous les trois un travail avec Lawrence Casserley et son live signal processing. Récemment, un concert avec Lawrence et Yoko à Oxford s'est déroulé de manière inespérée ainsi qu'un duo avec elle à Louvain. Donc ayant du "tirer mon plan" avec  mes ressources musicales face à cette pianiste, je suis sans doute suffisamment habilité à mesurer les écueils d'une telle entreprise. Dans cet album enregistré  à Milan par Paolo Falascone au studio Mu Rec, Gianni Mimmo sort de lui-même et c’est un nouveau  Départ (Departure). Il trace de nouveaux espaces par rapport à ce que je connais de sa musique et il finirait par se recopier si de tels challenges ne le poussaient hors de ses gonds. Ici,  il adopte des réflexes d’improvisateur de l’instant même s’il est confronté à une pianiste qui joue de manière « plus conventionnelle » que la plupart des free musiciens auquel ce blog se consacre quasi-exclusivement. Par exemple, on l'entend souffler avec un growl primal alors que la pianiste croise les rythmes en martelant un Boogie Woogie Wonderland  lunatique. Dans Prologue et Departure qui ouvrent successivement (avec succès !) l’album ou dans le long Rain Song final,  Yoko Miura nous livre des Haikus en suspens qui mettent subtilement en valeur la voix singulière de Gianni. De belles nuances qui dévoilent la subtilité intérieure du jeu. C'est elle qui a composé l'entièreté de la musique, une suite polymodale remarquablement enchaînée avec force passages obligés, mais qui offre une grande liberté au souffleur. Elle joue aussi brièvement dans les cordes du piano juste ce qu’il faut et d’un harmonica à tuyau ou d’un xylophone, ajoutant quelques couleurs sur le côté du plus bel effet. Le cheminement de sa pensée musicale dans l’instant et tout au long de ce disque, nous démontre sa capacité à construire sur la longueur avec une réelle qualité compositionelle. Cette rencontre nous fait oublier que Gianni Mimmo se réfère à l’expérience de Steve Lacy au point que certains y trouvent à redire. Son jeu au soprano et le son qu’il obtient font de lui un souffleur qui accroche l’oreille et ouvre le cœur des auditeurs. Ici, les risques pris dans cette rencontre en terrain peu familier pour lui (il s'agit des compositions très travaillées de Yoko Miura) créent une urgence intérieure propice à la surprise. Ce duo devrait absolument se poursuivre en public pour grimper encore en intensité et en assurance. C’est le genre d’album qu’on écoute pour le plaisir et qui a été enregistré d’une traite comme une conversation entre amis qui commence et finit et dont on sort heureux et réjoui avec de nouveaux sentiments en tête. 

jeudi 8 septembre 2016

Sequoia Borghini - Kneer - Kürvers- Perkin / Benedict Taylor solo/ Michel Doneda & Fred Frith / Henri Roger / Giust - Caruso - Pilat - Casadei-


Rotations.  sequoia : Antonio Borghini Meinrad Kneer Klaus Kürvers Miles Perkin evil rabbit 21.

Enregistré en 2012 à Berlin, cette merveille de l’impro libre à quatre contrebasses était restée dans les cartons de sequoia jusqu’à ce qu’evil rabbit ne les publie http://www.evilrabbitrecords.eu/err21.html . Basés à Berlin, ces quatre contrebassistes ont eu le loisir d’affiner leur travail, leurs relations interpersonnelles et de nous offrir ce beau travail de recherches, de sonorités, d’interactions, d’imbrications dont le potentiel se métamorphose au fil des plages embrassant des univers contrastés ou complémentaires. Un véritable orchestre de contrebasses d’avant garde. Lors des années révélatrices de la naissance de la free music, Barre Phillips a produit deux enregistrements en solo (Journal Violone / Music man a/k/a BasseBarre / Futura) et en duo avec David Holland (Music for Two Basses/ ECM). Des décennies plus tard, cette utopie musicale continue à vivre et à se développer au sommet avec ces quatre musiciens intelligents, sensibles, intransigeants. 48 :10 d’œuvres qui allient le meilleur de la composition avec le sens ludique maîtrisé des improvisateurs expérimentés. La contrebasse est explorée dans ses nombreuses dimensions sonores, les timbres sont recherchés, grattés, fouillés,  parfois inouïs, harmoniques fantômes, chocs col legno, vibrations des cordes au delà du grave, grondements du gréage, murmures sotto voce , etc... Un grand disque très contemporain. Trop d’artistes brillants se répètent. Une fois n’est pas coutume, un grand voyage sonore qu’il faut écouter absolument pour se faire une idée des possibilités réelles de l’improvisation libre assumée jusqu’au bout. Il existe un autre album de quartette de contrebasses, enregistré celui-là en hommage à Peter Kowald : After You’ve Gone / Victo avec Barre Phillips, Joëlle Léandre, Tetsu Saitoh et William Parker. Je trouve ici que le projet de sequoia est plus abouti, sans doute parce qu’il est plus focalisé sur une démarche de groupe. Klaus Kürvers est un vétéran des débuts du free jazz européen et les trois autres nettement plus jeunes, Antonio Borghini, Meinrad Kneer et Miles Perkin assurent la relève haut la main. Bel emballage noir à chemise  en papier fort avec une lucarne pour le titre : Rotations (by) sequoia. Indispensable et excellent titre, le nom du groupe soulignant l'épaisseur de ces quatre contrebassistes, s'il le fallait. Je mets ce cédé sur ma liste rotatoire au sommet de la pile.

Benedict Taylor Solo viola A Purposeless Play Subverten Pugilism Subverten

Fondateur du label collectif CRAM qu’il codirige avec deux amis, le guitariste Daniel Thompson et le clarinettiste Tom Jackson, le violoniste alto Benedict Taylor publie ses travaux en solitaire sur son label Subverten. Après Alluere et Pugilism dont les versions digitales sont incompatibles avec la carte son de mon léger MacBook, j’ai reçu la version physique en double CD d’ A Purposeless Play, sa dernière création : https://subverten.bandcamp.com/album/a-purposeless-play . Après avoir écouté et réécouté en boucle son Transit Check inaugural (CRAM), plein de glissandi microtonaux et parcouru à plusieurs reprises Pugilism, je constate que Benedict persévère dans l’exploration en renouvelant sans aucune crainte son stock-in-trade. Le premier cédé de Purposeless s’intitule : Never Apologize Never Explain, le deuxième, Agitate Antagonise Aggravate Animate gribouillés au marker sur un feuillet carré blanc tamponné (la pochette en papier recyclable brun est tamponnée avec des lettrages encrés et la surface des compacts sont couverts de gribouillis compulsifs surimprimés jusqu’au cafouillage). Chaque pochette est unique, car celle dont je dispose est différente de l'exemplaire ci-dessus. Tu vois le travail de tamponnage !!
Never Apologize Never Explain : même s’il peut se perdre en chemin, Benedict Taylor sait que c’est le prix à payer pour trouver et faire sortir le métal rare de sa gangue. Il n’y a donc pas de raison de s’en excuser et comment/ à quoi bon commenter lorsque la musique est jouée sans se répéter ! Sa musique dit tout ce qu’elle a à dire. Une idée s’impose, elle est perçue, rendue, étirée, transformée, retranchée, d’autres apparaissent dans le fil du jeu incessant pour finir en beauté. Ces glissandi subtils truffés d’harmoniques aboutissent à un filet de son intime dont le caractère sonore ténu souligne la profondeur une fois que le jeu s’anime vers un contrepoint sauvage qu’il remet aussi tôt en question…. Ailleurs des frottements immobiles et presque muets sont le point de départ d’une construction complexe presque dramatique dont il retarde le développement. Il ne craint pas l’expressionnisme canaille qu’il alterne subitement à  jeu sottovoce quasi vocal sous le registre normal du pianissimo. On entend gémir le crin de l’animal. Une fois ces doigts chauffés, les vibrations des cordes confinent à une transe intériorisée. Pff… Aucune volonté d’épate, c’est la mise à nu de l’âme et du cœur. Dans l’absolu, ces successions de formes décousues sont remarquablement vécues et transmises à l’auditeur avec soin.  Benedict Taylor est un chercheur, un poète, un grand musicien, compositeur de l’instant, et un altiste très doué. L’alto exige du biceps, de la poigne et un contrôle de l’archet à la fois sensible et très puissant. Il y a des violonistes excentriques et erratiques, mais tous les altistes que je connais sont des gens aussi équilibrés qu’intenses tant l’instrument demande d’efforts et par conséquent un mental très solide pour en maîtriser les possibilités. Voici l’homme. Ici, il tente de démontrer ce que signifie de jouer sans but défini en se laissant guider par les sons (Purposeless Play).
Pugilism, sorti plus tôt que Purposeless Play, évoque, par les titres des morceaux, l’art de la boxe, sport physique du mouvement instantané dont il simule la stratégie et la tactique dans sa relation combative et énergique à l’instrument. Cet album rejoint le précité dans ma liste de découvertes enthousiasmantes que je garde précieusement sur le coin de la table alors que je pensais déjà connaître BT par ses enregistrements précédents, dont Transit Check et le Songs for Badly Lit Rooms avec le clarinettiste Tom Jackson (Squib Box). En effet, Pugilism représente, je pense, mieux la musique que Benedict Taylor viendrait à jouer si vous assistiez à un de ses concerts solos. Plus lyrique, on y trouve l’évidence du jeu violonistique et la quintessence de l’alto improvisé avec parfois un souffle et un grain qui ramènent un air d’Inde du Sud (pour ceux qui ont écouté les violonistes Indiens). Grandiose !
Je viens aussi de mettre la main sur Compost du trio Benedict Taylor -Daniel Thompson - Alex Ward, enregistrement auquel j’avais assisté à la Shoreditch Church à Londres en mai 2011. C’est la pierre fondatrice du label CRAM.  J’avais chanté au même concert que nos trois apôtres avec Lawrence Casserley et Phil Wachsmann (https://soundcloud.com/jean-michelvanschouwburg/stleonards-part1?in=jean-michelvanschouwburg/sets/frogs-by-mouthwind ) et le moins qu’on puisse dire est que l’acoustique particulière du lieu  rendait indispensable un enregistrement minutieux pour profiter de la musique jouée à plein régime. Ce qui fut fait ! Un beau document où on entend Alex Ward faire imploser la colonne d’air de sa clarinette, Daniel Thompson faire ses premiers pas arachnéens et Benedict Taylor au sommet de son talent.

Michel Doneda  Fred Frith  Vandoeuvre 1440


Sans aucun titre. Enregistré à Oakland, California en 2009. Comme saxophoniste partenaire de ses échanges improvisés, Fred Frith a eu une mémorable association avec Lol Coxhill, saxophoniste aujourd’hui disparu (French gigs  1978 AAA, incontournable). Par la suite, il a convolé avec John Zorn dont le label Incus de Derek Bailey avait publié un Duets extraordinaires. Plus récemment, on l’a retrouvé en compagnie d’Anthony Braxton et d’Evan Parker. C’est à l’aune de ces artistes qu’il faut apprécier le  travail sur le saxophone soprano de Michel Doneda. Dans sa relation à son instrument propre, il est sans doute l’improvisateur français (« radical ») le plus remarquable et un des plus engagés dans cette voie, sans rétroviseurs. Fred Frith utilise la guitare comme une miraculeuse boîte à sons. Il a initié et popularisé cette pratique de la guitare couchée et environnementée de préparations, d’objets et de bidouillages dans le sillage de Keith Rowe, lorsque celui-ci s’est retiré de la scène entre 1972 et 1979 pour des raisons d’ordre politique.  Tour à tour bruissante, craquante, ondulatoire, striée, minimaliste, l’électricité fait ici le retour vers un état de nature. Et c’est avec cette même disposition d’esprit que le souffleur appréhende la rencontre. Il sélectionne spontanément parmi tous les éléments que sa technique et son savoir instrumental recèlent, les timbres et les sons, souvent les plus extrêmes et les plus fins qui épousent les inclinations sonores du guitariste. Pas de « solos », mais une imbrication organique. S’opère ici une symbiose sonore, émotionnelle livrant des paysages vivants, une complete communion. L’écoute attentive transparaît dans les détails des sonorités, des accents, du feeling. Dans la dernière pièce quasi silencieuse, The Devil and the Deep Blue Sea, Michel Doneda laisse s’échapper du pavillon un filet ténu d’une seule harmonique maîtrisée, aiguisée, extrême. Un sifflement d’oiseau. La musique s’apaise et survient un éphémère battement de langue sur le sommet de la hanche, comme un léger battement d’ailes dans le lointain ! Merveilleux album. Qu’attendent les organisateurs hexagonaux et européens pour inviter (un peu) plus souvent ce saxophoniste soprano incontournable ou ce très remarquable duo. Lacy et Coxhill nous ont quitté et il nous reste Evan Parker Urs Leimgruber et Michel Doneda

Henri Roger Free Vertical Compositions Facing You / IMR 010

Henri Roger est un excellent pianiste de la scène alternative visiblement intéressé par les possibilités combinatoires de l’électronique. Free Vertical Compositions comporte 11 compositions basées sur des pulsations entrecroisées et une multiplications d’accords et de voix jouées aux claviers électroniques et aux percussions électroniques, avec une solide dose de loops qu’il a un malin plaisir à contrarier. Le musicien obtient des variations intéressantes en décalant subtilement les rythmes et évoque sans peine des voyages intersidéraux «réalistes - oniriques », plutôt Druillet que Tintin. On entend aussi des orgues qui chavirent et s’enfoncent dans l’inconnu (#4) ou les sonorités étirées d’un bandonéon.  Sans parler de contrepoints curieux. Sa démarche musicale est illustrée par des oeuvres graphiques digitales incluses dans le livret et qui évoquent indubitablement la musique. Il y a une relation évidente. Je ne vais pas cacher que cette démarche est assez éloignée de mes préoccupations aussi bien comme artiste que comme critique. Toutefois, les superbes qualités de musicien d’Henri Roger, l’aspect souvent organique des sonorités et cette impression de mystère, (car mystère il y a : All Music, design & layout : Henri Roger,  mais encore ?)  parfois carrément free (#7) etc… font qu’il se trouvera certainement des auditeurs pour écouter et apprécier cette musique originalement construite. Un peu hors du sujet de mon blog, mais s'inscrivant parfaitement dans le champ des Musiques de Traverse qui peuvent mener un public (disons) prog-rock/ expérimental "rythmique" vers la découverte des possibilités de l'improvisation libres radicales et des compositeurs extrêmes. 
Par exemple : https://www.youtube.com/watch?v=5gSp66-IlS8  

Luciano Caruso Ivan Pilat Fred Casadei Stefano Giust Apnea Setola di Maiale.

Stefano Giust, le batteur du groupe est l’infatigable cheville ouvrière du label alternatif Setola di Maiale dont le catalogue débordant rassemble tous les noms de presque tous ceux qui sont impliqués dans les musiques expérimentales, free jazz, improvisées radicales etc..d’Italie. Ahurissant travail de fourmi. La qualité graphique des centaines de  CDr ou CD, souvent emballés dans des digipacks minimalistes, est remarquablement soignée.  Il trouve le temps de prêter main forte à des camarades provenant de toutes les régions d’Italie avec son drive énergique et sa capacité d’intégrer les projets les plus divers avec sincérité et une réelle justesse de ton. Ici dans la Cantina Cenci de Tarzi, Treviso, il propulse les souffleurs Ivan Pilat (sax baryton) et Luciano Caruso (sax soprano incurvé) avec la contrebasse de Fred Casadei. Un beau moment fait de sincérité, d’énergies croisées, du souffle de Caruso qui évoque Steve Lacy ou mieux les accents de Steve Potts et se découpe sur la succession de vagues et de ressacs.  Enthousiasmant, chaleureux, le son du blues. Même si les souffleurs ne sont pas des « tueurs », l’émotion est indéniable. L’axe du free-jazz souffleurs – basse – batterie dans un dimension tout-à-fait improvisée sans pour autant casser les codes de cette configuration instrumentale. Un bon point. Ce qui compte aussi pour Stefano, c’est de jouer avec de vrais potes aussi allumés que lui sans se poser de questions. Le jazz par essence est la musique de l’instant qui frôle l’éternité. C’est bien le sentiment qu’ils parviennent à partager ! 

Et bien sûr j'annonce déjà la parution prochaine de la chronique pas encore écrite du merveilleux CHANT de Nuova Camerata: Pedro Carneiro percussions /Carlos Zingaro violon /João Camões alto /Ulrich  Mitzlaff cello /Miguel Leira Pereira contrebasse publié par l'infatigable utopiste Julien Palomo d'Improvising beings dans le droit fil des préoccupations du cercle des amis de Johannes Rosenberg , le pionnier génial de l'art Total du violon.... aaaiiie !! http://www.improvising-beings.com Et bien sûr l'événement free-jazz du mois les prolongements inespérés du Linda Sharrock Network https://improvising-beings.bandcamp.com/album/live-vol-1-bab-ilo-20160825 . Il faut être un fou furieux comme Julien pour croire aussi intensément à l'utopie . C'est sans doute le meilleur du lot .... !!