vendredi 25 janvier 2013

Le Sax sopranino, un instrument unique


Sopranino sax : an unique instrument ... dedicated to Stefan Keune.

Le Sax Soprano 

Dans l’évolution du jazz, les saxophonistes ténor et alto de haute qualité sont légion. Même si le travail réalisé avec ces deux saxophones atteignent des sommets dans les mains de Charlie Parker, Anthony Braxton, Sonny Rollins ou John Coltrane pour confiner au génie absolu, il existe une galaxie de souffleurs qui esbaudissent les foules par un talent incontestable : Dexter Gordon, Johny Griffin, Charlie Rouse, Roland Kirk, Archie Shepp, Stan Getz, Jimmy Giuffre et plus près de nous, David Murray et David S. Ware, Fred Anderson et Edward Kidd Jordan, Evan Parker et Ivo Perelman. Les saxophonistes alto Eric Dolphy et Ornette Coleman sont les deux initiateurs incontournables du jazz libre. La scène londonienne des seventies a produit à elle seule les véritables Trois Mousquetaires européens du sax alto : Elton Dean, Mike Osborne, Trevor Watts et Ray Warleigh, musicien de studio et compagnon de John Stevens. Ce quartet exceptionnel rivalise avec les Jimmy Lyons et Sonny Simmons, Oliver Lake et Julius Hemphill, Roscoe Mitchell, John Tchicaï et Marion Brown et bien sûr John Zorn et Tim Berne. Aujourd’hui, les listes de sax ténor et de sax alto de première classe semblent infinies.
Vous remarquerez tous que celle du saxophone soprano est remarquablement réduite. La revue Musica Jazz vient de publier un texte de Lol Coxhill sur son idole Sidney Bechet, un saxophoniste incontournable qui fut longtemps le seul musicien d’envergure à maîtriser le sax soprano, un instrument dont la justesse est très difficile à contrôler. Cet article fut publié par la revue Jazz Ensuite de Jean Rochard qui produisit de beaux albums de Coxhill sur son label Nato. Dans la génération suivante, il y eut Lucky Thompson et puis John Coltrane qui popularisa l’instrument avec My Favourite Things, chanson jouée des centaines de fois lors de ses tournées. A cette époque, Steve Lacy s’est consacré exclusivement à l’instrument en travaillant le jazz entier en amont et en aval. Il a collaboré avec Cecil Taylor durant les années cinquante, travaillé les compositions de Thelonious Monk de fond en comble au point d’en devenir un des plus grands spécialistes, souffla avec Rollins sous le pont de Williamsburg et se produisit fréquemment avec des musiciens de l’ère swing comme Rex Stewart. Tout comme Steve Lacy, Lol Coxhill joue exclusivement du soprano alors qu’Evan Parker est un sax ténor qui a élevé la pratique du soprano au sommet. Ces trois artistes sont considérés à juste titre comme les Trois Mages du soprano, instrument qu’ils ont développé en défricheurs du jazz libre polytonal (Lacy), de l’improvisation libre radicale et de l’exploration sonore (Evan Parker) et d’une expression libre, hybride et inimitable (Lol Coxhill). Aussi, ils sont des pionniers de la performance solitaire au saxophone, chacun créant un univers aussi unique l’un que l’autre. Steve a publié un tas d’albums solos avec ces Tao pieces, the Duck, Clangs (Avignon and After / Emanem) et les rééditions Psi des solos d’Evan Parker sont toutes épuisées (Conic Sections, Six of One, Saxophones solos). Lol Coxhill nous a laissé de beaux albums solos comme The Dunois Solos (Nato) et More Alone Than Together (Emanem). Steve et Lol nous ont quitté après avoir prêché la bonne parole et Evan maintient la plus haute qualité dans toutes ses associations. Contemporain d'Evan Parker et son collègue dans la communauté improvisée londonienne, Larry Stabbins avait acquis fort tôt un jeu sidérant sur l'instrument. Je me souviens d'un concert inoubliable de 1979 avec le percussionniste Roy Ashbury (Fire Without Bricks Bead Records 1976). Emanem a publié de lui Monadic, un excellent solo très recommandable.

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 Dans le sillage de ces trois artistes majeurs, Michel Doneda, un sopraniste exclusif, est devenu un magicien incontournable de la colonne d’air. J’ai pu constater de « tout près » alors qu’âgé de près de soixante ans, son jeu s’est encore bonifié pour atteindre l’injouable (Solo Las Planques, Sofa & The Cigar That Talks / Pied Nu). Il a développé l'infra-saxophone et parvient à en projeter le moindre détail avec une puissance inouïe. Bien sûr, à la suite de Coltrane, un grand nombre de sax ténor ont ajouté le soprano comme une extension de leur instrument de prédilection. Wayne Shorter et Dave Liebman sont parmi les plus remarquables et Dave eut une période durant laquelle il se consacra uniquement au petit instrument. Anthony Braxton a une fluidité exceptionnelle au soprano et des artistes de référence comme Charles Brackeen, Tony Coe ou Jimmy Giuffre l’ont adopté dans les années 70. Charles Brackeen a enregistré Dance et Le Voyage avec Paul Motian, David Isenzon et JF Jenny-Clarke pour ECM, Tony Coe, Nutty avec Coe Oxley & Co pour Hat-Art et Jimmy Giuffre, theTrain and The River pour Choice.
Aux côtés de Doneda, deux autres saxophonistes ténor de l’impro libre font jeu égal au soprano : le suisse Urs Leimgruber et le britannique John Butcher. Leimgruber a enregistré Twine en duo avec Evan Parker (Clean Feed) et Doneda un duo avec Coxhill qui sortira chez Emanem. Geometry of Sentiment (Emanem)et 11 Friendly Numbers (Acta 1992) sont deux excellentes introductions à l'univers de John Butcher dont le soprano est le complément incontournable de son jeu au ténor. Il faut ajouter à ce tableau Gianni Mimmo et Harri Sjöstrom, deux artistes qui ont investigué la musique de Steve Lacy (BauchHund en duo / Amirani). Ou l’israélien Ariel Shibolet. J’attire l’attention des lecteurs que la plupart des sopranistes cités, tels Michel Doneda et Urs Leimgruber, ont mis de patientes décennies à devenir des sculpteurs multi-dimensionnels de cette colonne d’air si difficile à maîtriser. Cela en fait des émules sérieux d’Evan Parker. Aussi un maître du sax alto comme Trevor Watts fait des miracles d'invention mélodique au soprano comme dans Dialogues in Two Places (Hi4head). Et bien sûr le ténor en chef, Paul Dunmall dont j'ai retracé la saga dans ce blog, a un trio magique avec Phil Gibbs et Paul Rogers : Tribute To Tony Levin / FMR. Donnez un soprano à un jeune virtuose trentenaire pour voir et ne vous étonnez pas, si c’est un artiste sérieux, qu’il n’osera pas en jouer sur scène.

Le sax Sopranino : un instrument unique.

Mais il y a encore un saxophone plus petit, un instrument de poche qui fait penser à l’orchestre de cirque et au clown qui s’en sert comme d’un curieux jouet. Et là, çà se corse. L’instrument est très très très difficile ! Magicien du saxophone dès ses vingt ans et quelque, Anthony Braxton a écrit et enregistré une œuvre magistrale pour sopranino solo : Composition #113 (Sound Aspects sas 003 1989). Dans les sites du web où cet album est listé, il est mentionné qu’il s’agit du saxophone soprano in Eb (mi-bémol). Mi-bémol comme le sax alto dont il conserve le doigté. Certains clarinettistes expérimentés de haut vol arrivent à jouer du sopranino assez spontanément des lignes mélodiques avec une fluidité relative. Mais dans une musique où il faut être un artiste original pour compter, cela ne suffit pas. Un clarinettiste d’exception Berlinois s’est révélé par une projection du son ahurissante et a fait littéralement exploser le sax sopranino : Wolfgang Fuchs. Son jeu atteint les harmoniques extrêmes et nous n’avons encore jamais rien entendu de pareil, surtout avec cette puissance. Six Fuchs (Rastascan) et Three october meetings (Balance Point Acoustics), enregistrés en Californie avec les potes de Gino Robair et de Damon Smith, nous font entrer dans un univers radical et un jeu dur sans concessions. Une espèce de sérialisme sonique et pulsatoire magistral. On peut aussi s’en rendre compte avec Lingua en compagnie de Thomas Lehn et de Fabrizio Spera (Oaksmus).  Bien sûr, mis à part ses pairs comme les batteurs Paul Lovens et Paul Lytton, le pianiste Fred Van Hove ou les trombonistes Radu Malfatti et Gunther Christmann avec qui il a travaillé, quasi-personne ne s’est rendu compte de son talent. C’est bien le malheur de la musique improvisée libre, mis à part le cas d’un guitariste phénomène comme Derek Bailey qui est sensé transformer en or tout ce qu’il touche, une bonne partie du public, les critiques, les organisateurs et les créateurs sonores du dimanche après-midi n’ont pas trop envie de savoir ou de comprendre où et comment se situe le talent réel. Aujourd’hui, Wolfgang Fuchs a abandonné les instruments à vent pour des raisons de santé. Mais quelques rares instrumentistes ont décidé de s’attaquer à l’instrument et en développer des facettes inconnues en improvisant avec succès : Stefan Keune, Dik Marwedel et J.J. Duerinckx. Ces artistes ne sont peut-être pas des « génies », mais j’estime qu’il faille considérer leur travail avec le plus grand respect. Ils ont un réel talent, indiscutable, qui les place dans l’orbite des Parker, Leimgruber, Butcher ou Doneda. Qu’ils soient peu connus tient au fait qu’ils vivent dans des lieux isolés des grands centres comme Berlin, Londres ou New York. D’ailleurs, ils ont dû tellement travailler et se concentrer pour arriver à maîtriser leur biniou qu’ils n’ont plus trouvé assez de temps disponible pour se faire connaître.
D’abord, il faut souligner l’aisance avec laquelle Michel Doneda manie le plus petit saxophone. Car, figurez-vous, que très peu de saxophonistes y parviennent et peu veulent s’y essayer, car ils se doutent qu’ils y parviendront à peine. Souvent, on s’en sert comme d’une couleur sonore en en jouant approximativement. Il faut souligner que David S Ware nous en a livré un bel album solo, Organica (Aum Fidelity) quelques mois avant de nous quitter. DSW était un saxophoniste d’exception et l’ami de Sonny Rollins, ce qui veut tout dire. Et pourtant, on entend clairement que ce maître du saxophone n’en fait pas ce qu’il veut.
Jouant en duo avec le guitariste John Russell, le multi-saxophoniste Stefan Keune utilise toute la gamme des harmoniques qu’il pointe dans des zig-zag de doigtés fourchus, à l’instar d’Evan Parker avec John Stevens dans the Longest Night (Ogun 1976). Deux albums magnifiques nous font entendre ce duo avec le guitariste John Russell : Excerpts & Offerings (Acta) et Frequency of Use (Nur Nicht Nur) et 21:20 dans le Freedom of The City 2003 Small Groups (Emanem). Dans Frequency of Use, il ne joue presqu'exclusivement que du sopranino. Un exploit ! 
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Stefan Keune ici au sax alto.

Ce duo avec Russell exploite avec beaucoup de bonheur les interrelations possibles avec un jeu infini de nuances. Cet album avait été préparé par Martin Davidson en personne pour en faire une pièce incontournable du catalogue Emanem. Comme Russell et Keune étaient pressés par le temps, ils l'ont sorti au plus vite chez Nur Nicht Nur. Ce cd emanem "fantôme" est une belle pièce à conviction des possibilités expressives du sopranino. En confinant son jeu dans une dimension "post Evan Parker", sollicitant exclusivement harmoniques, éclatements de la colonne d'air, sifflements contrôlés, doigtés fourchus, intervalles distendus, glissandi, vocalisations discrètes et en variant les accents, Stefan Keune s'efforce d'étendre un univers de klangfarben melodien et cultive la surprise. A chaque changement d'atmosphère et de timbres chez le guitariste, il transforme son intention en suggérant un sous-jascent mélodique / thématique, modifiant les paramètres secondaires de son jeu : intervalles, clé, timbres, cadences, géométrie des lignes. Avec ce langage aussi spontané qu'il est sophistiqué et complexe, Stefan Keune se hisse à la hauteur des John Butcher et Mats Gustafsson au point de vue musical. D'ailleurs son langage est tellement intégré qu'on ne distingue pas quand il vient à utiliser le sax alto. Je ne connais pas beaucoup d'autres sopranos ou sopraninos qui tiennent une telle distance : plus  de 70 minutes où les duettistes évitent la répétition et trouvent encore des idées nouvelles après plus de cinquante minutes. Michel Doneda ou Urs Leimgruber. Creative Sources a publié Sunday Sundaes en solo et the Long and the Short of It en trio avec Achim Krämer et Hans Schneider, deux opus dans lesquels il se partage entre l'alto et le sopranino avec une énergie débordante. D'un point de vue sonique, cela pète ! Stefan est un authentique autodidacte à 100% et comme peu de professeurs de saxophone comprennent cet instrument et ses problèmes spécifiques, cela n’avantage pas toujours de fréquenter le Conservatoire.  Son côté brut a eu l'heur de convaincre Joost Gebers en personne de sortir No Comment du trio Keune/ Krämer / Schneider sur le label historique FMP. Ses deux acolytes sont d'ailleurs des anciens du label FMP (Georg Gräwe Quintet en 1977).  J’ajoute encore que ce musicien joue aussi avec Paul Lytton et Paul Lovens, excusez du peu !
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Stefan Keune avec John Russell
Autre phénomène : Dirk Marwedel. L’album Misiiki avec les percussionnistes Michael Vorfeld et Burkhard Beins (Rossbin RS 013) nous livre une intéressante expérience sonique enregistrée en 2001 à l’époque du « réductionnisme » berlinois. Le label Hybrid a publié une collection de pièces solos : Improvisationen Über Die Trichter-Skala ‎. Tous les albums que je cite sont tous disponibles ou trouvables, je vous recommande de partir à la pêche miraculeuse, ces musiques peuvent ouvrir des perspectives dans votre imaginaire. Les sopraninistes sont de véritables sourciers un peu sorciers qui sont rentrés dans la télépathie du saxophone. Ils en ont percé un des secrets les plus inviolables : le feeling de la colonne d’air au nanomillimètre près. C’est l’intelligence du corps qui s’exprime et intériorise la pression infinitésimale du souffle et des lèvres sur le bec et l’anche qui permet par miracle de contrôler la colonne d'air dans toutes les positions des clés. Le belge J.J. Duerinckx est un authentique saxophone baryton et a travaillé avec opiniâtreté le saxophone sopranino jusqu’à une superbe maîtrise. A part une participation à une anthologie (Cardo Inaudible/ Emanem 2003), aucun de ces enregistrements n’a été publiés. Il a étudié et travaillé les compositions de Steve Lacy et d’Anthony Braxton, y compris la Composition # 113 pour sopranino. Ayant fait la rencontre de Michel Doneda, celle-ci l’a inspiré pour explorer les timbres, les matières, les techniques alternatives et tous les intervalles de manière systématique. Une de ses spécialités est de jouer sans bec en soufflant dans le tube comme un ney. Projection du son, virtuosité soyeuse du jeu mélodique, justesse irréprochable, déchiquetage du phrasé avec des triples détachés, respiration circulaire, recherche timbrale. Aussi, Jean Jacques est un des activistes les plus engagés dans l’improvisation radicale dans la région bruxelloise. On l’a entendu récemment en duo avec le clarinettiste Jacques Foschia, un maître de la clarinette basse  et avec le violoncelliste Matthieu Safatly, un solide musicien. Alors qu’on voudrait ne pas le prendre au sérieux, tous les artistes d’envergure qui le croisent à Bruxelles s’enthousiasment en l’écoutant. J’ai été témoin de l’admiration amicale d’Evan Parker et Paul Lytton, John Russell et Pascal Marzan, Charlotte Hug, Roger Turner et les objétistes de choc, Martin Klapper et Adam Bohman qui sont prêts à jouer avec lui.
La musique improvisée libre a une qualité : elle permet au praticien engagé et volontaire de se dépasser et de se transformer en artiste talentueux et profondément original, même si rien ne semblait le prédestiner. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas hésiter à découvrir et à piocher dans les catalogues des distributeurs et des détaillants (Instantjazz.com, Open Door, Improjazz, Souffle Continu, Métamkine etc…), vous en serez récompensé. J-M Van Schouwburg.
JJ Duerinckx

Stefan Keune et Paul Lovens par Kris Vanderstraeten

jeudi 24 janvier 2013

More Accent on Tenor Sax


More Accent On Tenor Sax

Optic John Butcher and John Edwards Emanem
Depuis un concert londonien du trio Butcher/ Durrant/ Russell augmenté de Radu Malfatti et de Paul Lovens en avril 1986 et leur album Conceits (label Acta), j’étais convaincu que John Butcher avait un sérieux avenir dans la musique improvisée. Contacté par lui quelque 14 ans plus tard, j’inaugurais une série de concerts à L’Archiduc, un bar Art – Déco incontournable de la vie bruxelloise, en programmant le duo John Butcher & John Edwards. J’invitais aussi le duo du clarinettiste basse Jacques Foschia et du percussionniste Mike Goyvaerts en janvier 2001. Jacques, un clarinettiste d’envergure (cfr son cd solo Clair Obscur / Creative Sources), avait fait connaissance avec les deux John quelques mois plus tôt dans le London Improvisors Orchestra. Notre ami Kris Vanderstraeten fit l’affiche et le bar fit le plein d’un public enthousiaste. Un autre grand ami, Guy Strale, prit l’initiative de l’enregistrer avec un enregistreur à bandes et mon frère Luc réalisa le transfert de Cocktail Bar, Michaël Huon étant malheureusement immobilisé. Les deux John essayèrent quelques cocktails maison, écoutèrent Jacques et Mike du haut de la mezzanine et nous firent un set mémorable. Celui-ci ouvre Optic, publié par Emanem deux ans plus tard. Le sax ténor de Butcher poursuit plusieurs idées alliant et alternant growls nerveux, spirales détachées et syllabes fractionnées décalées. Au- delà d’une manière de soliste en duo, un puzzle en trois dimensions ou une déconstruction construite avec une application méthodique qui suit pourtant l’intuition de l’instant. Qu’il passe au soprano insensiblement, le son même du ténor semble se prolonger, les idées du ténor se métamorphosant avec la dynamique du soprano. John Edwards est le véritable alter-ego du souffleur. Il adopte toutes les positions de jeux qu’il lui est possible et rien que pour cela Optic est une anthologie. Un dialogue peu commun, une entente parfaite : à l’Archiduc, le public respecte le silence et les sons, la barmaid stylée est ultra-discrète : il y règne une écoute magique.

Family Ties Ivo Perelman Joe Morris Gerald Cleaver ; Living Jelly Ivo Perelman Joe Morris Gerald Cleaver ; the Gift Ivo Perelman Matt Shipp Michael Bisio ; the Clairvoyant Ivo Perelman  Matt Shipp  Whit Dickey Leo Records .............
Quatre albums différents pour un saxophone ténor sensible, goûteux, chercheur avec une sonorité, des sonorités uniques. Le trio fait de la batterie intelligente de Gerald Cleaver et consécutivement, la contrebasse (Family Ties) et puis la guitare de Joe Morris (Living Jelly). Deux trios avec Matt Shipp au piano et la contrebasse de Michael Bisio (the Gift) et, ensuite, avec le batteur Whit Dickey (the Clairvoyant). Ces cinq musiciens, se fondent dans une véritable communauté, chacun partageant la scène, des tournées et des enregistrements les uns avec les autres. Chacun de ces trios rend la musique d’Ivo Perelman passionnante. Plutôt que de s’affirmer comme souffleur – cracheur de feu propulsé, rôle dans lequel il nous a prouvé qu’il est inégalable ou l’égal des David S Ware, Archie Shepp jeune, Evan Parker et quelques autres, Ivo Perelman s’applique à créer un dialogue à parts égales avec chacun des protagonistes. Cette démarche chercheuse, qui parie sur l’improvisation, l’écoute et le partage nous livre de superbes moments où les membres de chaque trio se mettent collectivement et tour à tour en évidence. La connivence des quatre trios renouvelle l’intérêt de l’auditeur pour le saxophoniste et ses amis. Il n’y a quasi pas de redites et surtout de belles trouvailles, des perles. Il faut dire l’énergie subtile et la colloquialité du saxophoniste ténor, qui étire, tord et dilate le son de son instrument avec un sens inné de la mélodie et du chant inscrits au creux de chaque harmonique, de chaque morsure, de toutes les volutes de son souffle enflammé. Les deux batteurs rivalisent de subtilité et d’invention, la contrebasse de Michael Bisio est phénoménale et Matt Shipp a un style original, issu d’une pratique sincère du jazz, qui n’appartient qu’à lui. Oubliez les Herbie, les Chick, les Brad, les Bill, les Keith, les Cecil et tous les repères. Ses pairs appellaient affectueusement Coleman Hawkins « Bean », « haricot » à cause de sa ressemblance avec le cerveau humain en raison de son intelligence musicale supérieure. Et bien cela va comme un gant à Matt Shipp, lequel a créé sa musique jazz contemporaine au piano sans passer par les cases références obligatoires du Monopoly du jazz. Quant à Joe Morris, il a trouvé pour sa guitare le point d’équilibre exact entre la percussion et le saxophone. Ce saxophoniste brésilien merveilleux fait évoluer sa musique sensiblement et, avec ces quatre albums, vous avez l’embarras du choix.

Free Zone Appleby 2005  Gerd Dudek, Evan Parker, Paul Dunmall, John Edwards, Paul Rogers, Phil Wachsmann, Kenny Wheeler, Tony Levin et Tony Marsh  Psi.
Live at the Vortex - London. Evan Parker, Kenny Wheeler, Paul Dunmall, John Edwards et Tony Levin Rare Records.
Foxes Fox live at the Vortex : Parker Louis Moholo - Moholo John Edwards Steve Beresford + Kenny Wheeler Psi
London Meets Altbüron Paul Dunmall Simon Picard Paul Rogers  Christian Weber Tony Levin Duns Limited Ed 060.
Utoma Paul Dunmall Simon Picard Tony Bianco Emanem.
Un fil conducteur. De cette réunion au festival d’Appleby (Free Zone 2005) où Evan Parker a carte blanche, Psi a sélectionné quelques moments sublimes où l’histoire du sax ténor est sublimée. Dans un Red Quartet de 20 minutes, Evan Parker et Gerd Dudek joignent leurs deux ténors à l’unisson, puis l’un après l’autre et enfin en réunissant leurs idées dans une véritable effet de miroirs. Ils épargnent les notes que l’autre joue dans une alternance de mouvements conjoints et disjoints et une précision télépathique et spontanée, poussés par Levin et Edwards. Ensuite, le Red Earth Trio 2 permet d’entendre Gerd Dudek nous offrir le meilleur du sax ténor tranchant et emporté avec Tony Marsh et Edwards à nouveau, c’est un rare moment enregistré. Il n’y a quasi plus d’enregsitrements disponibles de Dudek dans ce registre qui fait plus qu’évoquer Coltrane dans Impressions ou Chasin the Trane au Village Vanguard en 1961. Le Red Earth Nonet de quinze minutes a une séquence où les trois ténors se confondent, se croisent, se dépassent mutuellement. Une fraternité du souffle et une saine consanguinité. Ils en oublient leurs styles respectifs pour jouer comme si tout ce qui comptait, c’est que la musique soit dans l’instant une seule merveille indivisible.  Les deux Tony, Levin et Marsh, nous ont quitté récemment et avec ce Nonet providentiel les voici réunis pour la postérité. Vous retrouverez la même émotion profonde dans ce Live at The Vortex (2003) où Paul Dunmall et Evan Parker se retrouvent avec Wheeler, Edwards et Levin. Là encore l’émulation, l’écoute fait des miracles. Les deux ténors jouent l’un pour l’autre et cette générosité intelligente illumine tout le concert et entraîne les autres protagonistes. Le saxophone ténor est sans doute l’instrument préféré de beaucoup pour la chaleur et le son unique qu’il dispense dans les mains appropriées de nos souffleurs favoris. Je soutiens l’idée que ceux-ci, surtout s’ils sont des improvisateurs sincères (sans arrière-pensée et qui ne calculent pas), nous offrent le meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils soufflent ensemble et s’unissent. Et encore plus ! Sonny Rollins ne disait-il pas que John Coltrane était son meilleur ami ? C’est bien une dimension qui échappe à tous les comptables du jazz et de leurs idéologies. On ne mesurera jamais les sentiments qui unissent ces musiciens ; comme le dit le titre d’un des longs morceaux : Unknown reasons. Kenny Wheeler est encore de la partie dans Foxes Fox Live au Vortex (2007), inspirant sans doute Parker vers plus d’ouverture dans une partie de saxophone ténor parmi les plus puissantes et animées qu’il ait jamais enregistré. Steve Beresford lui nous fait entendre ce qu’improviser veut dire et John Edwards fait un véritable miracle "Charlie Haden speed" à couper le souffle, drivé par la propulsion fantastique de Louis Moholo-Moholo. Une puissance à la contrebasse qui vous laissera pantois. Et voici le scandale : un quatrième saxophoniste ténor vient se joindre à cette fatrie : le trop méconnu Simon Picard qui habite aujourd’hui Zurich. Avez – vous jamais écouté Simon Picard ? Vous ratez quelque chose ! Lors d’une conversation avec deux saxophonistes français, Audrey Lauro et Guillaume Orti, j’essayais d’expliquer le phénomène Dunmall et son copain Picard. Tout d’un coup, Guillaume se souvient d’avoir entendu le double cd Babu (Slam) il y a de nombreuses années et dans lequel nos deux souffleurs faisaient cause commune. «Ces deux-là, dit-il, ce sont deux tueurs !! ». En clair, pour un vrai connaisseur, le top du saxophone ténor ! Dunmall, un saxophoniste follement prodigue de ces enregistrements, nous y démontre que sa manière s’accomplit dans de multiples directions dans différents domaines qui sollicitent une vaste étendue de pratiques, d’expériences, de savoirs musicaux, dunmallisant à tout jamais les héritages de Coltrane, mais aussi Rollins, Rivers, Griffin… . Dans London Meets Altbüron, un triple CD du label Duns Limited, Simon Picard a organisé la séance d’enregistrements en une série de duos entre chaque instrumentiste et répartis sur les compacts 1 et 3. On les y entend tous les deux au saxophone soprano avec les contrebasses de  Christian Weber et de Paul Rogers pour le plus bel effet. Sur le cédé central, deux longs quintets qui nous convient pour plusieurs moments d’équilibre et d’énergies, le deuxième avec une foire d’empoigne aux saxophones ténor, des speakings tongues à la britannique. Rien que ce quintet vaut à lui tout seul l’achat du coffret (encore disponible via le site ww.mindyourmusic.com). Ces deux saxophonistes ont travaillé tout le jazz de fond en comble avant de se lancer dans l’aventure et ont une capacité de renouvellement quasi-perpétuelle. Si vous avez encore quelques doutes, Utoma qui réunit encore Dunmall et Picard avec le batteur-rouleau-compresseur Tony Bianco, remettra définitivement les pendules à l’heure. Ce cédé est toujours au catalogue d’Emanem et il est inconcevable de parler de saxophone ténor d’aujourd’hui sans avoir écouté ce brûlot. Rarement ou jamais la connivence entre deux sax ténor ne magnifia autant leurs musiques respectives et l’instrument que dans ce disque qui résume à lui tout seul cette véritable confrérie du souffle et ces fameux espaces interstellaires immortalisés par le grand Coltrane. Un autre coffret de quatre cédés Duns Limited est toujours disponible : Deep Joy du Deep Trio, Tony Levin Paul Dunmall et Paul Rogers (2004/2000/1995 Duns Ltd Ed 041). Vous comprendrez qu’avec de tels albums à portée de la main, je ne puis plus continuer à écrire sur d'autres saxophonistes. Seulement à écouter les « Live at The Vortex » et ces Duns Limited rarissimes – de 80 à 100 copies, dépêchez-vous ! 
 Jean Michel Van Schouwburg

vendredi 11 janvier 2013

Paul Rutherford 1940 - 2007


Paul Rutherford 1940 – 2007

Le 6 août dernier, le trompettiste Henry Lowther et une amie de Paul Rutherford se font ouvrir la porte du domicile de ce dernier avec l’aide d’un représentant des forces de l’ordre, celle-ci s’inquiétant de l’absence de nouvelles. Ils découvrent son corps inanimé dans son petit appartement du sud-est de Londres, non loin de Greenwhich. Une rupture de l’aorte. Paul Rutherford vivait seul dans une région de la ville où très peu de ses collègues résident.
La cérémonie d’inhumation a eu lieu le 16 août au cimetière d’Hither Green London SE 6 en présence de plus d’une centaine de membres de la communauté de la scène improvisée et jazz londonienne. Evan Parker et  Henry Lowther ont coordonné les informations et rassemblés les témoignages venus du monde entier. Dave Rutherford, le frère du disparu raconta simplement comment il percevait son frère depuis leur enfance. Martin Davidson, dont le label Emanem s’est attelé à une quasi intégrale des enregistrements du tromboniste, prononça son éloge funèbre. Un Paul Rutherford Memorial Concert est prévu pour le 24 octobre à Londres.
Un être humain chaleureux, discret, profondément aimable et doué d’un sens de l’humour exceptionnel, tel est le souvenir que Paul Rutherford laissera à ceux qui l’ont croisé sur les scènes européennes. L’histoire du Spontaneous Music Ensemble et John Stevens parue dans les numéros de février, mars et avril 2007 d’Improjazz retrace les débuts de Paul Rutherford et son rôle fondateur dans la naissance du jazz libre européen et de la scène improvisée londonienne. Si on considère que l’improvisation libre « européenne » se caractérise, entre autres, par un excès de raffinement sonore et une exploration des timbres et des intervalles créés dans l’instant en relation avec les possibilités d’un instrument acoustique (à vent en l’occurrence), on ne se trompe pas quand on désigne Paul Rutherford comme un des meilleurs exemples de cette musique. Dans une interview parue dans Jazz Magazine (août 1975), Anthony Braxton déclare que Londres est la ville « où cela se passe » et désigne trois musiciens : Derek Bailey, Evan Parker et Paul Rutherford….
Derek Bailey lui-même salue (The Wire 1987) The Gentle Harm of The Bourgeoisie, l’album de Paul Rutherford publié par Emanem en 1975, comme étant LE disque de musique improvisée libre en solo par excellence. L’article original dont le moteur, écrivait-il, est l’imagination. Tous ses camarades étaient émerveillés par son humour et son talent poétique cockney. Dans son jeu de trombone, tout évoquait le timbre de sa voix chantante, son accent, son invention verbale, le rythme et l’esprit de sa conversation de manière troublante. Parmi tous les musiciens qu’il m’a été donné de rencontrer, je connais très peu d’autres artistes où la personnalité et la communication verbale (et non-verbale) coïncident aussi fortement avec la musique sur scène et de manière aussi poétique. On songe évidemment à son ami Lol Coxhill. Les deux hommes s’estimaient profondément. Pudiques et discrets, ils avaient aussi en commun un réel talent de chanteurs. Il affirmait sans équivoque sa sympathie pour la cause communiste, c’était sa manière à lui d’être égalitaire. En musique, peu lui importaient les définitions strictes de l’improvisation contemporaine et les écoles, il était aussi à l’aise avec Derek Bailey ou Phil Wachsmann qu’au sein des orchestres de Mike Westbrook dont il fut un pilier durant une dizaine d’années. Avant tout, il appréciait le talent chez les musiciens au-delà des styles. On l’entendit avec Soft Machine et l’Orckestra qui réunit un jour Henry Cow et le Mike Westbrook Brass Band.

Un innovateur du trombone.
L’influence de Rutherford dans la scène improvisée des années 70 est prépondérante et il doit être considéré comme un des innovateurs incontournables du trombone de l’ère Ornette Coleman – Cecil Taylor au même titre qu’un Bill Dixon, un Don Cherry et un Leo Smith pour la trompette.  Trevor Watts et Paul  fondèrent le groupe qui devint le Spontaneous Music Ensemble, dénomination dont il revendique la paternité. Ce groupe joua un rôle majeur dans la genèse du free-jazz en Europe et de son évolution vers d’autres formes musicales. Après avoir quitté le SME en 1967, il rejoint l’Amalgam de Trevor Watts avec le contrebassiste Barry Guy. Cette association devient le trio Iskra 1903 avec Derek Bailey, après que Watts ait rejoint Stevens dans le SME, une formation où Paul ne jouera plus que très épisodiquement (Frameworks / Emanem 4134). Paul reste très longtemps le point d’attache de Barry Guy dans l’univers naissant de l’improvisation libre jusque vers la fin des années 70 avant que le contrebassiste ne s’associe à Evan Parker et Paul Lytton au début des années 80. Barry Guy travaillera jusqu’en 1987 essentiellement dans la musique baroque et contemporaine avant de se consacrer entièrement à son London Jazz Composers’ Orchestra et au jazz libre. Barry et lui font partie de la Co-Op, un cartel d’improvisateurs rassemblés pour promouvoir leurs musiques et organiser des concerts. Parmi les membres, Parker, Bailey, Paul Lytton, Tony Oxley, Howard Riley, Eddie Prévost, Stevens et Watts.

Iskra, l’étincelle…..
Iskra 1903 enregistre pour Deutsche Grammophon en 1973 (« Free Improvisation » coffret 3 disques) et est un des premiers groupes à se détacher de la scène « free-jazz » par son absence de percussion, rôle dévolu à chaque instrumentiste, l’improvisation totale et une grande dynamique sonore. Rutherford y joue aussi du piano, son deuxième instrument d’études (Guildhall School of Music).Tout comme Barry Guy, Paul Rutherford a de solides références dans la musique contemporaine et la composition. Il écrira pour le London Jazz Composer’s Orchestra et dirigera l’orchestre. Son interprétation aventureuse et légendaire de la Sequenza pour Trombone de Luciano Berio fut reçue avec le plus grand enthousiasme. Un plaisantin avait subtilisé une page de la partition, Paul l'improvisa sur le champ comme si de rien n'était. Il en fut félicité par le compositeur lui - même.
Vers 1974, Bailey quitte Iskra 1903 car il ne désire plus faire partie d’un groupe régulier. Néanmoins, les enregistrements d’Iskra1903 sont essentiels pour appréhender la maturation du guitariste et l’évolution première de l’improvisation libre européenne. Bailey sera remplacé dans Iskra par le violoniste Phil Wachsmann en 1977, et cela jusqu’en 1995. Paul invitera aussi Peter Kowald et Tristan Honsinger pour des concerts du trio en Allemagne vers 76-77. Emanem a rassemblé les enregistrements du trio initial avec Bailey et Guy pour le label Incus dans un remarquable coffret augmenté d’inédits et de concerts, Emanem 4301 ISKRA 1903 "Chapter One" (1970-72). Cet album est un rare document sur le développement de cette musique et sur les nombreuses facettes d’un groupe d’improvisation radicales à cette époque.  Les inédits de 1971 en studio nous font découvrir un procédé curieux où les sons de chaque instrumentiste sont captés à la fois par des micros «  en acoustique » placés devant l’instrument et à travers l’ampli de chacun. Trois mémorables courts sets de concert lors de la tournée du LJCO en Allemagne. C’est lors de ces concerts que fut inventée l’expression « english disease », car  ce style d’improvisation était aux antipodes de la véhémence du free-jazz allemand, la panzer muzik. Un autre cédé « Buzz Soundtrack » confirme l’étendue de leur palette et l’absence de « dogmes » chez ces pionniers (Emanem 4066). L’influence du trio Iskra est telle que Chamberpot, le trio de Phil Wachsmann, du contrebassiste Tony Wren et du guitariste hauboïste Richard Beswick, intitule son disque « Sparks of the Desire Magneto » (Bead 7). Le nom Iskra 1903 fait référence à la gazette révolutionnaire de Lénine dans les années 1900 : Iskra signifie étincelle en russe, spark en anglais. 1903 parce qu’il s’agit d’un trio (03) jouant la musique du XX éme siècle (19). Le trio est baptisé Iskra 1904 lorsque s’ajoute un musicien (Evan Parker). Iskra 1912 rassemble douze musiciens dans un studio en 72-73 avec, entre autres, Evan Parker, Guy, Tony Oxley, Howard Riley, Maggie Nicols, Norma Winstone, Kenny Wheeler et Malcolm Griffith. « Sequences 72-73 » (Emanem 4018) est un superbe grand ensemble sous la direction de Rutherford qui délaisse son trombone pour l’occasion. La partition de Paul met en valeur des espaces pour les improvisateurs.
Après le départ de Bailey d’Iskra, Rutherford et Guy se produisent en duo comme à Moers en 1976. Il semble que le tromboniste ait une affinité spéciale avec les contrebassistes : il joua avec Peter Kowald, Barry Guy, Torsten Müller. Durant les années 80, il se produira fréquemment avec Paul Rogers, notamment en duo. Il en résulte « Rogues » (Emanem 4007 1988) enregistré lors d’un concert dans un club à Birmingham.

Gentle Harm of the Bourgeoisie


Au début des années 70, Paul Rutherford initie les concerts de solo de trombone. Son imagination et le cocktail le plus raffiné de la fantaisie mêlée à une logique imparable de la pensée musicale font merveille. Il utilise la voix et les multiphoniques. Sa justesse dans tous les intervalles est proprement sidérante. Ses notes les plus aiguës, des harmoniques difficilement jouables, qui suivent immédiatement des notes graves se situent toujours dans les accords utilisés. Le trombone est un instrument difficile à contrôler, sa problématique est abordée dans l’article sur Paul Hubweber dans le précédent numéro d’Improjazz. Il faut chanter dans l’instrument avec les lèvres pincées. A cette époque et avec Albert Mangelsdorff, il est le tromboniste en vue de la scène du jazz libre et de la musique improvisée européenne naissante et fait figure de libérateur du trombone. Le grand Albert donnera ses premiers concerts solos en 1972. Et à cette époque Paul enregistre the Gentle Harm of the Bourgeoisie lors de concerts londoniens. Les seuls autres trombonistes américains du free jazz dont la notoriété atteint le public sont Roswell Rudd et Grachan Moncur III, entendus tous deux dans la tournée européenne d’Archie Shepp en 1968. Joe Bowie, George Lewis et Ray Anderson se feront entendre à partir de 1976-77. Avec la présence de Mangelsdorff, Willem Van Mannen, Gunther Christmann, Conrad Bauer, Malcolm Griffiths, Giancarlo Schiaffini et Radu Malfatti sur la scène, on peut déclarer sans se tromper que le trombone libéré est une affaire européenne et que Rutherford en est le chef de file avec Mangelsdorff. Non seulement, Paul est une inspiration pour les trombonistes qui le suivent (Malfatti, Christmann,Yves Robert, Wolter Wierbos, Paul Hubweber, Gail Brand), mais il éclaire la route de quelques improvisateurs de premier plan.

Influence
Tout d’abord, son ami Paul Lovens, percussionniste, reconnaît volontiers sa dette. Son collègue Gunther Christmann, un virtuose exceptionnel, cite invariablement Paul et Albert comme les deux phares de l’instrument. Durant les années 70 – 80, le petit nombre d’enregistrements disponibles sur le marché permettait une écoute approfondie et répétée des merveilles produites par Incus, Emanem et FMP. Par exemple, les deux premiers disques solos de Derek Bailey (Incus 2 puis 2R 1970 et Lot 74 Incus 12 1974) et les deux solos de Paul, et cela, jusque dans les moindres détails. Entre ses deux enregistrements solos, Derek Bailey écoute les concerts solitaires de son ami tromboniste que la Co-Op organise et joue avec lui  dans Iskra 1903. Le guitariste l’écrira par la suite, l’improvisateur solitaire qu’il admire le plus est Paul Rutherford. Durant cette période de sa carrière, Bailey se concentre sur sa musique en solo dans le but de découvrir si cette pratique aboutit à créer une musique non idiomatique (sic !). On découvre dans Lot 74, les sons en suspens, les harmoniques tenues, ces grands écarts entre le facile et l’impossible, entre le bruitage et la sophistication harmonique, et l’humour caustique qui font le sel de Gentle Harm of the Bourgeoisie (Emanem 4019), l’ultime chef d’œuvre funambulesque du tromboniste. Les attaques de Paul et son souffle jouent  au chat et à la souris avec son invention mélodique et ses trouvailles sonores. Cet enchaînement de sons en équilibre instable et la quête fugace de leurs résolutions expriment le caractère insaisissable et volatile de cette école d’improvisation. Paul Lovens, Gunther Christmann et d’autres ne s’en cachent pas : l’imagination de Rutherford fut éminemment inspiratrice dans leur développement. Et ils ne sont pas les seuls ! Comment agencer les sons découverts dans le fil de l’improvisation. Christmann prendra moins de risques en solo enregistré et se partagera avec la contrebasse puis le violoncelle. Gunther a une qualité de son extraordinaire et son style est intelligemment complémentaire de celui de Paul. Les deux trombonistes participent au Peter Kowald Quintet (FMP 0050) en 1972. Radu Malfatti investigue davantage le son et le timbre et introduit des objets dans le pavillon au détriment des hauteurs et des intervalles dont Rutherford est le grand – maître avant l’arrivée de George Lewis.  Il est dommage qu’aucun enregistrement solo de Radu Malfatti n’ait vu le jour pour permettre une comparaison a posteriori. Wolter Wierbos et Yves Robert publieront bien deux vinyls remarquables d’impros préparées quelques années plus tard, mais ils n’enthousiasment pas autant que le Old Moers Almanach de Paul Rutherford publié par Ring/ Moers. Il s’agit du concert solo au New Jazz Festival de Moers de 1976, complètement improvisé et très applaudi. John Litweiler lui-même fait une chronique élogieuse de Gentle Harm dans le Village Voice.

Années 70
When I say Slowly I Mean As soon as Possible 
Heureusement, il joue et enregistre en Italie avec le percussionniste Toni Rusconi et l’ineffable Mario Schiano. Les albums A European Proposal avec Schiano, Bennink et Mengelberg (Horo HDP 35-36 1979) et To Fall Victim of An Ice-Cream en duo avec Tony Rusconi (L’Orchestra 1980 ) témoignent de ses aventures dans la péninsule, un pays où son lyrisme est fort apprécié. C’est vers cette époque qu’on découvre son jeu à l’euphonium. On peut l’entendre dans les Tristezze di San Luigi de l’album Horo et dans NEUPH, son dernier vinyle en solo sorti chez Sweet Folk & Country (SFA 092 1978 / Emanem 4118). La réédition compact de cet album contient deux solos de trombone inédits et enregistrés à Rome et à Pise, par coïncidence. Passé inaperçu et mal distribué, NEUPH est un remarquable enregistrement en multipistes qui démontre à souhait les talents de compositeur du tromboniste et de sa capacité d’invention face à lui-même par la grâce de la technique. Des pièces enthousiasmantes pour trois ou quatre trombones, deux euphoniums, un ou deux trombones et euphoniums. La vitesse de la bande est parfois accélérée sur une des pistes et un morceau fait entendre un chien. La respiration bruyante de l’animal (« neumpf ») donnera son titre au disque. On est noyé dans le Rutherford et on prend alors conscience de l’extrême personnalisation de la voix rutherfordienne. Chefor est un superbe solo d’euphonium. Sur cet instrument, sa voix est identique à celle qu’il a au trombone : on le reconnaît indubitablement. C’est assez étonnant, l’euphonium est un instrument à pistons. On croirait presque entendre son trombone. En fait, comme Lester Young quarante ans auparavant au sax ténor, il s’est complètement approprié l’instrument : vous entendez du Rutherford. Paul est un musicien naturel et chez lui la moindre note est travaillée avec cette marque de fabrique inimitable. Nombre de ses collègues trombonistes ont une enveloppe sonore plus anonyme et un phrasé moins éminemment personnel. Bien sûr, Mangelsdorff  a un style unique, une projection sonore ahurissante et sa technique est extraordinaire, mais il ne battra jamais Rutherford sur son terrain : la dentelle, le souci du détail et des sauts de registres et de rapides changements d’intensité et de volume font de Paul un maître incontesté de la nuance. George Lewis est sans conteste un virtuose qui évoque un Art Tatum qui se serait mis au trombone, on ne trouve pas chez lui cette personnalisation du timbre et cet accent particulier qui font dire que Paul a une voix unique à l’instar de Steve Lacy et de Lol Coxhill, deux êtres tout aussi pudiques et réservés. Sa personnalité pourrait évoquer la singularité et le lyrisme sincères d’un Chet Baker cockney
Paul Rutherford, alors au faîte de sa notoriété, est un musicien fort demandé : solos, duo avec Barry Guy, Globe Unity Orchestra, ICP tentet de Misha Mengelberg, Brötzmann Octet, Mike Westbrook, Fabbrica Occupata du pianiste italien Giorgio Gaslini (avec Ponty, Lacy, Oxley), festival FMP à Berlin etc… Il joue en duo avec Paul Lovens et le titre de leur album « When I Say Slowly I Mean As Soon As Possible » est assez explicite d’un des nombreux paradoxes de cette musique (Po Torch 3).  Michel Portal manifeste la plus grande admiration pour son travail, les deux musiciens figurant dans le même coffret « Free Improvisation » de Deutsche Gramophon, le clarinettiste français au sein du New Phonic Art où excelle un autre grand tromboniste du domaine contemporain, Vinko Globokar.
Mais petit à petit, les contacts et les relations du musicien vont très lentement s’effriter. Bien qu’il soit un musicien qui prend son travail avec sérieux et enthousiasme, il est réservé et relativement timide et déteste s’imposer auprès des organisateurs professionnels. Ceux-ci remplacent de plus en plus fréquemment les coopératives de musiciens et les bénévoles inconditionnels de cette musique. Il prend l’habitude de boire avant et après les concerts et cela empirera avec ses séjours fréquents en Allemagne (des tournées de verre à bière d’un demi-litre). Cette propension affectera inévitablement ses relations avec certains collègues.
Derek Bailey l’invite dans la fameuse Company Week de 1977 avec Braxton, Lacy, Leo Smith, Bennink, Altena, Honsinger, Parker, Coxhill, … Mais Paul ne peut accepter l’engagement car il s’est promis ailleurs et ne désire pas revenir sur sa parole, il est le fair-play personnifié. Mis à part une date de Company en 1979, le guitariste ne fera plus jamais appel à lui, alors que son nom figure en qualité de membre « absent » dans la promotion et sur les pochettes des disques du groupe à géométrie variable. Les premiers concerts de Company ont à l’époque un écho considérable, en raison de la nouveauté de la formule. Et la présence de Braxton, Lacy, Leo Smith et Han Bennink est un solide argument. Rien de tel pour un improvisateur que de jouer dans Company en raison des contacts nouveaux et de la visibilité que les rencontres de Derek Bailey suscitent.
Aussi, Paul est complètement dénué de prétentions, considérant sincèrement son apport considérable sur la scène comme l’équivalent des contributions de ses collègues plus modestes. Il n’affiche pas de free – improv attitude caractéristique comme Bailey, Bennink, Lytton jeune, Malfatti, Beresford, David Toop et certains collègues plus jeunes. Sa personnalité n’est pas assez fashionable pour certains journalistes. 
L’année suivante, il tourne au sein du Mike Westbrook Brass Band en France et en Italie (Goose Sauce /Original records). Mais ce sera sa dernière saison chez Westbrook et il quittera ensuite le Globe Unity d’Alex von Schlippenbach vers 1979, après avoir participé au Globe Unity Special avec Steve Lacy entre 1975 et 77. Ces deux orchestres contribuaient à lui donner une visibilité et à nouer des contacts fructueux. Avec Evan Parker, il se joint au duo Paul Lytton – Paul Lovens vers1977, mais cette formule peine à trouver des débouchés. Leur concert final lors du Free Music Festival du WIM de 1977 à Anvers était complètement hallucinant : nous étions morts !!

Euphonium



Heureusement, il joue et enregistre en Italie avec le percussionniste Toni Rusconi et l’ineffable Mario Schiano. Les albums A European Proposal avec Schiano, Bennink et Mengelberg (Horo HDP 35-36 1979) et To Fall Victim of An Ice-Cream en duo avec Tony Rusconi (L’Orchestra 1980 ) témoignent de ses aventures dans la péninsule, un pays où son lyrisme est fort apprécié. C’est vers cette époque qu’on découvre son jeu à l’euphonium. On peut l’entendre dans les Tristezze di San Luigi de l’album Horo et dans NEUPH, son dernier vinyle en solo sorti chez Sweet Folk & Country (SFA 092 1978 / Emanem 4118). La réédition compact de cet album contient deux solos de trombone inédits et enregistrés à Rome et à Pise, par coïncidence. Passé inaperçu et mal distribué, NEUPH est un remarquable enregistrement en multipistes qui démontre à souhait les talents de compositeur du tromboniste et de sa capacité d’invention face à lui-même par la grâce de la technique (Sweet Folk Music SFA 092 1978). Des pièces enthousiasmantes pour trois ou quatre trombones, deux euphoniums, un ou deux trombones et euphoniums. La vitesse de la bande est parfois accélérée sur une des pistes et un morceau fait entendre un chien. La respiration bruyante de l’animal (« neumpf ») donnera son titre au disque. On est noyé dans le Rutherford et on prend alors conscience de l’extrême personnalisation de la voix rutherfordienne. Chefor est un superbe solo d’euphonium. Sur cet instrument, sa voix est identique à celle qu’il a au trombone : on le reconnaît indubitablement. C’est assez étonnant, l’euphonium est un instrument à pistons. On croirait presque entendre son trombone. En fait, comme Lester Young quarante ans auparavant au sax ténor, il s’est complètement approprié l’instrument : vous entendez du Rutherford. Paul est un musicien naturel et chez lui la moindre note est travaillée avec cette marque de fabrique inimitable. Nombre de ses collègues trombonistes ont une enveloppe sonore plus anonyme et un phrasé moins éminemment personnel. Bien sûr, Mangelsdorff  a un style unique, une projection sonore ahurissante et sa technique est extraordinaire, mais il ne battra jamais Rutherford sur son terrain : la dentelle, le souci du détail et des sauts de registres et de rapides changements d’intensité et de volume font de Paul un maître incontesté de la nuance. George Lewis est sans conteste un virtuose qui évoque un Art Tatum qui se serait mis au trombone, on ne trouve pas chez lui cette personnalisation du timbre et cet accent particulier qui font dire que Paul a une voix unique à l’instar de Steve Lacy et de Lol Coxhill, deux êtres tout aussi pudiques et réservés. Sa personnalité pourrait évoquer la singularité et le lyrisme sincères d’un Chet Baker cockney.
A partir de 1977, il entame une collaboration avec le pianiste Fred Van Hove en duo et ensuite au sein de ses Musica Libera. On retiendra l’album MLA BLEK avec Marc Charig et Radu Malfatti chez FMP / SAJ. Ce groupe fera une tournée interminable en Italie en 1979. MLA Blek est un des rares témoignages de la musique des groupes de Van Hove entre 1977 et 1988. Cette collaboration coïncide avec l’arrivée du violoniste Phil Wachsmann dans la nouvelle édition d’Iskra 1903, le violoniste étant aussi un des principaux partenaires de Fred Van Hove. On retrouvera Paul dans le ‘t Nonet de Van Hove dans les années nonante. J’eus l’occasion de les entendre en duo en 1977 et en 1987.
Quelques années plus tard, son trio avec le bassiste Paul Rogers et le batteur Nigel Morris joue à Paris et en Allemagne, ainsi qu’au festival de Bracknell en 1983. Ogun publie l’enregistrement de Bracknell sous forme de cassette, GHEIM (pour great honky european improvised music / Emanem 4103). La musique a malgré tout un parfum free jazz, car Paul se fiche des étiquettes, il surfe comme un diable sur le drive tendu par la paire Rogers /Morris. La cassette Ogun passe inaperçue dans un univers professionnel jazz en voie de corporatisation et de béatitude soporifique. Il suffit de lire  les Jazz Magazine de cette époque, qui recyclent des articles consensuels parus aux USA.


Paul joue de plus en plus en Grande-Bretagne pour des cachets maigrichons. Son nom apparaît de moins en moins dans les catalogues de disques. Un peu chez FMP, à peine chez Incus ou Nato, jamais chez Hat Hut etc… Il y a une solide concurrence au trombone et les organisateurs préfèrent sensiblement la musique swingante et plus musclée de Ray Anderson et son BassDrumBone ou le Joseph Bowie de Defunkt. Ou les exploits « athlétiques » des frères Bauer. Iskra 1903 fait une tournée anglaise vers 1983 avec Barry Guy et Phil Wachsmann. Chacun des musiciens est muni d’un dispositif électronique  (Iskra 1903 Chapter Two Emanem 4303 triple cd). Cette musique préfigure l’évolution vers l’Electro Acoustic Ensemble d’Evan Parker auquel Guy et Wachmann collaboreront douze ans plus tard. Paul multiplie les collaborations avec George Haslam, Paul Rogers, Howard Riley, Lol Coxhill, Marcio Mattos et Eddie Prévost. Le superbe concert enregistré aux Holywell Music Rooms d’Oxford par le génial Michaël Gerzon (décédé depuis) en est un bon témoignage (The Holywell Concert / Slam 302 1990). Il s’agit de solos et de duos en compagnie de Lol Coxhill, du pianiste Howard Riley et du sax baryton George Haslam. Avec Eddie Prévost, le percussionniste d’AMM, il met en boîte un superbe Premonitions (Free Jazz Quartet /Matchless). Ce Free Jazz Quartet, auquel se sont joints le saxophoniste Harrison Smith et l’exceptionnel et méconnu violoncelliste Tony Moore, recèle une musicalité infinie.

Un Quartet de rêve et la seconde vie d’Iskra 1903

J’invite personnellement Paul Rutherford à se joindre au groupe d’Evan Parker avec Paul Lytton et le contrebassiste Hans Schneider lors d’un festival en Belgique. La présence de ce bassiste dans le groupe est à imputer à mon inexpérience d’alors à fixer les dates. Il en résulte un exceptionnel enregistrement, Waterloo 1985 (Emanem 4030), la présence d’Hans Schneider créant un autre équilibre que celui du trio avec Barry Guy. La succession miraculeuse des échanges en trios, duos et quartets durant une seule pièce de 65 minutes en fait un morceau d’anthologie à une époque où cette musique était refoulée par les médias spécialisés et les festivals. Coxhill et Van Hove sont au même programme et les musiciens présents sont appelés à jouer dans différentes formules. Paul Rutherford est sans doute le souffleur le plus qualifié pour s’intégrer pleinement avec ces trois personnalités incontournables. Suite à ce concert, le trio Parker / Guy / Lytton augmenté de Rutherford effectue une tournée en Suisse et en Allemagne (cfr la page précédente One Four and Two Twos / Deux à Deux font Quatre).
Heureusement pour Paul, son ami Barry Guy remet sur pied le London Jazz Composers’ Orchestra  avec l’aide du label zurichois Intakt et d’organisateurs suisses.  Il est naturellement appelé à en faire partie, comme ses copains Paul Dunmall et Simon Picard, deux extraordinaires saxophonistes ténor qu’il a contribué à introduire dans la scène. Simon est le fils de John Picard, un excellent tromboniste de jazz et le modèle de Paul à ses débuts. Le LJCO tournera régulièrement de 1987 à 1996 et enregistrera des pièces montées particulièrement exceptionnelles. Iskra 1903 reprend du service sur la lancée (Frankfurt 1991 Emanem 4051). Une musique de dialogue qui prend le temps de se développer et qui fait appel à tous les paramètres : harmonie, métrique, contrepoint, fugue, exploration sonore, constructions et déconstructions, invention mélodique, espacements, gestes et phrasés, écriture automatique et refus des clins d’œil trop évidents. Tour à tour aérienne ou convulsive, immobile ou volatile, minimale et puis complexe, poétique ou austère, chantante ou bruitiste, elle impose sa plénitude et son faux détachement avec limpidité. Le jeu de Barry Guy y est particulièrement ouvert et espacé. Son rôle attentif et mesuré dans ce trio permet de corriger l’image du contrebassiste hyperactif dans l’esprit des observateurs, telle qu’elle a été répandue par la visibilité du fameux trio avec Parker et Lytton. La fin abrupte des 13’09 de 903/2 (Iskra 1903 1992 Maya Mcd9502) interrompt un rêve éveillé comme par enchantement. Peu d’improvisateurs parviendraient à s’intégrer parfaitement au trio chambriste de Barry Guy, Paul Rutherford et Phil Wachsmann. Son goût pour les grands ensembles se manifeste par son propre Iskrastra qui donnera quelques concerts au milieu des années nonante.

Tragique.
Mais la santé de Paul devient inquiétante. Lorsque le LJCO cesse ses activités, Paul Rutherford a de moins en moins de travail et tombe malade en 2001. Son ami Paul Rogers est complètement désespéré de voir comment son mentor a évolué. C’est tragique. Paul est hospitalisé et est forcé d’arrêter sa consommation d’alcool qui lui ruine l’existence. C’est assez difficile pour lui, car il travaille dans un bar du sud – est de Londres pour gagner sa vie. Il souffre aussi de voir le monde changer vers toujours plus d’individualisme. Victime d’un accident, il a des difficultés à se maintenir debout longtemps et son temps de pratique journalière au trombone se réduit sensiblement à cause de la fatigue et de la douleur. C’est un instrument physique qui nécessite une bonne condition et deux à trois heures d’exercices journaliers pour maintenir la technique à ce niveau. Sa qualité d’émission est exceptionnelle, on distingue le moindre coup de lèvre avec la plus grande précision. Ses collègues trombonistes sont ahuris de constater que la détérioration de son état physique ne diminue en rien ses capacités alors qu’il peine à se déplacer. Au sortir de sa convalescence en 2001 / 2002, son jeu et ses idées avaient perdu un peu de leur brillance, mais l’émotion et la tendresse restaient intactes. Il réalise à quel point, l’état d’ébriété l’empêchait d’écouter lorsqu’il jouait. Aussi, le souvenir d’un émouvant concert avec Harrison Smith, Marcio Mattos au violoncelle et Eddie Prévost à la batterie au festival Freedom of The City. En 2004, deux solos entendus montrent qu’il a récupéré toute son énergie. Il semble revivre. Depuis 1995, Martin Davidson d’Emanem  a entrepris son programme de rééditions et d’inédits de notre tromboniste et c’est fort heureux pour son moral. Son dernier album solo, Trombolenium (Emanem 4072) sort en 2002 et contient des extraits de concerts des années 90. Très peu d’organisateurs répondent à ses appels alors que les cédés Emanem de Rutherford se vendent bien au Royaume-Uni, à New York, en France ou dans le Bénélux. Il a très peu de concerts payés, à peine trois ou quatre par année. C’est un non-sens absolu : les ventes de ses cédés prouvent qu’il est sollicité par le public et les festivals le boudent. Même absent des scènes, Rutherford parvient à écouler une quinzaine de titres dont deux coffrets triples dans un marché de plus en plus saturé. Il est évident que Martin Davidson n’aurait jamais produit autant de compacts s’ils ne s’étaient pas vendus rapidement. En effet, Emanem n’est pas subventionné et son catalogue compte aujourd’hui plus de cent cinquante numéros quasiment tous disponibles.
L’Europa Jazz du Mans accueille un extraordinaire RottoR avec Keith et Julie Tippets et Paul Rogers (The First Full Turn 1998 Emanem 4026).
La cohérence de ce quartet sur une durée aussi longue (une pièce de 53’) est la démonstration irréfutable que l’expression Instant Composing n’est pas un vain mot et que l’expression inventée il y a quarante ans par Misja Mengelberg s’applique à merveille à cette aventure de rêve. Mais pourquoi, mon Dieu, n’a-t’on pas fait plus souvent appel à ce groupe ?  Parmi ses rares concerts de ces dernières années, on dénombre un duo avec Keith Tippett à Istanbul, un solo à Bruxelles, un concert avec Bailey à Sheffield, un Rottor à Ulrichsberg, un quartet avec Van Hove, Rogers et Lytton à Berlin et quelques dates avec le Globe Unity ressuscité. Au Royaume-Uni, les budgets culturels pour cette musique sont maigrichons alors que des dizaines d’improvisateurs britanniques s’exportent aisément en Europe et en Amérique et gagnent leur vie à l’étranger. Paul essaie de se ressaisir et fait des mini-tournées aux USA en 2002, 2004 et 2006 (Chicago 2002 en solo et avec Vandermark, Coxhill, Kjell Nordeson, etc..). Il fera quelques concerts avec le saxophoniste Ken Vandermark (Hoxha / Spool). Invité au Vision Festival 2006, il joue une seule fois durant l’après-midi, comme s’il était un « semi-professionnel local ». Un disque d’ iskra³ sort chez Psi avec Lawrence Casserley et Robert Jarvis ( live signal processing et électronique). Le groupe jouera une seule fois au FOTC 2006.  Sans cachet, comme souvent à Londres.  Mais Paul Rutherford passe de l’enthousiasme à l’abattement désespéré. Il avait rêvé d’une fête musicale basée sur le partage, un potlatch ouvert à quiconque a du talent et de l'enthousiasme à offrir. Et à la fin de sa vie, il reçoit un mépris indifférent : pas même une réponse polie lorsqu’il sollicite un concert.. A leur âge, des artistes comme Paul Rutherford ou Lol Coxhill n’auraient plus à devoir quémander. Pour des trombonistes comme Paul Hubweber, Gail Brand et Jeb Bishop, Paul Rutherford est le musicien par excellence. Son vieux camarade Trevor Watts, à qui Paul avait téléphoné quelques mois auparavant et pour la première fois depuis de nombreuses années, me confia qu’il le sentait très loin sur la pente du désespoir. Aussi sa santé chancelle à nouveau comme durant ce dernier concert à Berlin où il a fallu le soutenir jusque sur scène. Il fit tout le concert assis.

Adieu !
 Lors du Freedom of The City 2007 au Red Rose, je croise Paul une dernière fois, le temps de me dire brièvement l’air courroucé : I don’t have any concert in the year to come !  Les improvisations du trio de Marcio Mattos au violoncelle, Veryan Weston au piano (droit) et de notre tromboniste (67 ans) sont merveilleusement spirituelles, dynamiques, multidimensionnelles. De l’improvisation libre « classique » de haute volée que certains tiennent pour un fait acquis voire « dépassé ». Peu y parviendraient aussi bien. A la fin du concert, il avait le sourire aux lèvres. Paul Rutherford a toujours été émerveillé par la bonne musique, quel que soit le style et l’esprit dans lequel elle est jouée, et cela avec le plus grand respect pour le talent, l’inspiration et l’imagination. Cet homme ne comprenait que le langage de l’amitié sincère. Sa disparition touche profondément ceux et celles qu’il a croisés sur sa route. Adieu Paul, et merci pour tout.



PS : A ne pas manquer : Solo in Berlin 1975 / Emanem 4144 , un solo absolument passionnant....... LE SOLO de Paul. Le dernier chef d'oeuvre est THE ZONE avec Torsten Müller (basse) et Harris Eisenstadt (percussion), enregistré à Santa Fé en janvier 2006 (Konnex KCD 5176). Passionnant et requérant de bout en bout ! Il semblerait qu'avec le contact des autres musiciens et hors de son quartier de Blackheath, Paul ait retrouvé un véritable renouveau. Aussi, Matchless a publié un deuxième album du Free Jazz Quartet avec Eddie Prévost, Tony Moore et Harrison Smith, Memories for the Future. Un groupe excellent avec une musicalité surprenante.