jeudi 8 décembre 2011

Violon et Cordes : Jon Rose Double Indemnity on Johannes Rosenberg 's Double Violin


Jon Rose   Double Indemnity 
Hermes Discorbie HDCD 005 Produced by Jozef Cseres, Director of the Rosenberg Museum. Enregistré à St Ouen en janvier 2002. Double Violon du Dr Johannes Rosenberg (1921-1992).
www.jonroseweb.com

    Le célèbre Double Violon à Dix Cordes du Dr Johannes Rosenberg fût prêté exceptionnellement à Jon Rose  par le Rosenberg Museum de Violin en Slovaquie à l'occasion de sa Résidence d'Artiste et Compositeur à Mains d'Oeuvre à Saint Ouen en janvier 2002.
    Cet instrument remarquable fût inventé par le génial musicologue, ethnographe, violoniste et compositeur Johannes Rosenberg (1921 - 1992). Suite à l'étude approfondie qu'il fit des chants et danses des joueurs de vielle jumeaux siamois du peuple Wiyapawiya en Nouvelle - Guinée (World Music Journal, 1971), il créa son Double Violon afin d'étudier le complexe de la dualité chez les instrumentistes à cordes frottées. Les musiciens insulaires Wiyapawiya avaient fabriqué une double vielle avec deux caisses de résonance semblables reliées par un pont sur le quel est fixé la touche. Les cordes de l'instrument étaient attachées aux deux extrémités et tendues par deux chevalets posés sur chacune des caisses à hauteur des ouïes respectives. La double-vielle des Wiyapawiya se joue couchée sur les genoux des musiciens lors des fêtes dansées. Chacun des jumeaux siamois actionne un arc sur les cordes, l'autre main adaptant la position de frettes mobiles fixées par la tension des cordes sur la touche.
      L'instrument du Dr Johannes Rosenberg reprend les mêmes principes de base : il est fabriqué par deux violons relié par un seul cou. Dans cet enregistrement, Jon Rose manipule deux archets simultanément. Il en tire une musique à plusiers voix qui évoque celle des ensemble de flûtes de pan Are-Are des îles Salomon (Le Chant du Monde LDX 274 961.62) enregistrés par l'éminent collègue du Dr Rosenberg, le Dr Hugo Zemp du CNRS et du Musée de l'Homme. La musique enregistrée ici s'articule autour de courts motifs mélodiques récurrents. Jon Rose procède par ajouts et altérations. Tout l'intérêt réside dans l'impact sonore particulier obtenu par la pression de l'archet, des hauteurs absolument non tempérées et, je pense, la vibration des cordes sympathiques. Le croisement des sonorités produites par le double jeu d'archets renforce le côté complètement irréel de cette musique. Vers la quatorzième minute, il évoque pour mon plus grand plaisir le son de l'ajaeng, la cithare à archet coréenne. Un peu plus tard, un dombra kazakh ou un concertina. Il obtient des sons complétement freak out à plusieurs reprises. Le comble est atteint après un remarquable crescendo d'accords microtonaux. A partir de la minute 35, on croit entendre un kayageum coréen joué alternativement avec les doigts et l'archet. On peut se référer au vinyle d'anthologie Korean Folk and Social Music ( Lyrichord Stereo LLST 7211 produit par le fameux musicologue John Levy) : la similarité des sons est étonnante, même s'il s'agit d'une coïncidence. Le final a qualité vocale troublante : des voix irréelles semblent venir de l'espace.

   Il faut un artiste consommé comme Jon Rose pour transcender un instrument aussi particulier que le Double Violon à Dix Cordes du Dr Johannes Rosenberg. En effet, les cordes ne sont pas pincées sur la touche et elles sont frottées continuellement comme une vielle-à-roue et barrées par deux chevalets mobiles maintenus par la tension des cordes. JR les déplace latéralement d'une main pour modifier la hauteur des cordes, tout en poursuivant le jeu à l'archet de l'autre main.
   Nous savions que Rose est un artiste très impliqué dans la vie et la culture de son continent, l'Océanie. Parvenir à exprimer l'esprit d'une musique aussi particulière des Are - Are, qui habitent une île au grand large de l'Australie, avec un instrument occidental, voilà qui démontre que Jon Rose dépasse la curiosité organologique pour atteindre l'universel. Il s'est imprégné de la culture ancestrale des populations autochtones. Il n'y a rien d'étonnant à cela, car depuis plus d'une décennie notre violoniste australien s'est plongé dans l'étude des Principes de l'Improvisation Emancipée du Dr Johannes Rosenberg dont il a retrouvé une copie du manuscrit dans une pharmacie de Darwin. La pochette du CD contient une étude du Dr Willy Orwig qui trace un parallèle intéressant avec les siamois Wiyapawiya et les soeurs Blasek, violonistes siamoises célèbres dans le monde du music-hall, il y a une centaine d'années. Tout cela est fascinant et vous pourrez en savoir plus sur ce sujet en consultant le site www.jonroseweb.com . Cela permettra aussi de vous faire une idée de l'étendue des activités musicales de cetv artiste exceptionnel qu'est Jon Rose.
J-M Van Schouwburg  http://soundcloud.com/jean-michelvanschouwburg

PS' : Remerciements à la direction du Rosenberg Museum et au gestionnaire du Fonds Rosenberg à Brisbane pour la communication sue la vielle Wiyapawiya.

PS" : Etant donné les différentes orthographes des noms propres néo-guinéens dues aux différentes provenances tribales, et donc linguistiques, du collectage en pays Bati-Bati, il semble que l'usage correct du nom de la tribu Wiyapawiya soit Payawipaya, comme l'utilise le Dr Willy Orwig dans son étude The Generic Tendency in Violin Music et le Dr Joseph K. Rosenberg dans son texte Twins, ces deux remarquables travaux étant insérés dans le livret du présent CD. La terminologie Wiyapawiya m'est parvenue par un autre informateur. Il semble que la musique de double-vielle, qui est au centre des cultures Payawipaya et Bati-Bati, ait de multiples conséquences sur plusieurs aspects de la vie de cette population, entre autres linguistiques. Dans le cas précis, elle engendre un effet miroir sur certains vocables utilisés qui se traduit par l'inversion des syllabes. (Henri Tournelle, Vie Sociale et Fêtes  des indigènes en pays Bati-Bati. Twins Press/Bratislava University, 1974.

mercredi 7 décembre 2011

Strings en cordée : Malcolm Goldstein/LaDonna Smith- M Feigin/Arc : S Hallett - G Garside - D Kingshill/M Werchowski -E Rodrigues/Szilard Mezei- Albert Markos/G Gottschalk- P Jacquemyn

   Voici une deuxième fournée d'improvisations cordistes enregistrées que les Archives du Rosenberg Museum ont sélectionnées. Cette série de commentaires se focalise sur des ensembles à cordes frottées, mais il y a le violon avec le piano (Soil) et la guitare (Stringtrek). 

Malcolm Goldstein & Barre Phillips : Live in Puget-Ville   Bab Ili Lef 1

Doux Jésus Rosenberg ! Enfin ! Malcolm Goldstein, le violoniste libre par excellence ! Sa retraite dans une authentique log-cabin perdue parmi les monts sauvages du Vermont l’éloigne de la scène internationale depuis des lustres. J’avais reçu son splendide vinyle « Sounding The Violin » vers 1985 en cadeau d’un copain américain (référence MG1), une somme !  Ensuite, j’ai  assisté à un concert solo mémorable en 1986. De temps à autre, on publie un enregistrement de lui par-ci par-là. Par exemple : Live at Fire in The Valley (Eremite) en solo et : Soil (Emanem) avec le pianiste Masashi Harada. Que les amis d’In Situ me pardonnent, je n’ai pas encore écouté leur compact de Goldstein, Hardscrabble Songs. Dans ce Live in Puget-Ville, le duo est remarquable de connivence et de subtilité. Je vous l’accorde, avec Phillips à la barre, le contraire eut été étonnant. C’est, je pense, son premier duo enregistré avec un violoniste. Il ne pouvait pas mieux choisir. Question d’esprit ! On ne présente plus Barre Phillips au lectorat hexagonal. Quant à Goldstein, il partage avec le contrebassiste une très longue expérience de scène avec des danseurs : il travailla longtemps pour le Judson Dance Theater à New York. Aussi, leurs retraites à l’écart du monde. Ornette Coleman (avec qui Barre joua il y a cinquante ans !) et John Cage ont dédié des œuvres au violoniste. Etc… Mais Malcolm est surtout un improvisateur sensible et intransigeant et un pionnier de l’impro libre depuis les années soixante. Chez lui, le bruit et la matière font corps avec les élans et les vibrations. Son attaque à l’archet est à nulle autre pareille : immédiatement reconnaissable ! Ayler a ouvert une autre dimension d’une manière radicale au niveau de l’attaque : le souffle, l’anche et le bec. Il y a plus de trente-cinq ans, Goldstein fut un des premiers à repenser l’attaque de l’archet sur les cordes de façon radicale, en y introduisant une dimension bruitiste. Sans pédales, ni effets (Phil Wachsmann) et en évacuant la « joliesse » du son « violinistique » (toujours présente chez un Carlos Zingaro). Une comparaison au niveau de la radicalité est à établir avec les premiers hymnes noisy du saxophone que sont les Aerobatics d’Evan Parker (Saxophone Solos 1975, Chronoscope 2002 / Psi) et le premier solo de Brötzmann, (Brötzmann /Solo FMP 0360 1976), une démarche dont Daunik Lazro fut le champion de la première heure en France. Rien d’étonnant qu’un des cédés de Goldstein (The Seasons Vermont) fut produit par XI, le label de l’eXperimental Intermédia Foundation de Phill Niblock, le pape du noise (anti) post-académique. Cette approche sonore est alliée à une grande imagination dans la création des formes et à une musicalité à la hauteur de cet artiste exceptionnel qu’est Barre Phillips, lui aussi un pionnier incontournable. Le Journal Violone de ce dernier, (Music Man 1968) réédité par notre ami Gérard Terronès  en 1971 (Basse Barre / Futura), est un des témoignages fondateurs de la scène d’improvisation radicale. Le moindre geste de Barre sur le manche, tout simple à première vue, peut concentrer toute l’évidence de son immense talent. Ce superbe album numérique « à deux faces » témoigne des premières rencontres fructueuses de nos deux cordistes essentiels, une face en concert chez Bleu Bœuf dans la banlieue de Toulon (www.mdlc-lef.com) et l’autre dans la chapelle Ste Philomène du contrebassiste. La communication entre eux est excellente et elle ne demande qu’à se renouveler lors de futurs concerts.  Ce micro label méridional nous propose ainsi l’art d’improviser avec cordes et archet exclusivement, un genre spécifique que nous aimons encourager. Comme l’écrivit Johannes Rosenberg dans un essai légendaire, c’est entre « eux » que les instruments à cordes frottées révèlent le mieux leur nature profonde et spécifique. Une bonne mention supplémentaire pour l’esthétique de l’emballage – pochette plastique. Plus qu’un document, un objet de pur plaisir !

François de Montrose  & Joachim Rosenberg
Soil      Malcolm Goldstein & Masashi Harada Emanem.

Retiré dans les montagnes du Vermont, Malcolm Goldstein est un improvisateur rare. Et un violoniste prodige pour qui Ornette Coleman et John Cage ont écrit spécialement une œuvre. Avec Phil Durrant et Jon Rose, Malcolm Goldstein est un des ultimes magiciens de l’archet de la planète improvisation. Je dis bien l’archet, car dans le violon , il y a l’archet et le violon. La spécificité du jeu de Goldstein, qu’on retrouve chez Durrant, tient à une sensibilité spéciale dans la pression de l’archet sur les cordes. Elle leur permet d’obtenir des agrégats de notes et de sons injouables. Ces qualités sont aussi partagées par Jon Rose et Carlos Zingaro, mais ceux-ci travaillent avec une vision différente. On pense aussi à la violoniste alto Charlotte Hug (Neuland /Emanem). Masashi Harada, dont on connaît déjà les qualités de conducteur – danseur (condanction) à travers les deux remarquables cds Emanem « Enter the Continent » et « Enterprising Mass of Cilia », a tenu à faire un concert à Boston avec Goldstein avant d’émigrer pour Hiroshima. Ce concert est la matière de ce compact et Harada s’y révèle un excellent improvisateur au piano, même s’il n’est pas le partenaire « parfait » pour Goldstein. En effet, il y a un contraste marqué entre les deux voix instrumentales et cela est dû aux particularités du violon et du piano. La manière du violoniste ne fait qu’accentuer cette différence et cela crée une tension supplémentaire bienvenue. Cette séance nous rappelle le cd Two To Tangle (Emanem) avec Steve Beresford et le violoniste Nigel Coombes ou Ebro (Nurnichtnur) avec le violoniste Christof Irmer et Agusti Fernandez. Malcolm Goldstein a peu de témoignages enregistrés à son actif. Comme son Soundings the Violin (MG 1), vinyle autoproduit au début des 80’s, est impossible à se procurer bien qu’il soit répertorié par la Johannes Rosenberg Foundation dans la nomenclature des Trésors Intangibles du Violon, cet excellent Soil est parfaitement bienvenu. Il fait suite au solo Live at Fire in The Valley (Eremite MTE 16) et au trio avec le percussionniste John Heward et la guitare couchée de Rainer Wiens paru chez Ambiances Magnétiques.
Ici l’état second du violoniste est à son comble alors qu’il dilate démesurément le contact entre les fils de l’archet et les cordes du violon. On est saisi par l’intensité de la musique de Malcolm Goldstein dans ces trois contextes et particulièrement dans Soil. Il y retrouve la pureté de l’écriture automatique originelle des surréalistes. La vie extraordinaire des sons sous la pression de l’archet de Goldstein est une chose inouïe, inénarrable. Après les phrasés déments et microtonaux de Jon Rose avec les Kryonics et Temperaments (cfr cds Emanem), le fameux morceau de Phil Durrant 303 202 101 qui ouvre son cd solo Sowari (Acta), Soil est un autre grand moment de méta-violon. Hautement recommandable. 
Joachim Rosenberg  et  François de Montrose

Floating Bridges  String Trek :  LaDonna Smith – Misha Feigin   transmuseq 17
L’altiste – violoniste de Birmingham, Alabama, ici en duo avec Misha Feigin, un excellent guitariste acoustique d’origine moscovite et résident du Kentucky, est un / une des trois ou quatre phénomènes du violon de la scène improvisée. Des noms comme Malcolm Goldstein, Jon Rose ou Leroy Jenkins nous viennent à l’esprit. Ou aussi l’incroyable violoncelliste Tristan Honsinger. Le son du violon et de l’alto de Ladonna Smith est aux antipodes du classique. Sa projection sonore est assez extraordinaire : on pense aux violonistes tziganes, indiens (du sud) ou country, comme si le bois de son instrument  était un organe vivant, doué de vie et gorgé de sève. Misha Feigin lui donne la réplique sur une guitare « cordes nylon » et un balalaïka à trois cordes. Son jeu est très logique et l’articulation de ses lignes forme un excellent contrepoint au jeu enflammé de la violoniste. Pour LaDonna, le duo Stringtrek est un retour aux sources. Il y a dans la musique de ces deux artistes installés au sud de la Dixie Line, une extraordinaire joie de vivre et une vitalité qu’on trouve dans la musique populaire  sudiste, qu’elle soit bluegrass, country, blues, cajun, zydéco etc…. Ayant assisté à un concert du duo, je fis inconsciemment un rapprochement évident avec le violon country au point de vue du feeling rythmique et du son. On sait que le violon country est un emprunt aux violonistes immigrés d’origine slave, principalement ukrainiens. La boucle est pour ainsi dire bouclée et Floating Bridges a une saveur, une robustesse, un allant typiquement «  Amérique profonde ». Mais au pays des cous rouges, LaDonna et Misha sont les freak ultimes.  A leurs brillants échanges, les deux complices ajoutent des histoires et des chansons. Leur auditoire à l’échelon local doit sûrement déborder les cénacles d’impro libre et de musique nouvelle pour rencontrer les faveurs des écoles, des théâtres et de tout ce qui bouge dans l’associatif et le culturel alternatif, voire la scène folk « far-out » en vogue actuellement. Hautement recommandable.

Drain  Mathieu Werchowski violon , Ernesto Rodrigues alto , Guilherme Rodrigues cello   Creative Sources 075 -2006. 
Graduation, la première plage est un remarquable exercice vibratoire des sons les plus ténus qui mène à un lent glissando expressif. Ce trio, où on distingue clairement les sons de chaque instrument sans trop savoir lequel, est dans le prolongement des albums de l’année 2002 d’Ernesto et Guilherme Rodrigues. Sudden Music (CS 002), Ficta (CS 005), Assemblage (CS 007) et le quartet de cordes de Contre Plongée (CS 011- 2003) mettaient en valeur les attaques très particulières des cordes du violon et du violoncelle jusqu’au bord du silence. Un son sec, toute la gamme des col legno, coll’arco (sous tous les angles), sul ponticello, sul tasto, avec la mèche, saltellato,  battuto, des pinçages, piquements, frottages, harmoniques, l’étirement du son vers un aigu inouï, crissant, évocation du travail des boisselleries dans un atelier d’ébénistes sadiques. Le violon est préparé sur la touche, les cordes vibrent peu, l’archet frotte la pique, les clés, le chevalet, les cordes « avant » les doigts sur la touche. Le ventre de l’instrument crie ou murmure. Une approche sonore inspirée de la musique électronique, reproduisant ses nuances spécifiques. Drain, c’est la quintessence de l’art des Rodrigues illuminé par des pointes de lyrisme  (Mathieu Werchowski ?). J’ai toujours le sentiment que les instruments à cordes de la famille des violons se révèlent mieux leur nature profonde qu’en restant entre eux. Drain le conforte une fois de plus.  Le très beau Light transite depuis les vitesses concurrentes de chacun à travers des frottements ralentis à l’unisson. Dans la galaxie des improvisateurs radicaux éclairés par l’ex-réductionnisme de Berlin (Axel Dörner, Burkhard Beins), l’ex-London New Silence (Rhodri Davies, Mark Wastell, Phil Durrant), la personnalité  de Radu Malfatti et la quartertone trumpet de Franz Hautzinger, Ernesto et Guilherme Rodrigues sont des personnalités de choix et cet album en est une excellente illustration.  Ernesto a une longue expérience de la musique contemporaine qui l’a mené à l’improvisation totale. Il en découle une véritable réflexion esthétique. Bien qu’ils aient des idées et une approche très pointues, les deux Rodrigues s’adaptent avec une véritable ouverture à la musique d’autres improvisateurs. C’est manifeste dans Drain où leurs manipulations bruitistes s’ouvrent naturellement à la personnalité de Mathieu Werchowski. En considérant l’évolution de la musique d’Ernesto Rodrigues et de sa fratrie à travers les compacts Creative Sources, on peut dire que Drain, leur dernier, est tout à fait bienvenu. Ce serait aussi la meilleure introduction à l’univers de nos deux cordistes portugais pour ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion de les découvrir.
the pursuit of happiness Arc : Sylvia Hallett Danny Kingshill Gus Garside Emanem 

Trio à cordes absolument remarquable. Contrebasse (Garside), violoncelle (Kingshill), violon (Hallett), voix et électronique. Un excellent album de bout en bout qui montre combien la scène locale londonienne recèle de groupes exceptionnels. Onze pièces se suivent sans se ressembler et me donnent l’envie de les réécouter. Ce groupe joue ensemble depuis 1992 comme les trois doigts de la main. L'émotion est retenue et l'approche du trio est proche de la musique contemporaine. Un vrai régal ! Emanem est bien quasiment le seul label qui publie des enregistrements de groupes exclusivement cordistes. Après Angel Gate avec Wastell/ Durrant/Wren/Hug, The Kryonics (Jon Rose, Alex Kolkowski et Matthias Bauer) et le trio de Kent Carter, voici le trio ARC qui poursuit le bonheur pour notre plus grand plaisir et le Stellari Quartet chroniqué précédemment. Sous le nouveau pavillon Emanem (pochettes cartonnées soignées et série 5000), la conjonction de personnalités aussi peu notoires est un gage de qualité musicale. Le propos de ce trio n’est pas d’étaler des moments ébouriffants de technique instrumentale, mais de faire vibrer leurs instruments dans une réelle empathie et un esprit de découverte constructive. Avec eux Improvisation rime avec Invention et Imagination. C’est pourquoi je décrète que leur musique est merveilleuse et étrangement belle. J’en fais mon bonheur (happiness) et ce goût me poursuit longtemps après l’écoute. Vive Emanem !!
PS  Depuis lors, Martin Davidson a publié le très ludique trio Barrel avec Allison Blunt, Igor Kallinn et Hannah Marshall à la grande joie de Joachim Rosenberg, couvrant ainsi plusieurs affects du tout violon.
Korom Szilard Mezei - Albert Markos Creative Sources CS 123 CD

Ce duo alto-violoncelle hongrois enregistré à Novi Sad est un des joyaux du label Creative Sources. A la fois contemporaine, lyrique, et audacieuse, la musique de ce duo est tour à tour lumineuse, inquiète, délicate ou énergique. Cette région de l’Europe est réputée pour la qualité et l’originalité toute spéciale de ses violonistes, qu’ils soient classiques ou issus de la musique populaire. Le violoncelliste Albert Markos et le violoniste Szilard Mezei proviennent respectivement de Transylvanie en Roumanie et de Vojvodine en Serbie, mais  sont tous deux de langue et de culture hongroises. Szilard Mezei vient de faire découvrir sa musique au travers d’enregistrements récents (Draught & Cerkno / Leo) et un beau compact de son Ensemble est paru chez Creative Sources (Sivatag CS 115).  Ces deux improvisateurs semblent proches par l’esprit aux Jon Rose, Carlos Zingaro, Marcio Mattos ou Phil Wachsmann. Répartie en une suite de dix-huit Korom improvisés, la musique se développe comme s’il s’agissait d’une grande composition tant la communauté d’intention et d’échange entre les deux musiciens est entière. S’ouvrant par deux pièces de quinze et de neuf minutes, la suite Korom se fragmente en une série de miniatures, de 20 et 40 secondes pour la plupart. L’abondance et la multiplicité des idées, des sons et des couleurs utilisés renforcent paradoxalement l’homogénéité de la musique. Certaines des miniatures (Korom 6 - 9) s’ouvrent sur un silence qui s’allonge vers la pièce suivante. On oublie dès lors qui joue quoi pour se pencher dans la douceur ou se redresser avec un sursaut. Les miniatures ( de Korom 3 à Korom 15) défilent à toute allure alors que les musiciens prennent tout leur temps pour jouer avec une véritable décontraction. L’avant-dernier morceau de neuf minutes qui clôture presque Korom est superbe par l’effusion et la retenue combinées en toute simplicité. Les pizzicatos de la finale effectuent un curieux pas de danse. Des idées donc, sans excès de technicité, et une excellente qualité sonore pour un dialogue vraiment réussi. Creative Sources nous fait découvrir des musiciens des horizons les plus variés et nous avons droit ici au superlatif. 

Baggerboot   Gunda Gottschalck Peter Jacquemyn Ute Völker    Henceforth 102

Ce nouveau label californien du sud , Henceforth (San Diego), nous présente la musique du trio où officie une vieille connaissance pour qui est un peu familier avec la scène improvisée belge. Le contrebassiste Peter Jacquemyn est un gars bâti comme un roc et détenteur d’une énergie physique phénoménale qu’il traduit à travers son instrument dans un jeu particulièrement vitaminé. Tout comme Gunda Gottschalck et Ute Völker, respectivement violoniste et accordéoniste basées à Wuppertal (oui vous y êtes !), il est un peu orphelin de feu Peter Kowald, musicien de la rencontre et du partage ( comme Doneda, Lê Quan, Eddie Prévost, John Stevens, John Russell, Veryan Weston, Paul Lovens). Ce trio donc, a enregistré au village de Flobecq (en Wallonie, un région récalcitrante à l’impro radicale bien que chaleureuse et surréaliste) une suite intitulée Cascade 1, Cascade 2 et Cascade 3. En ce qui me concerne, les cascades ont coulé depuis longtemps lorsque cette rivière impétueuse franchit gorges et collines et contourne méandres et bancs de pierre. Elle finit par s’éclater sur les rocs où se posent les arches du pont duquel on contemple le déferlement ininterrompu qui charie branches et feuillages arrachés, pierres en quantité et d’éternels lambeaux d’écume blanche. Une fois déroulée, on devine l’élargissement de la vallée et le parcours plane et libre d’accidents dans Cascade 2. Malgré l’absence d’obstacles, le flux en apprence assagi et ralenti du cours d’eau recèle quelques surprises. Il se métamophose en étangs cachés, canaux d’épandage et jeux d’eau. Nous sommes surpris par l’eau s’engouffrant dans des précipices invisibles. De temps en temps, l’élément liquide déborde les berges, déposant le limon et les matières organiques sur les étendues cultivées. Nos trois apôtres s’arrosent aussi à satiété, se rafraîchissant à l’occasion, le besoin se faisant sentir ! Avec une telle dépense d’énergies, ils doivent être en nage. Baggerboot est une aventure du son et des gestes, délibérée et assumée par trois artistes de haut vol. Malgré la rudesse des éléments et son parcours imprévisible, ils maintiennent leur canot dans la direction voulue avec force coups de rame. J’aime particulièrement la Cascade 2,  quand le soleil se lève, il y a de beaux arc – en ciel. Bravo, c’est vraiment épatant et c’est aussi l’avis de Pauline Oliveiros, accordéoniste et compositrice légendaire qui signe les notes de pochette. 
J-M VS 
textes parus dans la revue Improjazz http://improjazz.pagesperso-orange.fr/mag/magazine.html

vendredi 2 décembre 2011

Charlotte Hug /Stellari Quartet /Fine Extensions/ Kolkowski/ Wassermann/ Wachsmann/ Mattos/ Edwards/ Lomberg Holm/ Rogers solo


Slipway to galaxies   solo viola & voice  Charlotte Hug Emanem 5018

                Décidément, le label Emanem de Martin Davidson se concentre sur des chefs d’oeuvre. Par exemple, ce nouveau cédé de la suissesse Charlotte Hug, ici à la fois, vocaliste et au violon alto. J’étais encore plongé dans les méandres soyeux et irisés du Stellari String Quartet (Gocce Stellari Emanem) et de Fine Extensions en duo avec le violoncelliste Fred Lomberg-Holm sur le même label, que nous arrive un album solo ! Charlotte Hug est une artiste en constante évolution et par rapport à ses deux précédents albums solos, Mauerraum et Neuland, enregistrés tous deux dans l’enfermement de lieux « claustro », Slipway to galaxies est une catharsis à ciel ouvert sous les envols de nefs aériennes dont les traces strient une pénombre hivernale, comme le montre la mystérieuse photo de la pochette.
Huit pièces concises qui ne craignent pas la dérive … vers le merveilleux. Pas d’overdub, ni d’électronique, rien que du direct. L’archet est joué fréquemment avec la technique du « soft bow » les crins détendus frottant les 4 cordes simultanément et le legno « sous » le corps de l’alto. On entend alors une pluralité de voix, de frottements, de lignes chantournées, de glissandi ondulants, d’harmoniques irréelles…. Mais quelle surprise ! A travers cet écheveau de fréquences et de lignes, se mêle sa voix multiple qui fait corps avec l’instrument, sauvage et naturelle. Hululements, bouche fermée, vibrations du larynx, chant sans atour, harmoniques, multiphoniques, murmures au bord de l’éclatement, échappées, …  Magique ! La voix naturelle évite le pathétique. Cette voix de feu-follet ne se contente pas de nous surprendre par ses audaces et sa justesse de ton. Il n’y a pas de mots pour décrire une telle symbiose avec l’alto et les mouvements de l’archet. La voix d’un oracle ou de la sibylle…. Bouleversant n’est pas encore le mot qui convient, … l’émotion profonde et la beauté s’instillent en nous doucement et ne nous quittent plus au fil des écoutes répétées. Slipway to galaxies nous fait accomplir un voyage au creux de nous-mêmes, dans l’inconnu. Certains des canevas usités au fil des pièces se métamorphosent insensiblement en invention pure. Des crissements des cordes pointent les mues d’oiseaux imaginaires (Cyclic). Quand le chant se tait, l’alto chante, sublime (Slipway).  
Dynamique, timbre, nuance, sensibilité, mais aussi puissance physique et spontanéité assumée de l’improvisation sans filet. Pouvoir narratif qui inscrit chaque moment dans la mémoire. Cette performance est enregistrée par l’artiste « with soundfield microphone » au milieu de ses Son-Icons, dessins au graphite sur des surfaces semi-transparentes qui gravitent dans l’espace environnant. Leurs formes en amas de toiles d’araignées évoquent ses rhizomes sonores en mouvement perpétuel, chaos de l’inconscient et cheminement de la création intentionnelle. On l’entend se mouvoir dans l’espace et il arrive que la position par rapport aux micros  crée un halo du plus bel effet (atman)…  La musique de Charlotte Hug acquiert ici une dimension extraordinaire, organique et raffinée, intense et recueillie… Une musique rare et un cédé qu’on réécoute avec un bonheur grandissant.
Exceptionnel ! 


  Gocce Stellari : Stellari string quartet    Philipp Wachsmann violon Charlotte Hug alto Marcio Mattos violoncelle John Edwards contrebasse    Emanem 5006


Sous le signe infini des étoiles les plus éloignées, ce quartet stellaire nous fait voyager dans les constellations les plus riches nées du frottement et du pincement des cordes. Dans ses notes de pochette, Caroline Kraabel fait remarquer qu’elle ne parvient pas à distinguer individuellement chacun de ces quatre brillants cordistes tant ils font corps l’un à l’autre en une unité indivisible, le Stellari Quartet, alors qu’elle les a entendus à de très nombreuses reprises et partagé la scène avec chacun d’eux, particulièrement au sein du London Improvisors Orchestra.
   On est ici à des années-lumière de la conception baileyienne – individualiste de l’improvisation collective qui veut que X se distingue de Y et Y de Z. A l’autre bout de la galaxie impro, cette approche orchestrale de musiciens qui jouent comme les cinq doigts de la main fût très rarement documentée par les labels pionniers des années 70 / 80. C’est pourquoi, entre autres, je considère ce document enregistré à l’Uncool Festival de Poschiavo et en studio comme étant un moment rare de symbiose et de création collective dans l'évolution des musiques improvisées. Gocce stellari rivalise sans peine avec les plus grandes réalisations de la musique contemporaine pour quatuor sous la plume de compositeurs figurant au Panthéon musical du XXème siècle. Se distinguent ici la finesse, l’esprit d’à propos, le chatoiement des timbres, la multiplicité des formes, le mouvement perpétuel d’un équilibre jamais rompu et une architecture remarquable. Le lyrisme lunaire et faussement gauchi de Phil Wachsmann, la recherche inouïe de Charlotte Hug, les subtils contre-chants de Marcio Mattos et les pulsations vibratoires de John Edwards, tout concourt à l’enchantement. Bien que chacun a une très forte personnalité et des intérêts musicaux qui peuvent diverger, c’est le sens du bien commun qui les unit plus que tout. Les responsables politiques et autres personnalités publiques qui font la pluie et le beau temps peuvent en prendre de la graine. C’est réellement un disque qu’on écoute et réécoute avec plaisir, un plaisir qui efface tous les désappointements dûs à l’excès surproductif et documentaire des compacts au sein de la planète improvisation. Un authentique chef d’œuvre qui n’a aucun équivalent. Si ce n’est le très beau Imaginary Trio produit par Phil Wachsmann sur son label Bead Records.   


fine extensions  Charlotte Hug & Fred Lomberg-Holm  Emanem 5012
squall line  Ute Wassermann & Alex Kolkowski   Psi 11.08

   La magie du duo opère avec fine extensions de Charlotte Hug et Fred Lomberg-Holm.  Le violoncelliste de Chicago et la violoniste alto de Zürich nous donnent là un travail exemplaire où intervient l’utilisation de leurs installations électroniques respectives. Recherche sonore et dynamique remarquables pour deux artistes qui conjuguent magiquement ce qu’ils ont individuellement de meilleur à nous offrir. J’écoute avec ravissement les solos innovants de la Suissesse depuis une dizaine d’années (MauerraumNeuland et tout récemment slipway to galaxies/ Emanem encore). Mais avec fine extensions, nous sommes emportés par la vision anticipative des instants d’éblouissements et des trouvailles inespérées de ces trouvetouts de l’ubiquité sonique. J’ai fait l’article du Stellari Quartet avec Hug, Wachsmann, Marcio Mattos et John Edwards, une vraie merveille (Emanem toujours !). On atteint ici une autre dimension de l’ineffable qui, à mon avis, surpasse  les autres albums de ces deux artistes (hormis ce Stellari confondant ! *). Alors, si vous avez le sentiment de ne pas avoir pu apprécier ces deux improvisateurs à leur juste valeur, cet album est une belle occasion à ne pas manquer.

   Le plus mystérieux de ces duos est la rencontre hors norme de la chanteuse Ute Wassermann avec ses appeaux – sifflets pour oiseaux et du violoniste Alex Kolkowski avec ses violons Stroh, sa scie musicale et ses antiquités phonographiques. Le cylindre de cire est le précurseur du disque phonographique et son utilisation inattendue dans ce contexte est assez étonnante. Le violon Stroh est un violon au corps métallique amplifié par un pavillon semblable à celui du phonographe qui fut créé par Joseph Stroh. Pour ceux qui sont nés dans l’ère digitale, le phonographe est un tourne disque à manivelle qui servait à lire les 78 tours et cela jusqu’au milieu des années cinquante. De tels instruments sont encore joués par des violoneux Tziganes en Roumanie. On entend Kolkowski jouer du Stroh dans l’album The Kryonics avec le génial Jon Rose et ce contrebassiste  exceptionnel qu’est Matthias Bauer, le troisième frère Bauer (chez Emanem, voyons !). La musique de squall line est toute en hululements, sifflements et glissandi improbables. Oublions la source sonore instrumentale ou vocale et laissons nous emporter par une véritable poésie sonique. La voix semble dématérialisée du corps de la chanteuse, celle-ci fait des prouesses…. inouïes sans avoir l’air d’y toucher du grave guttural aux labiales flûtées qui rivalisent avec les glissandi métalliques de la scie musicale. Parfois je me dis que l’omniprésence réitérative des saxophonistes, percussionnistes, guitaristes (avec effets), contrebassistes, électroniciens etc… contribue à appauvrir ces musiques alors qu’elles sont sensées opérer dans un champ de découvertes permanentes.   

    Avec squall line, nous découvrons du neuf qui ne s’inscrit pas dans une tendance ( !) dans laquelle trop d’artistes ont tendance     ( je me répète ) à s’engouffrer dans le but de jouer « actuel » ou branchiste. Les branchies sont le stade premier des grenouilles et des crapauds qu’on n’arrive jamais à attraper … parce qu’ils sont ... imprévisibles …  Et non – conformistes ! C’est ce que j’aime par-dessus tout en musique.  Ute Wassermann et Alex Kolkowski s’y activent de manière réjouissante. Qui imaginerait ensauvager la voix humaine avec des appeaux ?  U W est une vocaliste exceptionnelle qui a le chic de surprendre sans « en mettre plein la vue ». Les oreilles, c’est déjà très bien. Alex K a développé une pratique de sons dont la dynamique s’inscrit dans le champ de la voix humaine, sa tessiture et son feeling. Il m’a fallu cinq / six écoutes pour retracer le cheminement et me rendre compte des nuances et de l’inventivité de leur superbe travail. Un univers riche et unique à découvrir de toute urgence.          * (C'était avant que je ne plonge dans l'écoute de Slipway to Galaxies)


Volume   John Edwards  solo   Psi 08.09








Avec son label Psi, Evan Parker produit régulièrement des albums solos d’improvisateurs, choisis parmi ses  proches collaborateurs et curieusement parmi eux, trois contrebassistes. Après Rudi Mahall, Peter Evans, Adam Linson et John Eckhardt, voici le feu follet de la contrebasse, le bon génie de l’archet. Moins programmée que celles d’ Eckhardt et de Rudi Mahall, moins focalisée que celle de Peter Evans, les échappées solitaires de John Edwards retracent les associations d’idées et  les intuitions fugaces de l’instant et nous fait entendre l’instrument dans plusieurs dimensions. Etrangement, John Edwards se prête à l’expérience solitaire – tout à fait réussie – alors qu’il est le contrebassiste de la musique improvisée collectif par excellence. J’entends par là que très peu de contrebassistes réussissent aussi bien la symbiose avec leurs camarades. Au point que des dimensions vraiment différentes de sa personnalité affleurent dans chacune de ses collaborations. Certains de ces confrères vous font signe en vous montrant avec par trop d’évidence «  Voici ma personnalité, voici ma musique,  écoutez-moi, je suis moi-même » et quoi qu’ils fassent, brillamment d’ailleurs, ils proposent une vision d’eux-mêmes qui ne varie pas trop quelque soit l’équipe qui les entoure. Une insistance systématique de la carte de visite.
Ex batteur de rock venu tardivement à la contrebasse en autodidacte, John Edwards n’a qu’une idée en tête. Sa générosité et sa simplicité lui dictent  de se fondre dans la démarche de ses collaborateurs sans aucune arrière-pensée et en offrant de lui-même la contribution la plus profondément adéquate à la situation en remettant en question ses acquits et ses découvertes. John Edwards n’a qu’une tasse de thé : l’improvisation est l’expression de la fraternité en musique et un éternel recommencement dans le processus de la création. Foin de solos, point de démonstrations, au diable la vantardise. Du vécu et de l’imagination ! Un alliage secret de furia et d’intellect et la modestie personnifiée. Ecoutez Two Seasons avec Evan Parker et Mark Sanders, Optic (Emanem) avec John Butcher, Simple Games (Cadence) avec Paul Hubweber et Paul Lovens, The Making of Ancient Thing (Slam) avec Keith Tippett, Mark Sanders et Gary Curson, Gateway  (Emanem) avec Veryan Weston et Mark Sanders (encore) et vous admirerez la transformation de ce musicien admirable, de ce chercheur de sons. Ce sont ces qualités qui transparaissent superbement dans ces neuf pièces enregistrées le 24 janvier 2008 par John Wall un compositeur électroacousticien avec qui Edwards a collaboré. Pas de virtuosité gratuite , de programme ou d’avant-gardisme à la petite semaine. Ça fourmille d’idées, de poésie, de sons, d’expressivité et un peu d’humour pour la bonne bouche. La boiserie grince, gémit, vibre et les cordes étendent leur pouvoir mystérieux sur l’imagination de l’auditeur.   Un bien bel album



Imaginary Trio  Philipp Wachsmann violon Bruno Guastalla cello Dominic Lash contrebasse  Bead Records 
Bead CDSP08   http://www.beadrecordssp.com/cd%20imaginary%20trio.html 




Orné d’une peinture joyeusement abstraite et colorée de Catherine Hope-Jones, cette dernière publication de Bead Records est un « vrai » CD régulier. Il fait suite à une série de remarquables CDr passés inaperçus dans le flot impétueux de l’édition digitale alternative. On en recommande chaleureusement August Steps, un duo exceptionnel du violoniste Phil Wachsmann et de Teppo Hauta-Aho, contrebassiste finlandais peu connu mais compositeur réputé pour ses œuvres pour contrebasse. Philip Wachsmann est une des figures pionnières de l’impro libre européenne et dirige ce label depuis des lustres. Bead a servi de vitrine à la scène improvisée londonienne durant une bonne douzaine d’années avec plus de 25 albums d’une remarquable diversité. Wachsmann fut aussi un des maîtres à penser et à jouer de cette scène depuis la fin des années 60 en animant un atelier hebdomadaire (West Square Electronic Studio). Indispensable compagnon de route de Barry Guy, Tony Oxley, Fred Van Hove et Michel Doneda, le violoniste et altiste succéda à Derek Bailey lui-même au sein d’Iskra 1903, le trio de Paul Rutherford. J’avais une affection toute particulière pour le trio Chamberpot avec PW, Tony Wren et Richard Beswick, Ce superbe trio Imaginaire couronne remarquablement la quête de toute une vie et l’évolution de Bead Records, dont il constitue pour moi l’enregistrement de référence.  Adepte de l’improvisation chambriste, Wachsmann nous offre enfin un  trio à cordes, contrebasse – violoncelle – violon qui, s’il renvoie à la tradition classique, est avant tout fait d’instants ludiques et chercheurs, élégiaques, sombres ou transparents qui s’enchaînent dans une suite dense comme la trame d’un bon roman et légère comme un beau poème. Bruno Guastalla (violoncelle) et Dominic Lash (contrebasse) sont de solides instrumentistes et se fondent avec excellence et beaucoup de tact dans une entreprise subtilement collective. Ces deux jeunes artistes sont des personnalités à suivre, Dominic étant devenu un des contrebassistes les plus demandés d’Outre-Manche. Les écoutes répétées d’Imaginary Trio n’en entament aucunement le plaisir, renouvelé par les nombreuses facettes de la musique. En fait, il faudrait des pages pour décrire la richesse des variations, des approches instrumentales, de la dynamique mise en œuvre, de l’enchaînement des nombreuses séquences sans que jamais ne soit trahi le son spécifique d‘Imaginary Trio, le bien-nommé. En effet, l’Imagination  est une qualité maîtresse de l’Improvisation, démontrée ici avec brio et spontanéité. Un très grand cédé d’une qualité exceptionnelle, qualité qui échappe parfois aux labels indépendants institutionnalisés.



Being Paul Rogers contrebasse solo Amor Fati Fatum 015

Que dis-je dans ma chronique du « Trio de Batterie » ? Qu’Amor Fati est un label tout à fait remarquable. Il éclipse même certaines valeurs sûres de la scène internationale. En témoignage, Being, un monument érigé à la contrebasse par un des deux ou trois géants de l’instrument vivant en France, Paul Rogers. « Plus que çà tu meurs ! » , ai-je écrit dans mon commentaire sur  le cédé Trio de Perraud – Lasserre – Pontévia. Alors là, Paul, je suis mourru ! Excusez cet emprunt à un livre légendaire dont j’oublie le titre (Zazie ?). Mais c’est la claque, dans un genre plus traditionnel que Trio de Batteries, me direz-vous. D’accord ! C’est ce qui fait l’intérêt du label bordelais de Mathieu Immer : on y présente différents aspects de la musique improvisée. Ce qui compte est que chacun fasse son expérience, auditeur ou musicien, apprécie la musique et évalue/ goûte/ réagit à l’œuvre selon son expérience individuelle. Et il y a amour dans le nom du label : c’est bien à quoi se résume en dernière instance cette musique improvisée. Ici, on a droit au tout meilleur. Paul Rogers a adopté une contrebasse conçue et fabriquée par le luthier Alain Leduc avec sept cordes et des cordes sympathiques vibrantes. Contrebasse, presque violoncelle, effets de viole de gambe, cet instrument très particulier rend magnifiquement le jeu exceptionnel avec l’archet. Les cordes sympathiques amplifient le son en pizzicato avec une coloration particulière. Le Musée d’Aquitaine, où a été enregistrée le 13 mai 2007 cette improvisation de septante minutes (Being One) et sa conclusion de trois minutes (Being Two), devient petit à petit un haut lieu de la musique improvisée, plusieurs enregistrements d’Amor Fati y ont été réalisés en concert.
Being fait suite à Listen (1999/ 1989 Emanem 4078), enregistré lui-même avec une contrebasse quatre cordes classique et ce nouvel opus apporte une autre dimension plus orchestrale à la démarche du contrebassiste britannique. Paul Rogers est un instrumentiste exceptionnel et un improvisateur de haute volée. Cathédrale, roman, histoire, voyage et instant de vie, Being est un enregistrement majeur et la musique de Paul Rogers ne connaît aucun équivalent. Il n’y a pratiquement aucun contrebassiste capable de jouer ainsi plus d’une heure durant avec autant de maestria flamboyante et d’énergie sans que celle-ci nuise au propos musical. Une des qualités de cette musique est qu’elle convaincra aisément un public peu au fait des arcanes de l’impro radicale et qui désire s’ouvrir à d’autres formes que ce qu’il connaît déjà (classique « contemporain établi », baroque, « jazz ouvert », musiques du monde, mordus de la contrebasse). Les connaisseurs seront confondus par l’extraordinaire savoir faire de Paul Rogers. Non seulement par les époustouflants passages à l’archet, mais aussi par la grondante et extrême physicalité vers l’avant dernière phase de Being One  (58’) ou par la poésie plus intime qui prélude à la finale de ce tour de force. Un tueur de la contrebasse comme il n’en existe nulle part ailleurs que ce soit à Berlin, New York ou Los Angeles. Paul Rogers a élu domicile en France et c’est une véritable chance pour la scène hexagonale. A écouter illico et grand bravo à Amor Fati !



Jean - Michel Van Schouwburg  http://soundcloud.com/jean-michelvanschouwburg