lundi 15 avril 2013

Objets musicaux et nouveaux instruments auto-inventés : Martin Klapper, Hal Rammel

Recent Croaks  Martin Klapper – Roger Turner Acta Records 1997
ROT / ROH Ulli Boettcher – Martin Klapper NurNichtNur  2007
Boettcher Klapper – Rot / Roh - Cover

A dix ans d’intervalle, deux enregistrements révélateurs de l’art de la table recouverte d’une kyrielle d’instruments électroniques d’un autre temps et de jouets en compagnie de deux improvisateurs parmi ceux chez qui le don d’improviser confine à l’urgence immédiate et à une intuition infaillible. Le percussionniste vif-argent Roger Turner a trouvé chez l’objétiste tchèque Martin Klapper une capacité à répondre, anticiper, imaginer et détourner  (à) toutes les associations de sons qui peuvent / doivent survenir. Cela dépasse les limites du dialogue, de l’interaction ou même de l’entendement dans les liens de causes à effets, soulignés par le contraste saisissant entre la fine sensibilité du percussionniste et l’aspect brut de décoffrage des bruitages de son acolyte. Recent Croaks est une rencontre aussi imagée et joyeusement ludique qu’elle requiert un sens très aigu de l’acte d’improviser basé sur une réflexion profonde et imaginative. Artiste visuel praguois impliqué dans le cinéma expérimental et danois d’adoption, Martin Klapper a sillonné les scènes nordiques et allemandes avec tout ce qui compte dans la scène improvisée active de base de Hambourg à Vienne et de Berlin à Amsterdam et Londres. Depuis le début des années nonante, il a croisé les Butcher, Chris Burn, Jeffrey Morgan, Birgit Uhler, Ulli Philipp, Roger Turner, Adam Bohman, Clive Graham, Ray Strid, etc... Contraint par l’urgence des situations, il a développé une capacité à se servir de ses objets amplifiés, gadgets électroniques, vieux tourne-disque, thérémine d’avant-guerre, dictaphone et cassettes pré-enregistrées avec un à propos ludique et une dynamique remarquable. Dans Recent Croaks, l’imagination de Roger Turner et sa frappe hyper-kinétique font des merveilles pour inventer les agrégats de sons qui semblent jaillir des bruitages de Martin Klapper. Celui-ci conserve un sang-froid admirable en contenant / contournant ce qui simule une activité débordante dans le chef du percussionniste virtuose. On rentre dans l’intimité de la complémentarité des contraires. Bon nombre de commentateurs sont obnubilés soit par l’hyper-virtuosité d’improvisateurs renommés (Evan Parker, Derek Bailey, Barry Guy ou Paul Lovens) ou la maîtrise de la concentration zen (Eddie Prévost, John Tilbury) et ne conçoivent pas qu’un virtuose brillant comme Roger Turner puisse faire sens avec un « non-musicien » devenu au fil des ans un solide artiste sonore. L’aspect humoristique « bandes dessinées » des inventions de Klapper ne doit pas occulter la conscience partagée de toutes les possibilités d’agencement spontané des sons au fil de leurs improvisations. Recent Croaks en est un véritable guide pratique. J’ajoute encore, qu’à Copenhagen, Martin Klapper dispose d’un arsenal effarant de jouets étalés sur deux tables de quatre mètres et qu’il ne peut pas transporter en voyage.
Autre percussionniste, passé celui-là dans le camp de l’électro-acoustique, Ulli Boettcher est un vétéran du collectif très pointu de Wiesbaden qui a fédéré bien des énergies autour de leur Humanoise Festival. Il a utilisé le système LISA mis au point par le STEIM d’Amterdam pour l’adapter à sa conception rythmico-pulsatoire du live-signal-processing.  Cela consiste à transformer les sons d’un instrumentiste improvisateur en temps réels et pour celui-ci à dialoguer avec des éléments transformés de sa propre musique, parfois au-delà de l’imaginable. On l’a entendu en duo avec le tromboniste Paul Hubweber et leurs inventions méritaient mieux qu’une distribution confidentielle (Schnack ! NurNichtNur). Paul Hubweber est un improvisateur exceptionnel et un collaborateur de prédilection de Paul Lovens et John Edwards depuis plus de dix ans (PaPaJo). Le duo Boettcher/Hubweber est un sommet d’intégration interactive de tous les paramètres musicaux / sonores dans le cadre électro-acoustique live. L’exemple parfait de la symbiose la plus intelligente qui puisse exister dans ce domaine. C’est pourquoi, je pense, il faut écouter Rot/ Roh avec deux grilles de lectures. Les sons inventifs complètement fous de Klapper ont un côté potache évident qui amusera la galerie. Mais la construction de l’album, composé de 15 pièces distinctes, est munie de 59 ID qu’on peut utiliser en mode aléatoire en zappant d’un moment à un autre au gré de sa fantaisie. Il en résulte une cohésion dans le mariage des timbres et l'enchaînement des actions alors que la démarche semble aléatoire. Fort heureusement, Martin Klapper joue ici avec de nombreux jouets qui apportent une dynamique différente. La musique de son partenaire est réalisée en temps réel en captant et transformant les échantillons des sons de l’objétiste danois. Le duo atteint un degré de sophistication inouï dans les échanges / emprunts qui rend cette rencontre d’un type nouveau naturellement spontanée.  Le sens du timing du tandem Martin Klapper – Ulli Boettcher est impressionnant. Mais qui joue quoi ? On s’en fiche ! Hautement recommandable.
Klapper* - Küchen* - Irregular
Au rayon des collections, un sympathique vinyle 10 cm 33t, Irregular dévoile deux faces du duo Martin Küchen - Martin Klapper (Fylkingen FYSP 1006). Küchen joue ici du sax baryton. L’enregistrement date de 2001 bien avant que le vinyle ne fasse sa réémergence.

Agog  Hal Rammel Penumbra CD016 / Fractures and Phantoms Matt Turner & Hal Rammel Penumbra CD 017
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Une palette amplifiée construite par un artiste visuel dont on admire les photographies qui agrémentent les productions soignées de Penumbra. Le nom du label fait songer aux nuances ombrées des photos noir et blanc dont Hal Rammel est un véritable virtuose. Ce don de l’image l’a amené à construire un instrument amplifié au moyen d’une palette de peintre ovoïde hérissée de multiples tiges et lames métalliques verticales qu’il manipule avec un archet, des baguettes, des brosses, etc... La face interne du CD Agog. Music for Amplified Palette est ornée d’une photo très rapprochée de cet instrument particulier dont les sons évoquent ceux d’Harry Partch. On y aperçoit des lames de scies électriques. Ces tiges sont elles-mêmes barrées par des tiges plus fines créant des hauteurs / intervalles non tempérés. Effets de sonnailles, de sanza céleste, frottements, harmoniques, percussions accordées, harpe métallique, marimba chromé, les occurrences de la musique composite de Rammel s’étendent dans dix-sept miniatures qui détaillent les possibilités de ce curieux instrument. Une citation est reprise au bas d’une belle photo de la palette insérée dans le CD : the palette is set in accord with spectrum band (Robert Henri , The Art Spirit, 1923). Son premier album, The Devil is in the Detail, était accompagné de notes de pochette de Radu Malfatti, dans lesquelles cet improvisateur et compositeur exigeant faisait une exégèse enthousiaste de la démarche de Rammel. Avec Fractures et Phantoms, on peut mesurer la sensibilité et la musicalité de ce véritable improvisateur en compagnie du violoncelliste Matt Turner, un instrumentiste équipé de moyens considérables. Le dialogue et l’interpénétration des sonorités en sont absolument remarquables. Contrepartie visuelle de l’invention sonore, l’image photographique noir et blanc de la pochette est décrite comme étant des Pinhole Photograms. Cette image est un tirage photo de Rammel lui-même, tout comme l’image d’Agog. Fractures and Phantoms est publié à 144 copies numérotées.  L’adresse postale de Penumbra est localisée à Grafton, Illinois, une localité où, durant les années 20, des bluesmen de légende ont enregistré des faces mythiques pour le label Gennett : Skip James, Blind Lemon Jefferson.

Midwest Disquiet  Hal Rammel Penumbra CD 015. 99 copies en édition limitée numérotée et 201 copies en version standard.
 
On croirait avoir fait le tour du propriétaire avec Agog et Fractures. Ce serait méconnaître les ressources d’Hal Rammel. Il semble préparer son instrument en modifiant la dynamique de l’amplification. Il privilégie une dimension introvertie faite de pressions sur les tiges, de frottements avec une activité rythmique assez dense qui entraîne la musique dans une polyphonie de sons sourds, flûtés et glissés (Lost Bridge 7 :55). Un motif de cloches en boucles évolue insensiblement avec un charme plein d’hésitations qui enrichit la rythmique (The Undiscovered I 4 :29). Une évocation de sifflements de flûtes d’habitants d’une forêt vierge imaginaire (Dust of Details 10 :28). Cette impression est accentuée comme si cette polyphonie était entraînée par un cours d’eau invisible (Throttle and Disregard 8 :27). Soubresauts de marimba ou xylophone accordé dans une échelle improbable (The Undiscovered II 4 :25) qui aboutit à un tournoiement final de timbres percussifs assez étonnant. Sa musique se réfère indirectement à des racines africaines et ce n’en est pas le moindre paradoxe. Une musique réalisée avec soin et précision et une grande dynamique. On retrouve ces qualités au niveau des superbes pochettes et illustrations. Comme dans la série des Lost Data, trois 45t édités en édition limitée à 99 copies numérotées pour célébrer le 10 ème anniversaire du label, Penumbra Music. Lost Data, First Sleep et Next Memory (45-01/ 45-02/45-03), elles sont illustrées chacune d’œuvres d’art de Rammel ou du cliché d’une sculpture en céramique sa compagne Lilian (First Sleep). Un autre de ces instruments, l’Interocyter est documenté dans le 45t Song of the Interocyter (Penumbra 45-04). Entre art sonore et galerie d’art, Hal Rammel est un activiste connu de la planète improvisation pour les concerts du Woodland Pattern Book Center à Milwaukee.


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Cette manie de l’édition artistique soignée et limitée est poussée au paroxysme par les albums du trio Audiotrope auquel participent Rammel, le guitariste Thomas Gaudinsky et le saxophoniste soprano Steve Nelson-Raney, dont deux enregistrements figurent au catalogue de Penumbra (Improvisations for saxophone and organ avec Gary Verkade Penumbra CD 12 et Cutting Off The Edge avec le percussionniste  Jon Mueller Penumbra CD 011). Les albums d’Audiotrope font l’objet des publications tout aussi léchées du label Necessary Arts dont Gaudinsky est le maître d’œuvre. Veuillez attendre patiemment une prochaine page d’Orynx Blog, que je retrouve ma plume et vous serez servis.
J-M VS 

jeudi 11 avril 2013

Steve Beresford pianist and sonic table improvisor

Steve Beresford. Interview and overview













Dans le but de réunir quelques artistes impliqués dans l’électronique au sens large et les objets amplifiés et avec des parcours et des centres d’intérêts variés, j’avais sollicité Steve Beresford, Adam Bohman et les deux musiciens du groupe FURT, Richard Barrett et Paul Obermayer pour se livrer à une interview à quatre voix via e- mail et qui se voulait interactive. Bien que très différents, ces musiciens partagent de nombreuses choses en commun et, surtout, une véritable admiration réciproque. Aussi les quatre artistes ont développé l’électronique et les sons amplifiés un peu à l’écart des tendances fashionables d’aujourd’hui.
Alors que Richard Barrett est un compositeur réputé (élève de Brian Ferneyhough) et a développé une conception sophistiquée des manipulations du son électronique avec Paul Obermayer, Adam Bohman est l’archétype de l’autodidacte qui n’a pas froid aux yeux. Il étale un bric-à-brac délirant sur une table et l’amplifie empiriquement en collant des micro contacts au milieu de ses objets. Avec cet assemblage, il n’hésite pas à affronter tous les instrumentistes qui se présentent à lui. Steve Beresford est un des plus fervents supporters d’Adam Bohman et de son frère Jonathan (The Bohman Brothers Band !) Adam est aussi des piliers du London Improvisors Orchestra dont Steve est le pianiste attitré et un conducteur assidu et particulièrement brillant. Il a développé une approche de l’électronique « low –fi » avec mettant en batterie une kyrielle d’instruments vintage. Tout comme les deux inséparables compères du duo FURT, ses performances électroniques font preuve d’un sens aigu du timing et du rythme. Le duo FURT s’est produit à plusieurs reprises avec Adam Bohman. Le premier enregistrement de FURT associait Adam et tout récemment, ils devaient partager la scène du Freedom of The City 2010 jusqu’à ce que Richard Barrett, indisponible, fût remplacé par Phil Marks. Phil est le percussionniste de l’excellent trio Bark avec Paul Obermayer.

Comme ce projet d’interviews croisées semblait impraticable, j’ai opté pour livrer des portraits de chaque individualité au départ d’une interview dont voici le texte de Steve traduit par mes soins. Il est suivi par une série de questions qui tente de cerner certains éléments de sa démarche.

Steve Beresford



J-M Van Schouwburg :    Où, quand et comment as-tu commencé avec la musique, un premier(s) instrument(s) et une activité musicale ( écouter, jouer, à l’école, études, plaisir) ?

Steve Beresford 
Il y avait en permanence un piano à la maison et les deux côtés de ma famille aimaient la musique. Mon grand-père maternel avait joué du cornet dans un groupe de jazz des débuts avec son frère qui jouait du piano et de l’accordéon. Plus tard mon grand-oncle rejoignit le Debroy Somers Orchestra, joua pour Gaumont British Films et on raconte qu’il a joué avec Louis Armstrong à Londres au début des années trente. Mon grand-père abandonna le jazz au bout d’un moment et se mit à jouer du violon classique à la place.
Mes père et mère étaient de grands amateurs de swing et allaient beaucoup danser. Lui avait fait partie d’un chœur et plus tard chanta avec l’orchestre local. La maison était pleine de disques. Le premier disque que j’achetais était un 78 tours : ‘Good Golly Miss Molly’ de Little Richard.
Je pense que j’expérimentai avec des clusters au piano quand j’étais tout jeune et je commençai des leçons de piano à l’âge de huit ans. Mon intérêt pour certain type de musique n’était pas du goût de mon prof de piano  ou de mon prof de musique ; dès les 13 / 14 ans, j’écoutais Coltrane et Cage ainsi que du jazz plus conventionnel. La plupart de mes tentatives pour apprécier la musique classique occidentale impliquaient Tchaikovsky et Chopin. Mais je ne les aimais pas. Plus tard, j’entendis le Prélude en Mi bémol Mineur de l’Op. 48 et la Tallis Fantasia de Vaughan Williams et j’aimais beaucoup cela.

Comme la BBC avait un programme jazz avec un répertoire très étendu, j’entendis des choses à la radio comme Steve Lacy et Cecil Taylor dans ‘Johny Come Lately’ et j’adorais.
Plus tard, il y eut Albert Ayler et un session live du Spontaneous Music Ensemble. Cela devait être aux alentours de 1968. Je jouais alors de l’orgue Hammond et de la trompette dans un sould band local. J’achetais tous les disques d’improvisation libre of free improvisation que je trouvais et que je pouvais m’offrir.

JM VS : Où, quand et comment t’es-tu mis à improviser. Etait-ce un choix délibéré de faire de l’improvisation ou quelque chose qui a grandi petit à petit de l’intérieur?
Aussi dans le cas d’études musicales, était-il alors facile de découvrir cet intérêt musical fondamental qui devait être bien différent de la norme.... Comment es-tu devenu complètement convaincu par l’improvisation, tout en étant impliqué dans la composition  ou d’autres genres musicaux?

SB : Je trouvais qu’improviser était très difficile au début. Quand j’entendis le Green Onions de Booker T and The MGs’, c’était suffisamment simple pourque je puisse travailler sur ce qui se déroulais. C’était dans le contexte du soul band que nous avions à l’école. Je pense que probablement, j’en acquis l’idée assez rapidement, mais restais dans le brouillard au sujet des techniques du piano jazz durant mon séjour à l’université; personne ne pouvait m’expliquer quoi faire de ma main gauche.

Après avoir quitté I’Université de York en 1971, je restai en ville et formai un trio d’ improvisation appelé ‘Bread and Cheese’ avec deux musiciens US. Nous aimions particulièrement Derek Bailey, Evan Parker, Elvin Jones, Don Cherry et Luciano Berio. L’instrumentation de départ était guitare, piano et batterie, mais nous utilisions souvent nos voix et j’avais de petits instruments aussi. Le guitariste du groupe - Neil Lamb – écrivit un morceau pour Derek Bailey, qui vint à l’université la jouer en concert avec quelques impros libres.

Derek interpréta la composition de Neil de manière relâchée, si je me souviens, and le département musique présenta son improvisation comme si c’était un petit bonus à l’œuvre sérieuse ( parce qu’écrite).

Par la suite, Martin Mayes et moi avons présenté quelques concerts d’improvisation libre à l’Université :  Evan Parker, Han Bennink, Derek Bailey, Peter Brötzmann et Fred Van Hove. Je commençais à prendre le train de minuit vers Londres pour jouer au Little Theatre Club et aussi avec  The Portsmouth Sinfonia, un orchestre plutôt hétéroclite qui comprenait Michael Parsons, Brian Eno, Gavin Bryars et pas mal d’artistes visuels.

Au Little Theatre Club, je rencontrai à nouveau Derek et Evan et aussi des musiciens plus jeunes. Quelques-uns d’entre eux se retrouvèrent sur Teatime, le LP Incus que nous fîmes en 1975 : Dave Solomon, Nigel Coombes, Garry Todd et John Russell. Je jouais énormément avec eux et d’autres comme Terry Day, Mongezi Feza, Roger Smith et ainsi de suite.

J’emménageai à Londres en 1974. A cette époque, il y avait régulièrement des concerts de la Musicians’ Co-Op à l’ Unity Theatre au Mornington Crescent et j’y jouais avec la plupart des improvisateurs de Londres. (Excepté John Stevens avec qui je jouai seulement à deux reprises, ce que je regrette).

Je jouais aussi avec un orchestre soul que nous avions lancé à York. Il incluait Stuart Jones à la guitare, Stuart était aussi dans Gentle Fire qui jouait du Cage et du Stockhausen. 

J’aimais mélanger tout cela et je continuais de jouer de la musique populaire et de danse, mais c’était bien sûr toujours l’improvisation libre qui était la partie la plus importante de ma vie. Je ne me souviens pas  quand j’en ai pris la décision mais le professeur et compositeur Bernard Rands m’avait dit deux ou trois choses très encourageantes, spécialement dans le contexte de l’Université de York où chacun essayait intentionnellement de vous décourager par tous les moyens.

Durant quelque temps, je jouais de la guitare basse dans un groupe appelé Roogalator, qui ajustait ensemble quelques idées rythmiques très intenses et variées. Je préférais la musique de danse comme celle-là. Plus tard, cela m’a amené à travailler sur des morceaux de Dub jamaïcains avec  Adrian Sherwood,

Nous avons ensuite formé le London Musicians’ Collective et cela a créé encore une plus grande ouverture. Nous avions un lieu (NDT situé Gloucester Avenue) et beaucoup sont venus nous rendre visite du monde entier.

JMVS  Etant déjà pianiste et aussi trompettiste et bassiste, pourquoi t’es – tu mis à jouer avec des jouets, des objets et des instruments jouets : absence de piano ? ( je me souviens très bien de ton concert solo de Bruxelles en 1977)...... Peux-tu expliquer cette pratique depuis le début jusqu’à son évolution récente vers l’électronique ? Tu as aussi réalisé des installations.
C’est une composante important de ta personnalité où interviennent des qualités rythmiques, quelque chose de spécifique avec le timing ? Tu peux un peu expliquer cela.

SB Je suis un admirateur inconditionnel des stand-up comedians et je pense que le timing est quelque chose de fondamental autant en comédie qu’en impro libre. Nous n’utilisons pas un temps métrique mesuré, mais nous sommes tout à fait bons avec un temps psychologique, comme dirions-nous, Stewart Lee, un comédien avec qui je travaille sur un projet pour l’instant. 

Initialement, je collectionnais de petits instruments parceque de nombreux endroits étaient sans piano. Ma collection s’est beaucoup transformée au fil des décennies, mais je me suis arrêté à la technologie des années mi- 80’s pour le moment. Peut-être, je vais faire évoluer cela d’ici peu. Les  pianos jouets étaient le subterfuge évident à la non-existence de piano dans la plupart des lieux, mais toutes sortes d’autres choses apparurent, partiellement parce que je joue aussi des cordes pincées et des trucs à souffler autant que des claviers. Actuellement, je n’utilise plus aucun clavier avec mon installation électronique. (On se souvient de ses Farfisa et Casio durant les années 80 – ndla).

L’installation que j’ai réalisée– à l’occasion du show collectif lors la récente ouverture de l’ Usurp gallery – était une version fort ritualisée du matériel qui me sert par ailleurs en concert. J’en ai réduit l’assemblage, déposé sur une table d’école Thaï, à des objets bruiteurs en plastique bon marché. C’était excessivement coloré et fort grésillant. Un court enregistrement de moi jouant cette collection était diffusé par des casques audio.

Je ne sais pas si je parviendrais à en expliquer des interrelations musicales. Je pense que cela doit être amusant et que cela produit une nouvelle musique à chaque fois.


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Alterations  (Terry Day, Peter Cusack, David Toop, Steve Beresford 1979 - 1986)

Voici un groupe essentiel de la scène improvisée qui tranche complètement sur les idées et les définitions répandues. Les musiciens utilisaient beaucoup d’instruments : Terry Day : percussions, sax alto, violoncelle, pipeaux, voix et textes, Peter Cusack, guitares, ukélélé,  bouzouki, David Toop : flûtes de concert, flûtes inventées, basse électrique, guitare , Steve Beresford : piano, claviers électroniques, pianos jouets, jouets, trompette, basse électrique. Ils passaient fréquemment d’un instrument à l’autre travestissant plusieurs styles musicaux en les faisant coexister subtilement ou collisionner de manière abrupte ou … idiote. Au fil des ans, la musique est passée de l’acoustique vers l’amplification. Elle était parfois indescriptible. Dans l’interview ci-dessous, il semble que SB s’exprime peu sans doute parce qu’il ne trouve les mots pour expliciter ce qu’il y avait de particulier dans ce groupe que lui-même juge primordial dans sa vie musicale.

Albums : Alterations Bead 9 1979 / Up Your Sleeve Quartz 1981 / My Favourite Animals Nato 1984/ Voilà Enough 1981 Atavistic / Alterations Live Live Recordings 1980 1983 Intuitive Records IRCD 001.

J-M VS : Je viens enfin de trouver le CD Intuitive d’Alterations et j’adore le concert de  Copenhagen : c’est un morceau fantastique! J’ai aussi écouté Voilà Enough sur Atavistic .
Ce groupe était très particulier : Est-ce que l’expérience d’Alterations, et le fait d’avoir travaillé avec eux, a une influence sue ce que tu fais maintenant ?

SB : Je pense que jouer dans  Alterations a influencé tout ce que j’ai fait depuis, mais pas nécessairement de manière très évidente. Il y avait une situation unique de relations dans le groupe qu’il serait impossible à recréer. Pour moi, c’était de loin plus important que le matériau musical employé. Cela explique aussi pourquoi les gens du rock ne pouvaient s’identifier à cela – la façon dont nous travaillions était très éloignée des procédés conservateurs et rétrogrades de presque tous les groupes de rock.

De toute façon, je n’aime pas trop la rock music. Funk, pop, reggae, country, etc – excellent !  Mais je possède à peine trois disques de ce que  la plupart des gens décriraient comme du « rock »


 J-M VS : J’ai entendu le groupe trois fois: en 79 au  Palais de Beaux Arts à  Bruxelles ( la deuxième face d’ Up Your Sleeve /Quartz) et au Festival Incus en 1986  au Arts Theatre Club Great Newport street . C’était votre dernier concert, je pense. Combien de concerts avez-vous fait en dehors de Londres ?  

SB Alterations a joué pas mal en Allemagne, aux Pays Bas et en Belgique, aussi loin que je puisse me souvenir.


J-M VS  Je ne comprends pas pourquoi les gens de la scène rock alternative (RIO  Musiques de Traverse, nowave) n’ont pas fait appel au groupe. Alterations était  parfait pour ouvrir les choses et très plaisant au niveau scénique.... Sa musique a bien résisté  au temps, je  ne suis pas sûr qu’un autre groupe allait si loin avec autant de légèreté.
Une qualité qui me fait penser à ce que Derek décrivit pourquoi il aimait le fameux album solo de Paul Rutherford,  Gentle Harm of The Bourgeoisie... Sérieusement pas sérieux.

SB  C’est très chouette à entendre ! J’aime penser que c’est quelque chose que je pourrais faire de temps à autre.

JM VS Vous apportiez un tas d’interrogations, c’était parfois inconfortable et un peu délibérément idiot (silly en anglais)  ?  Est-ce que chacun dans le groupe partageait le même avis concernant la direction de la musique ?
Quand Pete, David et toi jouaient des guitares, cela sonnait comme une véritable musique d’ensemble. Etait-ce préparé à l’avance ou discuté ?

SB Jamais.

J-M VS  Est-ce que la musique du groupe avait une relation avec cette définition de la musique improvisée libre comme étant "non-idiomatique" ?

SB  Non !

JM VS Voilà enough ! (titre du CD d’Alterations 1981 Atavistic)

SB J’avais une boîte avec ces enregistrements sur CD’s et le titre sur la boîte était “Viola Enough!”.

J-M VS J’apprécie sincèrement ce groupe Alterations ...

SB (en français) :  Moi aussi.

Steve Beresford.

Pour les improvisateurs étrangers de passage à Londres, Steve Beresford est un visage familier qu’on croise fréquemment dans les nombreux lieux de la ville dévolus aux musiques improvisées et expérimentales. Visiblement, après plusieurs décennies sur les scènes européennes en compagnie de personnalités aussi remarquables qu’Han Bennink, Derek Bailey, Eugène Chadbourne, John Zorn, Lol Coxhill, Tony Coe, Benat Achiary, Tristan Honsinger, Roger Turner etc… sans oublier de multiples productions professionnelles (studio, cinéma, etc), il a gardé intact l’enthousiasme d’auditeur et de découvreur de musiques qui l’ont plongé dans l’univers naissant des musiques improvisées et expérimentales au début des années 70. Steve adore se retrouver dans l’atmosphère des concerts et semble avoir autant de plaisir à écouter ses collègues et amis qu’à jouer lui-même. Il soutient activement les series de gigs sous l’égide d’un club en s’y rendant autant que le permet son emploi du temps. Une série de concerts « londonienne » accueille une fois par mois trois sets avec trois groupes différents, parfois 4 et le responsable du club est souvent lui-même musicien. La rémunération est « aux entrées », chaque participant recevant une part égale du montant de la caisse. Steve Beresford était un inconditionnel du Bonnington Arts Center au sud de la Tamise, une salle minuscule à l’étage d’un restaurant végétarien. Adam Bohman, le responsable du Bonnington, a emménagé non loin de là au Battersea Arts Centre, une structure professionnelle qu’il vient d’ailleurs de quitter récemment. Parmi les organisateurs légendaires, il faut citer John Russell et son Mopomoso au Vortex, la chanteuse poétesse Sybil Madrigal au Boat Ting sur un bateau ancré dans la Tamise, Alan Wilkinson au Flim Flam dans un pub de Stoke Newington, non loin de l’ancien Vortex. Les musiciens qui entourent Eddie Prévost (Sébastian Lexer, Seymour Wright etc..) jouent habituellement au Goldsmith College.  Et last but not least, Hugh Metcalfe qui vient de quitter Londres mettant fin à plus de 25 ans de transhumance de son délirant Klinker Club bi-hebdomadaire dans les pubs du Nord-Est. Steve se félicite de découvrir un nouveau venu original et la capacité d’un musiciens à assembler un groupe qui ouvre de nouvelles perspectives. Ces gigs servent de banc d’essai et nombre de musiciens jouent jusqu’à plusieurs concerts par semaine. Il ne suffit pas d’être un « excellent » improvisateur. Le fin du fin est de réussir le pari d’ un nouveau groupe qui se rencontre pour la première fois et donne à entendre une performance originale. 
Pour Steve, la scène de la musique improvisée ce sont tous ces femmes et ces hommes avec un talent original et qui partagent ce besoin d’expression collective au fil des saisons depuis l’époque du Little Theatre Club jusqu’à aujourd’hui. A la base de ce tissu de relations, il y a un sentiment de sympathie naturel, un chaleureux welcome pour quiconque apporte sa contribution, même modeste, à l’édifice. Et cela, au-delà des sexes, des générations, des backgrounds, des nationalités, origines ethniques, etc… Dès qu’un improvisateur étranger vient s’établir à Londres, même par intermittence, il est aussitôt adopté par cette communauté, forte de plusieurs centaines d’individus. Il y a quarante ans c’étaient l’américain Jim Dvorak et le brésilien Marcio Mattos, lequel à peine arrivé en 1969 jouait le lendemain avec John Stevens dans un Arts Lab. Aujourd’hui, le contrebassiste français Guilaume Viltard est fréquemment demandé et le madrilène Javier Carmona est un des deux batteurs habituels du London Improvisors Orchestra, un job qui a déjà été partagé par Louis Moholo, Steve Noble, Mark Sanders et Tony Marsh. (Tout récemment, Javier Carmona s’est établi à Barcelone).
Depuis 1999, ce très grand orchestre à géométrie variable rassemble une quarantaine de membres et chacun d’eux a la possibilité de proposer une direction. Steve Beresford en est le pianiste attitré et un de ses membres inconditionnels. Il est remplacé par Veryan Weston en personne lequel attend paisiblement que Steve dirige l’orchestre pour monter sur scène. Les concerts ont lieu au Café Oto à proximité du Vortex, lui-même trop exigu pour accueillir la moyenne des 25/30 musiciens - jamais les mêmes ! - qui se présentent à chaque rendez-vous mensuel. Steve improvise sa conduite généralement comme un concerto avec un soliste tout en tirant parti des personnalités présentes et des sections instrumentales. Outre les cuivres où officiaient Paul Rutherford et Harry Beckett, aujourd’hui disparus, il y a une impressionnante section de cordes avec Phil Wachsmann, Sylvia Hallett, Susanna Ferrar, Charlotte Hug, Hannah Marshall, Marcio Mattos,  David Leahy, Simon H Fell et BJ Cole, légendaire steel guitariste de studio. Dans ce contexte, SB se révèle un véritable maestro livrant à chaque concert une des pièces les plus consistantes musicalement. Sous sa conduite, le LIO dépasse la problématique improvisation/composition : de la grande musique. Son travail consiste à mettre en évidence les qualités et le potentiel de l’orchestre.
Parmi ses groupes favoris, on peut compter le trio avec le tromboniste Alan Tomlinson et Roger Turner (Trap Street/ Emanem), des duos avec John Butcher (Freedom of The City 2001 Emanem) et Han Bennink (Live in Edam /ICP), et une très intéressante collaboration avec Tania Chen où les deux pianistes dialoguent avec des objets, des jouets, l’électronique (Ointment/ Rossbin). Son entente avec Lol Coxhill est plus que musicale : humaine et chaleureuse avec ce qu’il faut de non sense british pour réellement détendre l’atmosphère (on pense aux stand-up comedians évoqués plus haut). Durant les années 80, il fut un des artistes associés au label Nato entre autres avec les Melody Four, un trio focalisé  sur la relecture des standards de tout poil et de toute origine combinée avec des versions chantées. Steve a tourné dans toute l’Europe avec le soprano lunatique de Coxhill et la clarinette délicieuse de Tony Coe. Tony jouait aussi du sax ténor et Lol est un chanteur de chansons qui aurait fait une brillante carrière de crooner dans une autre vie.
Emanem vient de rééditer Teatime, un 33 tours publié en 1975 par Incus, le label d’Evan Parker et Derek Bailey. Teatime réunit outre Beresford, Nigel Coombes, le violoniste éternel du Spontaneous Music Ensemble de 1976 à 1993, Dave Solomon le batteur qui avait joué dans les Roogalators et un vrai spécialiste du drumming Tamla Motown, Garry Todd, un saxophoniste ténor particulièrement original et le guitariste John Russell, alors à la guitare électrique. Le  disque contenait différents sous – groupes avec des titres délirants : European Improvised Music Sho’Nuff Turns You On. C’est un excellent document sur l’activité de musiciens dit « de la deuxième génération » qui ont eu une influence non négligeable sur la scène improvisée radicale. Steve Beresford fut un des premiers musiciens européens à collaborer avec John Zorn, Tom Cora, Eugene Chadbourne, Toshinori Kondo etc… Ce qui l’a amené à enregistrer pour Tzadik, le label de Zorn, avec les albums Cue Sheets et Cue Sheets II où on retrouve des collègues de la scène londonienne. Beresford a même enregistré un de ses albums avec Zorn et l'équipe du quartet Masada (Dave Douglas, Greg Cohen et Kenny Wollesen) : Signals for Tea  (avant Japan). Il en a écrit tous les titres et chante les lyrics écrit par son pote Andrew BrennerFoxes Fox est un quartet énergétique rassemblant Louis Moholo, Evan Parker , John Edwards et SB et qui fut fréquemment à l’affiche du Vortex avant le départ de Moholo pour l’Afrique du Sud (Naan Tso)/ Psi. Du free – jazz costaud avec Parker au ténor et la propulsion effervescente de Moholo, mais à l’anglaise : complètement improvisé et avec une écoute mutuelle au service du collectif. Leur nouveau CD pour Psi est une pure merveille : Live at The Vortex (Psi 12.01) est un extraordinaire concert de 2006 dans lequel Steve mouille sa chemise en faisant preuve d'imagination et Evan Parker à son meilleur pressé par les roulements infernaux de Louis Moholo - Moholo. En prime Kenny Wheeler pour un long morceau.













Tout récemment Check for Monsters (Emanem 5002) s’impose par le dialogue époustouflant qu’il livre avec deux « monstres » de leurs instruments respectifs : la violoncelliste Okkyung Lee et le trompettiste Peter Evans. Dans cet album où tout semble pouvoir arriver, Steve Beresford nous dévoile ses capacités de pianiste et d’improvisateur en compagnie de deux phénomènes. Peter Evans et  Okkyung Lee développent des lignes contrapuntiques quasi polyphoniques souvent ahurissantes. Elles rivalisent avec les possibilités du clavier pour créer une multiplicité de lignes.  Il faut toute l’intelligence de SB pour créer des liens et des transitions de manière à créer l’ossature de cet organisme vivant en métamorphose perpétuelle.  Parmi toutes les pistes des musiques auxquelles SB a participé et qui sont évoquées ici, Check For Monsters, est une des plus fertiles. C’est aussi l’enregistrement que je recommande spécialement si vous croyez plus en la sélection qu’en la collection. Un trio qu’on aimerait glisser dans la boîte à suggestions d’organisateurs de festival éclairés. Aussi le duo avec Bennink "Live In Edam" (ICP) est particulièrement réussi : Steve fait mieux que se défendre avec sa table à malices. Etrangement , la musique de ce duo hétéroclite est envahie par une symbiose indéfinissable, mais très réussie entre les rythmes du batteur qui fusent dans tous les sens et les sonorités feux d'artifices de Beresford . Le grand Han Bennink, un grand du rythme et du jazz à tous les étages, a trouvé là un interlocuteur parfait avec un sens du timing exceptionnel : Steve Beresford.
J-M VS paru dans Improjazz 2010.

PS : Un cédé curieux a été publié dans les années nonante par le label Scàtter : Fish of the Week !
Steve Beresford, Alexander Balanescu, Clive Bell, Francine Luce, John Butcher et Mark Sanders. Aujourd'hui introuvable et à recommander !!

mercredi 10 avril 2013

Objects & Build instruments : Hugh Davies & Adam Bohman

Objects & Build instruments : Hugh Davies, Adam Bohman, 
Martin Klapper, Hal Rammel & Johannes Bergmark

Ces dernières années, de nombreux improvisateurs utilisent des objets qu’ils transforment en instruments de musique / « objets musicaux ».
Il me semble intéressant de souligner l’apport de quelques artistes, avec en premier lieu, Hugh Davies (1943-2005), dont l’influence initiale dans l’improvisation radicale me semble incontournable.
Hugh Davies
Des musiciens comme Eddie Prévost, Keith Rowe, Derek Bailey, Evan Parker et Paul Lytton, considérés aujourd’hui comme des pionniers majeurs  de l’improvisation libre / radicale, ont mis en exergue un aspect capital de leur démarche musicale lors de leur émergence au début des années 70. Il s’agit de l’abolition de la différence – ou de la limite – entre les bruits et les « sons musicaux ». Dans leur langage musical, la frontière entre la « note » et le bruit, qu’il soit émis par un instrument « torturé » ou détourné de sa fonction première (ce pourquoi il est fait) ou par un objet intégré dans l’acte musical, a complètement disparu. Ecoutez-les enregistrements d’AMM vers 1968 (the Crypt / Matchless), le duo d’Evan Parker et Paul Lytton en 1971/72 (Collective Calls/ Psi), les solos de Derek Bailey (Solo Vol.1 et Lot 74 Incus) ou encore le premier album solo d’Evan Parker (Saxophone Solos 1975 /Psi), vous tenez là d’excellents exemples de cette approche révolutionnaire. Si un Keith Rowe a intégré des objets de la vie quotidienne dans la pratique sonore d’AMM autour de son attirail guitaristique et a récolté les fruits de sa démarche après trois décennies, on semble ignorer aujourd’hui que ces deux légendes de l’improvisation libre britannique que sont Evan Parker et Derek Bailey, ont joué avec un inventeur discret et oublié, voire complètement inconnu des praticiens qui marchent dans leurs traces. Ou dans celles des Rowe, Prévost, mais aussi de Radu Malfatti, etc…  :  Hugh Davies (23 avril 1943 – 1 janvier 2005). Le groupe : Music Improvisation Company, le label : ECM ( ! oui !?), les années : 1968 - 1972. 
Inventeur d’instruments amplifiés créés avec des ressorts, des tranche-tomates (ou eggslicers !) et des lames et dont les sonorités évoquent l’électronique, Hugh Davies fut l’assistant de Stockhausen en 1964/66, entre autres pour la création de Mikrophonie, une œuvre qui utilisait des sons « concrets » provenant d’un tam-tam au moyen de micro-contacts et de filtres et un instrument, le tam-tam (ou gong oriental) qu’utilise toujours aujourd’hui Eddie Prévost au moyen de l’archet. Dans ce microcosme musical de l’improvisation londonienne, Davies n’est pas le seul à avoir été « assistant » de Karl-Heinz Stockhausen. Il y a été précédé par Cornelius Cardew, alors jeune compositeur expérimental, enfant prodige de la nouvelle musique et … membre d’AMM. Cardew composa d’ailleursTreatise pour ses amis d’AMM, Rowe, Prévost et Lou Gare. Avant d’être rejoint par Hugh Davies dans Music Improvisation Company, Evan Parker et Derek Bailey jouaient d’ailleurs dans ce groupe avec  le pianiste John Tilbury qui devint lui-même membre d’AMM vers 1981.
Si aujourd’hui, on apprécie à sa juste valeur le travail d’Eddie Prévost, et son atelier londonien y a largement contribué aux yeux d’une nouvelle génération, l’apport d’Hugh Davies est largement passé sous silence. Au sein de Music Improvisation Company, cet artiste a contribué directement au développemnt personnel de la musique de Derek Bailey, Evan Parker et Paul Lytton et à leur pratique instrumentale. M.I.C. a été le groupe dénominateur commun d’Evan Parker et Derek Bailey entre 68 et 72 et, inévitablement, la démarche radicale d’Hugh Davies a eu une influence prépondérante dans leurs recherches... Il suffit d’écouter les enregistrements de Bailey en solo et ceux du tandem Parker / Lytton de ces années. Dans son livre Improvisation Its Nature and Practice In Music, Bailey consacre tout un chapitre à l’expérience de Music Improvisation Company durant laquelle les idées et la pratique de ces improvisateurs évoluent dans un processus ouvert d’apprentissage mutuel jusqu’au stade de la maturation artistique assumée. C’est finalement l’utilisation exclusive d’objets amplifiés (Davies) ou « trouvés » (Jamie Muir) qui caractérise le mieux l’esprit de cette musique. D’ailleurs, Paul Lytton ne s’en cache pas, c’est sous l’inspiration de Davies qu’il construisit son installation de « live electronics » avec microcontacts, cordes de guitares, pièces de meccano, coupe – tomates et fouet à blanc d’oeuf. Lytton remplaça même Davies au sein de MIC. J’ajoute encore que ce groupe séminal comprenait aussi l’inénarrable percussionniste Jamie Muir, un phénomène scénique qui fut ensuite engagé par Robert Fripp en 1973 au sein de King Crimson aux côtés de Bill Bruford dans le but d’improviser « radicalement ». En novembre de la même année, Muir quitta la scène musicale sans crier gare pour un monastère bouddhiste.

En clair, selon les dires de David Toop, quiconque aujourd’hui installe des objets de la vie quotidienne sur une table, l’amplifie, que ce soit au moyen de micro-contacts ou d’éléments piézo-électriques, et utilise les « bruits » qui en résulte pour en faire de la musique, a une dette envers Hugh Davies.  Or cette activité sonique « objétiste » est au cœur même de la musique improvisée radicale, les instrumentistes utilisant leurs instruments comme source sonore brute en dépassant complètement l’usage « normal » de ces derniers.
Pour compléter le tableau, j’ajouterai que Hugh Davies a été le fondateur de l’Electronic Studio du Goldsmith College (le repaire de Tilbury et Prévost, mais aussi d’Howard Riley) et fut une sommité internationale dans l’inventaire musicologique exhaustif des recherches en musique et lutherie électroniques en collaborant à des publications innombrables et en rédigeant des entrées dans plusieurs encyclopédies. Encyclopédies qui, en tant que matériel/objet serviront d’ailleurs à créer son fameux Sho-Zyg. Bien que quasi-tous ses albums et de nombreux disques auxquels HD a participé me sont passés par les mains, j’ai décidé de me focaliser sur des deux albums solos disponibles, Warming Up The Iceman et Performances 1969 – 1977. Je signale l’existence de Sound Heard A Pot Pourri of Environmental Projects and Documentation, Projects with Children, Simple Musical Instruments, Sound Installations, Verbal Scores, and Historical Perspectives (SoundWorld). Ce livre fait le tour du propriétaire des réalisations et activités de cet inventeur insatiable et perfectionniste. Le CD anthologique qui l’accompagne  offre le plus large panorama de l’inventivité cette personnalité atypique.

Hugh Davies Warming Up the Iceman GroB 324 / Performances 1969 – 1977 another timbre edition cd-r at-r01
For Hugh Davies Hugh Davies + Adam Bohman, Mark Wastell, Lee Patterson another timbre at 11
Parmi les enregistrements disponibles de Hugh Davies, ces deux albums solos relativement récents sont de parfaits exemples de sa pratique musicale et de ses inventions.  La pochette de Warming Up the Iceman contient de superbes photos couleurs des instruments qu’il a créés de toutes pièces. Hugh Davies n’essaie pas de construire quelque chose qui ressemble à un instrument de musique, comme, par exemple, les fantastiques boiseries du Daxophon d’Hans Reichel, un musicien lui aussi trop tôt disparu. Hugh se contente de jouer avec le bruit produit en percutant ou frottant un des cinquante ressorts  qui font partie de « My Spring Collection » (écrit-il) ou un de ses multiples Sho-Zyg. Installé dans la couverture cartonnée d’une encyclopédie (initiales de Sho à Zyg), son premier instrument fait d’objets usuels amplifiés, le Sho - Zyg a évolué dans une série d’inventions ahurissantes dont il a conservé la dénomination initiale. Les pièces de Warming Up ont été enregistrées en 2000 à Cologne et constituent un beau témoignage de ses instruments tels qu’ils ont évolués au fil des ans. Parmi ces instruments, il faut noter le Multi Sho-Zyg, soit en résumé, un Sho-Zyg à étages, comme on peut le voir dans les illustrations en couleurs dans la pochette. Si Hugh Davies joue avec le bruit brut, il faut souligner la dynamique sonore de son jeu et dire qu’il est concerné par des hauteurs de sons précises. Performances 1969 – 1977 est une anthologie d’enregistrements remarquables qui offrent un excellent panorama de sa créativité. Il a été étrangement publié sous forme de CDR par another timbre pour accompagner un CD du même label, « for Hugh Davies » lequel rend hommage à notre inventeur. On y entend Adam Bohman, Lee Patterson et Mark Wastell improviser avec ces enregistrements de H D en duo, trio et quartet. La musique est intéressante et sensible, mais on pourra préférer les enregistrements solitaires de Davies pour leur relation intrigante avec le silence et la dynamique particulière qui en découle. HD est un musicien du bruit (noise) qui peut se révéler à la fois abrupt et agressif, subtil et poétique. Mais sa musique n’est jamais volumineuse ou saturément décibélique, que du contraire. On sait que les praticiens du noise, issus du post-rock ou de l’ « industriel », se sentent tenus à distance par les improvisateurs virtuoses issus du jazz libre et du contemporain (Bailey, Parker, Van Hove, Lovens, Barry Guy), mais ils retrouveront chez Hugh Davies un des leurs, adepte du Do It Yourself , un des motto de base de l’improvisation radicale. Si Waiting présente ses instruments au terme de leur évolution, Performances nous donne à entendre un concert bruitiste low-fi au Ronnie’s Scott en 1973 et une music for bowed diaphragms au moment où cette pratique s’est révélée. Il me semble qu’il y atteigne la quintessence de son art : il est d’ailleurs impossible de deviner comment certains sons inouïs sont produits. Derrière une apparence anodine de Prof Trouvetout archiviste maniaque, se cache un explorateur sonique radical d’une violence abrupte et contenue. Quelqu’un qui ose et remet tout à plat.  Aussi le plus curieux, une salad (for egg- & vegetable slicers) de 1977, où se succèdent micro-sons  piqûrés, glissandi tailladants, frottements électrogènes, réverbérations fantômes etc… le tout exécuté avec autant de concentration appliquée que de fausse nonchalance toute british. Dans l’attitude, une pincée d’humour à froid rendait cette approche familière. Il ne dédaignait aucune manipulation, percussive ou « secoueuse », ayant un don d’émerveillement proche de celui des enfants qui s’approprient un nouveau jouet tout en ignorant son fonctionnement.  Hugh Davies était un de ces personnages irremplaçables de la free music comme l’étaient Derek Bailey, John Stevens et Lol Coxhill. 
Dans un autre page de ce blog, vous trouverez un de mes textes que le magazine Improjazz a publié en hommage à Hugh Davies quelqes mois après qu’il nous ait quitté. 

Reality Fandango Adam Bohman & Roger Smith Emanem 4135
A Twist For All Pockets The Bohman Brothers. Rossbin RS 003
The Bohman Brothers Peripheral Conserve pH -10  vinyle 10 cm
Back on the Streets The Bohman Brothers.
Back on the Streets


Aux antipodes de l’esthétique soignée et méticuleuse de Davies, Adam Bohman est au départ un fan des musiques improvisées et un acheteur de disques dès 1976, lorsqu’il découvre la première manifestation du  Company de Derek Bailey avec Evan Parker, Lol Coxhill et Misha Mengelberg au festival de Bracknell. Fréquentant l’atelier d’improvisation et d’initiation à l’électronique de Phil Wachsmann au West Square Studio, Adam Bohman y découvre l’utilisation des micro-contacts. Comme il ressent le besoin irrépressible de s’exprimer et qu’il n’est pas instrumentiste, AB rassemble des objets et des épaves d’instruments à corde sur une table sur laquelle sont fixés des micro contacts au moyen d’une glu synthétique. Ressorts de toutes dimensions, verres, morceaux de carrelages, brosses, peignes à cheveux, éclats de vitres, boîtes métalliques, moules à gâteaux, fils métalliques tendus sur des objets résonnants, batônnets…. Si Hugh Davies met en place et amplifie ses objets minutieusement dans un contenant conçu avec un réel talent artisanal, l’instrumentarium d’Adam Bohman se distingue par une apparence aléatoire, les objets se contentant d’être déposés sur la première table venue dont il réarrange l’ordonancement  à chaque concert. L’amplification low-fi est assurée par un ampli de guitare portable genre Fender Champ, mais souvent plus cheap. Après deux décennies de pratique, ce « non-musicien » est devenu un improvisateur incontournable et fascinant. Deux albums, Reality Fandango et A Twist For All Pockets expriment les deux pôles de son activité, l’un « instrumental », l’autre poético-nonsensique. Reality Fandango nous le fait entendre avec le guitariste Roger Smith, virtuose de l’extrême et membre à vie du Spontaneous Music Ensemble de John Stevens dernière mouture. Il fut un compagnon parmi les plus proches de feu John Stevens. Adam fut sans doute un de leurs auditeurs les plus assidus au gré des apparitions intermitentes de ce groupe mythique devenu quasiment fantôme  dans le réseau des pubs londoniens. Adam et Roger créent un tissu de correspondances insoupçonnées qui finit par emporter l’imagination de l’auditeur. La jungle de bruitages est lacérée par les traits arachnéens de la guitare espagnole (« classique »). Roger Smith improvise en écartelant les positions et les associations de notes les plus injouables avec ses dix doigts et une conception très personnelle du sérialisme comme si c’était la chose la plus naturelle, « organique » pour reprendre le mot favori de son mentor John Stevens. Le jeu d’apparence dilettante d’Adam Bohman cristallise toutes les irrégularités rythmiques de la six-cordes nylon, Smith se focalisant sur le sérialisme rythmique (cfr son interview par Théo Jarrier où il explique qu’il a intégré dans son jeu la pratique des batteurs après en avoir décortiqué tous les exercices de base). Bohman a acquis la faculté d’intégrer ses manipulations, grattements et frottements d’objets dans le flux sonore d’instrumentistes particulièrement impressionnants et cela, dans une dimension surréaliste, comme l’a relevé avec justesse Steve Beresford, un de ses plus ardents supporters, lui-même adepte de la table à « brol ».  C’est pourquoi Adam Bohman est un pilier incontournable du London Improvisors Orchestra dont les nombreux cédés ont été publiés par Emanem et Evan Parker en personne sur son label Psi. De cet orchestre est née une collaboration, Trip-Tyk avec la hautboïste Catherine Pluygers et le saxophoniste Adrian Northover avec lequel il organise aujourd'hui le Horse Club non loin de Waterloo Station. Rien qu'à lire les titres des 18 morceaux de leur CDr Porridge Diplomacy, vous êtes transporté au pays d'Alice : Hedgerow Complications, Frozen Manicure, Fluorescent Ferret Time, Luggage Daffodils and Tungsten, Temporal Toffee, Furlong Compression Mode, Cannibal Magnetism, ....


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Cet aspect surréaliste prend toute sa dimension avec le tandem des Bohman Brothers qu’il compose avec son frère Jonathan Bohman. Le duo est tout autant une performance théâtrale vivante où la scène et la ville se confondent avec effarement qu'un acte musical inclassable. Indescriptible et « inenregistrable ». Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil sur le court-métrage que le cinéaste Peter Strickland leur a consacré sous le titre Berberian Sound Studio, titre que cet opus drôlatique et complètement jeté partage avec le long-métrage du réalisateur, considéré comme le film arty de l’année 2012 en UK. On y voit les Bohman, Adam et Jonathan, massacrer des choux et sonoriser un film imaginaire avec leur quincaillerie (voir youtube). Adam avait même été pressenti pour jouer le rôle principal du film éponyme, Berberian Sound Studio, le long métrage que Peter Strickland a réalisé dans un studio de post-synchronisation de giallo – « italian 70’s horror B – movies ». C’est d’ailleurs Peter Strickland lui-même qui a produit le 45t The Bohman Brothers sur son label Peripheral Conserve ainsi que Back On the Streets, album des Bohman Brothers que j’attends encore. Adam n’a encore pu me le faire parvenir vu que les timbre-postes nécessaires à l’envoi se sont égarés dans une des nombreuses poches de Twist For All Pockets (Rossbin RS003). Ce CD est sold-out, mais doit malgré tout être recommandé au cas où vous le trouveriez. Le duo y offre des pièces instrumentales solides parsemées de performances de spoken word pour les quelles les deux frangins frisent le naturel le plus consommé. Enregistrés avec un walkman rachitique dont les piles étaient souvent en fin de parcours, les monologues improbables d’Adam sont découpés et réassemblés dans des conjectures à faire pâlir les surréalistes, dadaïstes et lettristes réunis. Cette démarche rejoint sa passion des collages absurdes où l’imagerie science fictionnesque rentre en collision avec une imagination faussement puérile. Le 45t Peripheral Conserve pH-10 de The Bohman Brothers enregistré en 2002 exprime le mieux cette poésie déroutante extraite des centaines d’heures d’enregistrements des commentaires sur les situations, faits et gestes d’Adam Bohman, dont il assemble des fragments dans ces collages soniques. Side A Purely Practical se situe à mi-chemin d’un énoncé de fréquences radio interdites et d’un catalogue de références de résistances électriques obsolètes. Side B Western Omelettes est une suite improbable de recettes culinaires dont l’effet coupe-faim est garanti ! Il ne manque plus qu’un galleriste expose ses collages visuels et ses dessins et Adam se révèlera comme artiste total. 


Les bras m’en tombent encore, c’est pourquoi je vous recommande un peu de patience pour la suite avec l’objettiste électro-cheap tchèque de Copenhagen Martin Klapper, aussi manipulateur de jouets, et la palette amplifiée de l’américain Hal Rammel et son extraordinaire label Penumbra, sans doute le micro label le plus fignolé de la scène improvisée. Il me faudra du temps pour exprimer à sa juste mesure le niveau artistique et la dimension esthétique des productions de Rammel et de son compère Thomas Gaudinsky (Necessary Arts). Ensuite, je clôturerai avec Johannes Bergmark, un artiste sonore suédois parmi les plus inventifs et vous livrerai un texte - interview de Steve Beresford, spécialiste de la table recouverte d'instruments et gadgets électroniques des années 70's et 80'. Aussi le magyar Sörès Zsolt, incontournable ludion des circuits délirants de sous-instruments et jouets électro dans une dimension post psychédélique danubienne. En compagnie d' Adam Bohman, du vibraphoniste Oliver Mayne et de votre serviteur (yours truly, vocaliste de service dans Berberian), Sörès Zsolt est l'âme d'un groupe furieusement dingue et inclassable : I Belong to The Band . Précipitez vous sur youtube, nous n'avons pas joué en ailleurs qu'à Budapest et Szeged !