mercredi 21 mai 2014

New Cd of Steve Lacy solo unreleased and older ones from the improvisation zone

Steve Lacy Avignon and After 2 Emanem 5031
Steve Lacy soprano saxophone solos in Avignon and after - 2


Une suite à la réédition "complète" de l'album solo mythique de Steve Lacy sur le même label avec de belles surprises. Durant plus de deux décennies, le disque Steve Lacy solo "au Théâtre du Chêne Noir Avignon 1972" (et le tout premier album du label Emanem, n° de catalogue 301), est resté au sommet de la liste des 33 tours fortement recherchés par toute une génération d'amateurs de jazz d'avant-garde et de musiques improvisées. Publié à quelques centaines de copies à deux reprises en 1974 et 75, il fut seulement réédité en CD vingt ans plus tard par son producteur d'alors, Martin Davidson (Emanem 4004). Fort heureusement, dès 1976, le label FMP/SAJ publia l'album solo Stabs, Hat Hut, Clinkers et Horo, Evidence, ce dernier avec des compositions de Thelonious Monk. Lapis (Saravah) est un album studio (avec multi-tracking), enregistré avant que Lacy n'ait donné un seul concert solo.  Mais le fait de la rareté de l'Emanem 301et qu'il s'agissait de son premier concert solo a donné au Chêne Noir  une aura légendaire, malgré le son assez moyen (bruit de fond) de la gravure. Elle a été sensiblement améliorée par la suite pour les deux éditions digitales dont la dernière en date, Avignon and After 1 (Emanem 5023) contient quasiment une moitié d'inédits dont l'entière Clangs suite jamais publiée en solo (Owl Torments Tracks Dome New Moon Berlin 1974). Conseil aux collectionneurs : au lieu de chercher à mettre la main sur une copie originale hyper coûteuse et de qualité assez relative, commandez les Emanem 5023 et 5031.
L'année dernière, Martin Davidson a quitté Londres pour l'Andalousie et a fortement ralenti l'édition suite à l'effondrement des ventes, de même pour le label Psi d'Evan Parker auquel il contribuait comme responsable technique et administratif.  Les récentes productions d'Emanem se concentrent sur la réédition de pièces rares et quelques musiciens avec qui il est historiquement (et sentimentalement) attaché. Certains nous ont quitté il y a vingt ans, tel John Stevens, ou plus récemment,  Paul Rutherford et Steve Lacy, artiste avec qui il a initié Emanem avec pas moins de cinq albums. On pourrait se dire : "Steve Lacy ! ? Encore ... on connaît !" Et bien, détrompez-vous, cette compilation solo des années 70 présente des pièces qui n'avaient jamais été publiées en solo ou dont les versions sont meilleures que celles publiées auparavant. 
Par exemple, une version extraordinaire de The Dumps enregistrée à Avignon 1974. Il y a tellement de nuances et de traits fins dans cette version que, pratiquement, les concerts solos enregistrés deux décades plus tard vous paraîtront fades. Des deux concerts historiques d'Avignon 1972 , il y a trois morceaux de Billy Strayhorn : Johnny Come Lately, Lush Life et UMMG présentées comme des miniatures courtes en ouverture du récital et jouées de manière épurée avec toute l'élégance requise pour la musique ellingtonienne. Johnny Come Lately ne nous est pas inconnu dans l'univers de Lacy, car c'est un des morceaux enregistrés par Steve Lacy avec Cecil Taylor au festival de Newport en 1957 et avec Mal Waldron dans ce fantastique concert britannique des années 90 (Let's Call This Esteem Slam 501). Inconnus dans son répertoire solo, Moms et Pops, pièces écrites à propos des parents de Steve et de sa compagne Irene Aebi et enregistrées à Avignon en 1974. De même que Slabs à Paris en 1975, une sorte de blues polymodal jamais enregistré. Les trois autres pièces de ce concert parisien nous offre une version fantastique et encore plus torturée de Torments, composition mémorable qui figurait dans l'album Clangs en duo avec Andrea Centazzo (où figure aussi la Clangs Suite). Une version différente de The Wool qui vaut la peine d'être entendue et un excellent Moma Duck, le fameux "canard" dédié à son ami Ben Webster, qu'il croisait alors souvent à Paris ou dans les festivals. Hooky enregistré à Edmonton en 1976 figure aussi dans l'album éponyme (Hooky Emanem 4042) comme inédit par rapport au vinyle Emanem "Quark 9998", The Weal and The Woe. La composition Hooky, du pur Lacy, n'existe que dans ces deux albums, mais son matériau de base nous est familier.  Hooky, l'album, est resté très sous-estimé dans sa discographie (car sans doute publié en quasi unreleased ultérieurement 20 ans plus tard) alors qu'il contient la version solo complète de la Tao Suite (Existence - The Way - Bone - The Name - Breath - Life on Its Way)  jouée en concert "d'une traite".  Car si Steve Lacy, compositeur, est un véritable improvisateur qui veut donner le meilleur de lui-même en un seul concert, il questionne ses chefs d'oeuvre et les "déstabilise" de manière à en trouver un angle ou une facette inexplorées. Cette approche est une des caractéristiques de sa période des années 70. On peut parier qu'il avait tenu à ce que la version de Dumps d'Avignon 1974, présentée ici, soit sensiblement meilleure que celle de 1972.  Et finalement, cette volonté une superbe version de Snips à Cologne en 1977, alors qu'il est au faîte du cycle de ses prestations solitaires. Elle est aussi belle que toutes les meilleures versions solo de ses compositions les plus fameuses et tranche par rapport aux autres compositions précédentes. 11 minutes épiques et un sommet. Il semblerait qu'il devait noter minutieusement ou mémoriser l'évolution de ses performances en tenant compte de chaque morceau interprété.
Cet album d'inédits constitue un témoignage irremplaçable de ce génie de la forme, de l'épure et du son du saxophone soprano. Nous découvrons d'autres aspects de son oeuvre et des interrelations entre des compositions qui semblent venir des différents "coins" de sa démarche. Fascinant et extrêmement sensible. 



Nulli Secundus Andreas Willers Christian Marien Meinrad Kneer Creative Sources .


Sorti il y a quelque temps par l'intarissable fontaine digitale Creative Sources, Nulli Secundus est sans doute intitulé pour exprimer l'idée ou le fait qu'une improvisation est un acte unique dans le temps et l'espace. Second de Rien, si je le traduis littéralement, le latin littéraire aimant à jouer avec le sens des mots qui défie la logique du français, donc unique. Ces trois artistes, le guitariste Andreas Willers, un vieux routier du jazz d'avant-garde en Allemagne, le percussionniste Christian Marien et le contrebassiste Meinrad Kneer, de la génération montante, rassemble le produit de leurs pratiques et trouvailles pour construire, lors d'un concert berlinois de 2012, une suite de pièces où les effets sonores et le déroulement de l'improvisation sont habilement diversifiés, rendant ainsi le concert intéressant. De l'ensemble rejaillit le son superbe de la contrebasse à l'archet, Meinrad Kneer étant un musicien à suivre particulièrement. Il participe, à l'heure où j'écris ces lignes à une tournée avec Jon Rose et Richard Barrett. Qui dit Jon Rose, pense violon génial et donc vous imaginez la qualité du contrebassiste. 
La musique du trio, ici très souvent réussie et vivante, me pose une question de praticien de la musique improvisée : doit on "changer de style" ou transformer son approche lors d'un même concert. C'est un peu ce qui se passe avec le guitariste Andreas Willers. Qu'un artiste ait plusieurs champs d'investigation et participe à des projets artistiques variés, c'est tout à fait louable et même recommandé. On apprend toujours et les plaisirs pris à gauche et à droite n'ont pas la même saveur. Le challenge d'un improvisateur "libre collectif" est de se soumettre à l'exigence du moment en fonction de la musique des autres et de poursuivre une voie / une voix, jouer jusqu'au bout un personnage comme un acteur le ferait dans une pièce de théâtre. C'est tout le mérite d'un Derek Bailey d'avoir pu jouer "son personnage musical" avec autant d'artistes différents. La guitare contemporaine telle qu'elle est pratiquée de nos jours est le fruit d'influences très diverses provenant du classique, du flamenco, du rock, de l'avant-rock, du jazz des différentes époques et des possibilités technologiques. Heureusement, Willers joue excellemment et intelligemment acoustique ou amplifié, avec les doigts ou "couché" sur une table, offrant un espace ouvert à ces deux coéquipiers. Christian Marien est un remarquable technicien qui pratique l'improvisation avec coeur et dont on espère une belle évolution dans ses trouvailles sonores. L'espace d'Ausland n'est peut être pas idéal pour l'enregistrement de la percussion. Il y a un effet de résonance qui déforme les gestes du percussionniste au niveau de la reproduction sur le compact. Personnellement, j'ai tendance à faire deux catégories dans les percussionnistes d'improvisation radicale (excusez-moi). Les percussionnistes qui sont liés à une pratique (jazz, rock, classique contemporain, ethnique ou un savant dosage de ces sources) laquelle transparaît dans leur musique. Et ceux qui ont sublimé leurs pratiques initiales pour personnifier l'improvisation libre au plus haut degré, et ce n'est pas une question de "technique", mais plutôt une affaire de conviction ou d'exigence, d'inventivité jusqu'au boutiste.  On pense à Roger Turner, au Tony Oxley de l'ère Incus, à Paul Lovens et Paul Lytton et  à l'héritage benninkien des premières années de la free-music. Il y en a d'autres comme Lê Quan Ninh, John Stevens et son mini-kit ou un Tatsuya Nakatani. Christian Marien se situe actuellement dans l'entre deux et on lui souhaite de jouer encore pour qu'il puisse contribuer à nous surprendre. Donc, j'aurais eu pas mal de plaisir à avoir pu écouter leur concert ici enregistré. Mais la réflexion qui me vient à l'esprit pour que cette musique improvisée survive à elle même en conservant son essence intrinsèque, soit un devenir permanent et insaisissable : "Assez de documents, on veut des manifestes !"
Malgré tout de la bonne musique.

Oleszak/ Turner Over the Title FreeForm Association Multi Kulti


Il y a un musicien dont la communauté improvisée peut être fier car il personnifie l'esprit éternellement insatisfait, investigateur, remise en question permanente et qu'il demeure toujours pertinent quelque soit le contexte : le percussionniste Roger Turner. En plus et visiblement, Roger n'est pas encombré par sa notoriété, il fait volontiers oeuvre utile avec des  artistes complètement inconnus partageant les aléas de la collaboration comme s'il était un novice. Sincère jusqu'au bout musicalement et esthétiquement. Et cet album  en est un précieux témoignage. Vraiment pas gâté par les opportunités de la scène improvisée internationale à ses débuts, il s'est accroché avec l'énergie du désespoir pour survivre en ne faisant que cela : improvisation libre radicale en développant une approche personnelle et profondément originale, entre autres avec le vocaliste Phil Minton. Il faudrait quand même que les critiques qui s'extasient devant le phénomène vocal que constitue Phil Minton réalisent qu'il a un alter-ego instrumental percutant : Roger Turner, avec qui il partage une relation musicale féconde et irremplaçable depuis plus de trente années. Ces 39 minutes d'improvisation enregistrées en 2010 en Pologne avec le pianiste ("d'intérieur") Witold Oleszak confirment cette réputation et surprennent par la qualité de la dynamique du percussionniste dont les sons n'encombrent jamais l'espace autour des cordages pincés et frottés du piano. Voilà le genre d'album qu'on recommande volontiers pour répondre à la question "musique improvisée libre c'est quoi ?". En tout point remarquable. Que dire de plus sinon, écouter et y prendre du plaisir.  

lundi 12 mai 2014

Sonny Simmons Other Matter Bruno Grégoire Anton Mobin Aka Bondage nobodisoundz

Sonny Simmons Other Matter Bruno Grégoire Anton Mobin Aka Bondage nobodisoundz
Leaving Knowledge Wisdom and Brilliance / Chasing the Bird ?  
8 CD Improvising Beings ib 25-26   
http://julienpalomo.bandcamp.com/album/leaving-knowledge-wisdom-and-brilliance-chasing-the-bird




Chronique premier jet dès le premier téléchargement.

Sonny Simmons
, sax alto légendaire rescapé de l’ère free-jazz et compagnon de route d’Eric Dolphy, Clifford Jordan, Charles Moffett, Elvin Jones, Prince Lasha etc.. avait disparu des écrans radar durant les années 80/90 jusqu’à ce qu’on retrouve sa trace avec Michael Marcus et Jay Rosen dans les Cosmosamatics qu’on a entendu sur le Vieux Continent avec quelques belles traces discographiques. Les labels Bleu Regard, CIMP, Soul Note, Boxholder, NotTwo ont livré neuf beaux témoignages de cette belle collaboration. Julien Palomo, le responsable du label improvising beings, et Roy Morris (Homeboy) avaient exhumé un extraordinaire témoignage de ses années de purgatoire en Californie du Nord. Live at Olympia and Cheshire Cat Club (Hello the World 2-3 /Homeboy) est un véritable brûlot tournoyant, une véritable musique de transe … comme peu des petits frères et cousins des McLean, Ornette et Dolphy auraient pu graver dans le … digital ou le vinyle… . Cet engouement transcendantal pour la spirale infinie fait de Sonny Simmons un être à part. Il avait co-dirigé un quintette très actif avec sa compagne Barbara Donald entre la fin des années 60 jusqu’en 1980 et collaboré avec Juma Sultan, leader de l’Aboriginal Music Society, ces deux groupes ayant été laissé pour compte par les critiques-organisateurs de poids en Europe. On le retrouve avec Brandon Evans à San Francisco et les deux compères enregistrent des gigs extraordinaires qu’Evans, élève émérite d’Anthony Braxton, publiera sur son label maison Parallactic, entre autres avec Anthony Braxton et un musicien indien.
Sentant son ami vieillir, Julien Palomo crée son label improvising beings pour produire de nouveaux enregistrements de Simmons et d’artistes « historiques » écartés des circuits en Europe et ailleurs. Outre Simmons, il y a au catalogue François Tusquès, Itaru Oki et Alan Silva, de véritables pionniers du jazz libre et même de l’improvisation libre. Alan Silva et Burton Greene avaient co-dirigé un groupe avant-coureur dès 1963 et les idées d’Alan ont eu une influence prépondérante sur l’évolution de Cecil Taylor (cfr enreg. tournée européenne du Cecil Taylor Unit de 1966). De même, Palomo est un inconditionnel de Sabu Toyozumi, le percussionniste « free » le plus demandé au Japon et le seul batteur non afro-américain qui a fait réellement partie de l’AACM vers 1971-72. S’ il semble assez compliqué de s’y retrouver dans la masse des enregistrements de Toyozumi, afin d’en extraire d’autres albums révélateurs (avec Brötzmann, John Russell …), Palomo a veillé à peaufiner des sessions de Tusquès et de Sonny Simmons allant jusqu’à publier un bel album en duo (Near Oasis) de ses deux artistes fétiches. On trouve aussi Tusquès dans un double cédé solo inoubliable (L’Etang Change), Simmons avec la harpiste Delphine Latil (Symphony of the Peacocks) Itaru Oki en solo dans Chorui Zukan (admirable) et en duo avec le contrebassiste Benjamin Duboc, auteur lui d’un autre solo vraiment remarquable, St James Infirmary et collaborateur son du label. Julien Palomo nous prévenait qu’il était sur un gros coup discographique. Patatras, je recois un e-mail m’invitant à visiter Bandcamp et , incroyable, un coffret 8 cd à télécharger pour 18 eur ou plus selon votre générosité avec au centre Sonny Simmons, souffleur héros du label (à juste titre !).
Que faut-il en penser ? Et bien Leo Smith a tracé une série d’hommage à Miles électrique, Brötzmann a navigué avec le super groupe LastExit (w Bill Laswell, Sonny Sharrock et Shannon Jackson), Rob Mazurek et son Chicago Duo /Trio , sans oublier les initiatives d’Ashley Wales et John Coxon avec Evan Parker, Matt Shipp, Bennink etc… Pourquoi pas ? Sûrement ….
Un public « électrique »post-rock , psych-noise, ambient, …. y trouvera son compte. Car le travail est soigné, les différents participants créant de véritables tapis volants sonores pour le sax alto et le hautbois de l’alerte octogénaire, souvent très inspiré. Other Matter est un duo de Michel Kristof et Julien Palomo avec guitares et claviers trafiqués et un esraj in strument qui donne des allures Indiennes ( du Nord). Ils sont secondés par Bruno Grégoire. La musique se passe de rythmique basse batterie et se situe dans un autre temps que celui du « free-rock-jazz ». D’autres cédés nous font entendre les artistes électroniques Aka Bondage et Anton Mobin, très branchés free improvisation. J’ai croisé Aka Bondage avec plaisir : c’est un improvisateur sérieux. Car bien qu’Improvising beings soutient mordicus des artistes qu’on aimerait cataloguer « free-jazz », il ne faudrait pas s’étonner de les voir sortir un manifeste radical comme la collaboration de Sabu Toyozumi avec des musiciens belges, allemands et français publiée sous le titre Kosai Yujyo (ib008-009), soit « Vive l’Amitié » dans lequel on peut entendre votre serviteur ! (le britannique John Russell et la chinoise Luo Chao Yun n’y jouent que dans une plage mais pas n’importe laquelle).
Ici, on se perd dans les méandres des plages, le nombre étant augmenté par le fait que le site Bandcamp ne permet pas des morceaux supérieurs à 28 minutes tant que l’artiste n’a pas atteint un quota de vente de… 200 € ( !). J’ajoute encore que lorsque vous téléchargez des musiques sur Bandcamp, vous avez la garantie que les artistes sont le mieux payé possible par rapport à bien d’autres sites. En outre, ils respectent la qualité sonore des enregistrements originaux tant que faire se peut. Interdit au format mp3, Bandcamp exige le format wav. reproduisant le plus fidèlement possible la qualité du mixage et la dynamique sonore des musiciens.
Alors pour 18 eur pour plus de sept heures de musique à ce régime, c’est donné. Il me faudra du temps pour écouter tout cela, mais à partir du moment où cette esthétique vous intéresse et étant donné que ce travail fignolé est couronné par une belle prise de son, tant pour un Sonny Simmons inspiré que de ses partenaires qui n’ignorent rien des techniques de studio, on ne risque pas grand chose. J’ai fait des coups de sonde auditifs pour découvrir l’architecture et les détails de l’ensemble et une véritable cohérence se dévoile au fil des plages prises au hasard.
De la part de Sonny Simmons, rien d’étonnant. Il aurait déjà depuis longtemps produit de telles aventures si on lui en avait donné les moyens. En 1969/70, son studio à NYC était voisin de celui de Jimi Hendrix, le plus grand expérimentateur de studio de la musique afro-américaine de l’époque, et les deux hommes se fréquentaient comme le font tous les musiciens afro-américains d’envergure au-delà des esthétiques… les deux artistes ayant été tous deux marqués à vie par le bouillonnement coltranien. Hendrix ne présentait-il pas son batteur Mitch Mitchell comme « son Elvin Jones », batteur avec qui Simmons a enregistré pour Impulse ! . Cette initiative monumentale de Simmons, Palomo et leurs amis participe d’une entreprise de déconditionnement de l’appréciation de la musique, consciente que les problèmes de son, de rythmes, d’intervalles – harmoniques etc.. se posent d’une manière similaire quelques soient le style de musiques pratiquées. Derek Bailey avait initié une rencontre au-delà des styles – étiquettes – pratiques autour de l’improvisation libre faisant se rencontrer Steve Lacy et Lol Coxhill, des pianistes classiques ou des compositeurs avec George Lewis ou Fred Frith, permettant aussi à des activistes peu connus ou des insituables de se faire entendre au-delà des hiérarchies et surtout de l’image que le quidam ou le critique se construit avec sa grille d’analyse personnelle. C’est grâce à Company que Joëlle Léandre a eu le pied à l’étrier vers 1980. Palomo, Kristof, Anton Mobin et co se livrent à une démarche voisine mais dans un sens diamétralement opposé. La présence de Simmons et ses incantations apportent une véritable authenticité à cette boîte magique. Aussi, les albums des Cosmosamatics me font dire quel musicien nuancé, Sonny Simmons se révèle au fil de leur écoute attentive. Mis à part le phénomène Braxton, je ne connais que Jimmy Lyons et un Trevor Watts comme saxophonistes altistes à ce niveau de musicalité aussi fin… jazz « libre » s’entend.
Voilà je passe l’information, à vous de découvrir un OVNI discographique qui dépasse l’imagination ou l’imaginaire des puristes et si vous préférez le format physique, il y a 180 coffrets de 8 CD  à disposition chez improvising beings – Julien Palomo présentée dans un écrin vintage et un luxe de détails. Julien Palomo fait partie de ces incorruptibles et généreux enthousiastes qui ont nom Jacques Oger, Gérard Terronès et autre Bertrand Gastaut (Dark Tree, un nouveau venu) et dont qualifiera l’élan créatif jamais en défaut avec le nom d’un autre label idéaliste hexagonal, Amor Fati . Au diable l’avarice et les a-priori esthétocards : plus on est de fous plus on s’amuse et c’est bien le but.



Après rumination :

on frise le délire, l’indigestion, la redite,    et pourtant au fil des 46 plages téléchargées (dont les 8 premières sont des échantillons, samples en anglais) , on se rend compte que toutes les sessions ont été supervisées et conduites par Sonny Simmons avec un réel fil conducteur qui transcende avec fascination les différents stades du projet, ou plus exactement ses métamorphoses. On retrouve un peu partout des motifs mélodiques, des tournures et des accents qui se rappellent les uns aux autres comme dans un grand-œuvre prémédité. Au sax alto, Simmons se contente de jouer des motifs mélodiques au centre des dispositifs qui transitent du blues électro au free folk, du post-rock à l’ambient, de l’improvisation électronique à une musique d’Inde du Nord fantasmée (l’esraj de Michel Kristof). Il y a aussi des improvisations surprenantes dignes de quelqu’un qui a réellement compris au plus profond le message et le son de Charlie Parker de vivo.
L’Inde, dites-vous. Mais bien sûr ! Si Sonny Simmons joue du hautbois (excellement) c’est parce qu’il a été fasciné par Bismillah Khan , le maître du shenaï de la musique classique d’Inde du Nord. Ecoutez-le dans ses improvisations infinies des années septante et soixante et vous découvrirez qu’il est un maître des modes (échelles de notes dites modales) à l’instar d’un Coltrane, et tout comme Trane, fortement inspiré par la musique d’Inde du Nord. Coltrane n’a t-il pas baptisé son fils Ravi en l’honneur du sitariste Ravi Shankar ? Et bien, dans l’équipe à Palomo, son pote Michel Kristof voyage fréquemment en Inde afin de parfaire sa connaissance de la musique indienne.
La musique de ce coffret 8 cédés aurait pu être banale, bancale, ininspirée, un véritable bric-à brac. Mais l’obstination, l’amour du travail bien fait, la connaissance et la pratique de plusieurs univers musicaux, et des centaines d’heures d’enregistrements, de réunions, de mises au point, de séances de mixages font de cette suite créée entre 2007 et 2014 un labyrinthe onirique, une exploration d’univers en expansion qui se transcendent et se complètent tout en se distinguant. Au point de vue rythmique, on a évité les métriques, pulsations et surtouts beats et autres pilonnages coutumiers. Cette musique coule, s’étale, flotte, se répand quels que soient les univers abordés avec le même abandon. Il y a une grande différence entre le psychédélique exacerbé de Michel Kristof aux guitares et le travail du son contemporain et millimétré du sound processing d’Anton Mobin ou la guitare d’Aka Bondage reconstruite au travers de MxMsp. Quand la musique devient « abstraite » et éclatée , ce n’est pas avec demi-mesure et si elle est lyrique, c’est sans pathos. Un disque entier est consacré à Palomo himself aux synthés en duo avec Sonny Simmons.
J’avoue que généralement ce genre d’esthétique toute électrique, post-rock psyché etc.. ne m’intéresse pas beaucoup, mais il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas considérer la  valeur intrinsèque d’un travail magistral comme celui de Sonny Simmons, Julien Palomo, Michel Kristof, Anton Mobin, Nicolas AKA Bondage, Bruno Grégoire et nobodisounz. Je dois encore ajouter que le producteur Julien Palomo, une personnalité aussi modeste qu’idéaliste, ne s’est encore jamais produit sur scène avec le duo Other Matter ni un autre groupe d’ailleurs. Mais je peux vous dire que quantité de « pros » branché « poly-musiques » qui s’y croient n’ont pas le tiers du quart de son envergure d’artiste. La musique est faite pour nous enchanter et aussi pour ouvrir les esprits. Il existe sûrement un frange de public sensible à ces sonorités qui seront sans doute projetés « au-delà du miroir d’Alice »… et profondément touchés…
Chapeau Bas , la scène hexagonale peut être fière de zèbres pareils , c’est pas tous les jours..


Jean Michel VS acteur de la scène improvisée et vocaliste improvisateur ayant performé dans toute l’Europe sans avoir jamais suivi un seul cours de chant et stage à la con .

mardi 6 mai 2014

Some Bead recordings and other stuff

Alizarin Phil Wachsmann Roger Turner Bead Recordssp CD10
Enregistré récemment suite à plusieurs rencontres successives, ce duo consacre la synthèse et l’aboutissement de la recherche improvisée radicale « libre » après une réflexion et une pratique de toute une vie, dédiée quasi – exclusivement à cette expression musicale dans la « tradition » londonienne… J’ai fait, il y a peu la chronique de Gateway 97, un quartet (WTTF pour Phil Wachsmann, Pat Thomas, Roger Turner et Alexander Frangenheim) dans le quel interviennent ces improvisateurs essentiels que sont Phil Wachsmann pour le violon et Roger Turner pour la percussion. J’étais ébloui par les éclairs d’imagination qui traversaient ce chef d’œuvre. C’est dans une autre direction que se développe la musique de ce beau duo, Alizarin, dont les titres font allusion aux couleurs vives du « trompe l’œil set » de Catherine Hope – Jones qui s’étend sur les surfaces de la pochette et du CD. Red introduction, bitter black, salt green, viridian black, on the edge of white… etc … On aimerait caractériser les improvisations minutieuses et relâchées qui défilent, mais le ton donné aux échanges et l’inspiration sereine nous obligent à écouter avec profondeur cette musique avant de nous mettre à penser à ce à quoi elle ressemble. Alizarin nous permet de suivre l’infini cheminement de la pensée et de la gestuelle précise et retenue de deux orfèvres de l’exploration improvisée. Plutôt dans les tracés hyperboliques et des dérapages peu prévisibles que dans « les matières ». Phil Wachsmann privilégie une qualité sonore « musique de chambre » et un sens mélodique évident même lorsque ses idées frisent l’abstraction. Roger Turner semble s’égarer sur les surfaces de ses peaux et métaux.
Le duo se concentre et développe des échanges dans un mode léger voire sautillant aux antipodes des décharges énergétiques auxquelles se livrent le batteur avec le tromboniste Hannes Bauer et le clavier électronique d’Alan Silva ou avec l’équipe abrasive de Konk Pack (Thomas Lehn, Tim Hodgkinson et RT). …. Le travail sur le son est corroboré par un sens de la forme évident. Une élégance rare et une écoute récompensée de bout en bout. Le violoniste s’écarte du virtuosisme pour affirmer une maestria vivifiante des intervalles incertains « post Schönberg – Cage » avec un sourire en coin bien British.  Le percussionniste sollicite une variété de frappes, grattements, résonnances, piquetages, secousses etc… très étendue avec la plus grande légèreté. Un sens de l’épure elliptique partagé et une dynamique sonore relâchée est l’atout cœur de cette musique. Evitant les pétarades hyper-kinétiques de la free-music, auxquelles Wachsmann et Turner sont historiquement associés, elle trace un extraordinaire manifeste du ralenti. Comment s’exprimer en prenant son temps sans se presser. Une écoute à l’écart des chemins aujourd’hui balisés des ismes en tout genre.
Le label Bead a initié la documentation des improvisateurs radicaux londoniens un peu à la même époque qu’Incus (label de Derek Bailey et Evan Parker) au début des années septante et prolonge son existence en distillant de petites merveilles telles que cet Alizarin. Toujours à suivre même après quarante ans d’existence.

Untuning the Sky Chris Burn et Matt Hutchinson Bead records Special CD 09 SP

Enregistré en 2005 / 2006 par deux incontournables de la scène improvisée londonienne abonnée à la série de concerts Mopomoso à l’ancien Red Rose où a été captée une partie des pièces de cet album. Le pianiste Chris Burn, qui joue ici de la trompette,  a co-dirigé cette série avec John Russell et a collaboré longtemps avec John Butcher. Matt Hutchinson a développé l’utilisation des synthétiseurs et de l’électronique avec ductilité et lisibilité entre des pointes mezzoforte avec toutes les nuances de la dynamique jusqu’à la limite de l’audible. On l’a souvent entendu avec Phil Wachsmann, avec qui il a enregistré un beau duo (Startle the Echoes / Bead), et au sein du Chris Burn Ensemble dont il semble former le noyau de base avec la trompette de son leader. Chaque instrumentiste partage un sens du souffle, une métaphysique des tubes, l’électronicien évoquant les dérapages subits d’une embouchure et le trompettiste agitant l’air dans l'espace. Celle-ci est le lieu du passage du vent, la pression des lèvres concassant la colonne d’air. La recherche des timbres et des sons est absolument fascinante loin des éclats rituels de la free – music. La projection des sons électroniques est en tout point remarquable, les fréquences se répandent naturellement dans l’espace créant des formes en mouvement comme ne pourrait le faire un instrument acoustique, justifiant par là son usage. On oublie vite qui joue quoi pour se concentrer sur l’orchestration du duo. Chris Burn semble être un trompettiste du dimanche, un coloriste mélancolique qui transforme un jeu volontairement minimal dans un discours musical pertinent, fantomatiquement suspendu au-dessus des drones en lents glissandi brumeux (Salvation Echoes). Chaque pièce renouvelle complètement la géographie sonore de ce duo improbable. Dans Birdwing Shadow, Matt est au piano et Chris fait une superbe démonstration des timbres fous qu’il tire de son instrument en l’explorant méthodiquement. Vraiment remarquable.  La palette sonore des claviers électroniques de Matt Hutchinson est mise étrangement en valeur par les allusions mélodiques de deux notes et demi du trompettiste mieux en fait que ne pourrait le faire un saxophoniste impressionnant de technique. Je rappelle que c’est avec ces musiciens que se sont révélés les tenants de la « nouvelle » improvisation parmi lesquels figurent Rhodri Davies, Mark Wastell, Phil Durrant, Jim Denley, Axel Dörner etc… mais aussi Butcher, Marcio Mattos… Il faut donc ne pas hésiter à découvrir ces deux équilibristes d’atmosphères, artistes sensibles de l’extension du sens. Les improvisateurs British ont un sens inné pour cultiver le déraisonnable, l’excentrique et cet esprit de fantaisie qui est la marque de l’improvisation. Vous trouverez ici une démonstration irréfutable. Avec un matériau similaire, des Germaniques nous auraient rasé sans pitié. Bravo pour Matt Hutchinson et Chris Burn !!


Chorui Zukan Itaru Oki trumpet flugelhorn improvising beings ib23
Itaru Oki est un vieux routier du jazz d’avant-garde établi en France de manière quasi permanente depuis l’époque où son ami et mentor Alan Silva avait déposé ses pénates rue Oberkampf (IACP). Non content d’avoir participé à moultes aventures en compagnie de Silva et cie dont le fabuleux CCO qui avait fédéré des douzaines de musiciens de Frank Wright, Denis Colin et Didier Petit à Arthur Doyle, Itaru Oki a tourné avec Noah Howard en Allemagne à la grande période FMP et Total Music Meeting du Berlin des seventies. Cela l’a amené à enregistrer un beau trio chez FMP (One Year) avec deux pointures historiques de l’Eurojazz, Ralf Hübner, batteur historique de Mangelsdorff, Manfred Schoof, … et le clarinettiste basse Michel Pilz, pilier du quartet de Schlippenbach avant Evan Parker et le plus brillant clarinettiste basse de sa génération avant les Sclavis, Hans Koch et consorts. Excusez du peu. Né en 1941, il a été un pionnier de l’improvisation totale et du jazz libre  au Japon avant son arrivée en Europe, ayant travaillé avec le légendaire batteur Masahiko Togashi et le pianiste Masahiko Satoh. Peu importe son parcours, lorsqu’on prête une oreille à ce disque, on est séduit immanquablement.
Toujours apprécié dans son pays d’origine, il est négligé dans l’Hexagone (tout comme une série d’expatriés de longue date tels Steve Potts, Kent Carter…) . Nul n’est prophète surtout dans son pays d’adoption. Heureusement la fée Improvising Beings veille et grâce à l’engagement indéfectible de Julien Palomo,  nous tenons un merveilleux album solo (de trompette) fait d’improvisations audacieuses et subtiles alternant avec des standards transformés avec un goût désinvolte et une réelle musicalité. I am Getting Sentimental Over you, I wish I knew, Misterioso, You Are Too Beautiful et Round Midnight se trouvent ainsi suspendu entre une lecture intimiste et détachée des mélodies originales et des accélérés entre la trame des accords et des notes extrapolées avec l’astuce des anciens… Les improvisations titrées en japonais nous le font entendre avec ses trompettes prototypes et d’étranges multi voicings en temps réel. Je n’en connais pas l’explication technique, mais sa musique n’est fort heureusement pas tributaire que d’une disposition instrumentale particulière mais plutôt d’une démarche originale naturellement inspirée. Effilochage incisif de la colonne d’air proche d’un sifflement inouï, pression dense / contraction de l’air dans l’embouchure, savoureux grain du son, vibration pavillon, pistons coussins d’air, tubulures du rêve … un aspect de son travail renvoie au grand Bill Dixon, comme très peu de ses collègues d’ailleurs. Un solo ? La trompette mérite qu’on la laisse flotter dans l’espace ; solitaire, elle dessine une géographie, trace un univers…. La critique professionnelle nous fera valoir qu’il y a référence plus incontournable de l’instrument dans le jazz libre (Cherry, Lester Bowie, Leo Smith et maintenant Peter Evans). Je répondrai que si on s’en tient jamais qu’à une poignée des mêmes (famous names), on finira par s’ennuyer…
J’ai donc moi-même pris beaucoup de plaisir à me plonger dans le souffle singulier d’Itaru Oki, à cerner son jeu fin et à suivre le fil de ses belles idées avec le sourire qui naît de l’entendre les résoudre et les transformer avec une sincère originalité. Un excellent musicien qu’une vie dédiée entièrement à la musique et à son partage a bonifié en essence et en substance. Merveilleuse musique.


Eight Improvisations Neil Metcalfe Daniel Thompson Creative Sources
Neil Metcalfe est un remarquable flûtiste britannique qu’on entend régulièrement à Londres dans les nombreux clubs de la ville et dans plusieurs concerts relativement suivis. D’apparence presqu’aussi reclus que son ami le guitariste prodige Roger Smith, Neil Metcalfe est régulièrement sollicité par de nombreux collègues. Evan Parker, Paul Dunmall, le regretté Tony Marsh, le bassiste Nick Stephens ont associé à leurs projets et à de nombreux enregistrements ce poète de la flûte. Technique ? Avant- garde ? Plutôt raffinement de l’inspiration, musicalité qui coule de source. Il avait récemment enregistré un beau trio (chroniqué ici même) avec justement, la guitare de Dan Thompson et la contrebasse de Guillaume Viltard (Garden of Water and Light / FMR). Nous retrouvons ici un excellent Daniel Thompson qui améliore son jeu et ses propositions musicales au fil des mois. Rien d’étonnant, cette progression, Londres étant une mégalopole où se sont multipliées les possibilités d’improviser librement et de rencontrer des musiciens inspirés de manière exponentielle. En comparaison, Paris est assez décevant. Rien d’étonnant non plus l’écart générationnel, Metcalfe pourrait bien être le grand père de Thompson, car les british cultivent le « Pourquoi pas ? » : hein ! Si on essayait de jouer ensemble, sans a priori ni arrière-pensée, uniquement pour le plaisir de la découverte. Le sens du fair – play bien réel, fait qu’on essaye tout pour que l’autre se sente à l’aise et chemin faisant, l’évidence de la relation du dialogue et des singularités qui se comprennent et s’épousent font naître une musique commune. Face à un flûtiste aussi subtil, élégant, poète et rêveur, Daniel Thompson déploie son imagination et des propositions de jeu qui développe un contrepoint, des trames, des écarts et des jointures. Indépendance et connivence, collusion et collision. On oublie son Derek Bailey, son Roger Smith, son John Russell et d’autres pour apprécier pleinement un jeune guitariste profondément musical. Son champ sonore se réfère à DB et JR, mais c’est un adulte inventif qui transcende l’instrument et élève son difficile instrument, la guitare, au niveau de sa fratrie, Benedict Taylor et Tom Jackson (respectivement violon alto et clarinette) dont les très beaux Songs from Baldly Lit Rooms figurent désormais dans mon anthologie personnelle de l’improvisation libre. A découvrir et surtout à suivre !!



Sens Radiants Daunik Lazro Benjamin Duboc Didier Lasserre Dark Tree DT4

Faisant suite à un excellent premier album, Sens Radiants est une improvisation d’un seul tenant de 55’28’’ qui occupe tout l’espace d'un bien bel album. Le nom du label, l’Arbre Sombre, évoque une ramure épaisse et imposante, à l’ombre de laquelle rayonne la musique. Mais celle de Sens Radiants, d’une constante épaisseur, fait songer à autre chose qu’à des ramifications. Contrairement à tous les trios souffleur(s) contrebasse batterie depuis Spiritual Unity (Ayler Peacock Murray) jusqu’à ceux de Charles Gayle, Fred Anderson et de Peter Brötzmann, l’équipe de Sens Radiants situe son propos loin de l’énergie expressionniste des susnommés ou de l’extrême multiplicité des lignes du trio Parker/Guy/Lytton.  Elle fait sienne l’exploration introspective des sons et des gestes comme l’ont développée les Doneda, Blondy, Mariage, Guyonnet, Sophie Agnel, Christine Sehnaoui et beaucoup d’autres. Un musicien français réputé pour son attitude pionnière, aussi ouvert qu’exigeant (auto-exigeant) et musicalement radical, et dont je tairai le nom, m’a un jour écrit il y a une dizaine d’années à propos des récents développements dans l’improvisation radicale décrite à l’époque comme « réductionniste ». Il y décelait déjà une forme de « posture » (minimalist attitude) qui pourrait se révéler dommageable pour la qualité de la musique et son appréciation communautaire.
Celle de Sens Radiants, spontanée et poétique, constitue une belle réponse positive et exemplaire face à cet épiphénomène hexagonal. Plus que collective, cette musique est unitaire et unifie chaque son de Lazro, Duboc et Lasserre, soit sax baryton, contrebasse et caisse claires et cymbales en une symbiose totalisante et épurée. On est loin de l’enchevêtrement des lignes, des arcs et des points, de l’art du ricochet, du call and response, des parallèles qui se rejoignent et de cette alternance accélérations subites et effrénées / unisson statique de la free-music. Et pourtant le sax baryton gronde et grogne par intermittence sur une note tenue qui s’évanouit vers l’aigu, mais le contrebassiste et le percussionniste créent des tensions imprévues avec de simples mini-crescendi de frappes et de frottements. Ceux-ci s’éteignent et renaissent sans prévenir, comme dans une nature ensauvagée. Il y a une vie intense et plusieurs écoutes sont nécessaires pour la pénétrer. Leur acte de jouer, sincère et engagé, naturel et non convenu, exprime l’esprit inextinguible des improvisateurs, ceux qui autant par choix intime que par conviction, ne regardent plus dans le rétroviseur, mais droit devant… Un très bel album.

Secluded Bronte : Secluded in Jersey City Pogus Productions
Adam et Jonathan Bohman, Richard Thomas.

Le nom du groupe a été imaginé par Adam Bohman, trouveur de mots et poète recycleur du contenu de journaux publicitaires et de magazines dont il coupe les mots de manière aléatoire et d’où sourd un signifiant obstiné et indéfini mais profondément touchant. Sans parler de ses talkings tapes…On en trouvait des échantillons de choix, débités dans le Back To The Streets des Bohman Brothers, duo lunatique surréaliste qu’il partage avec son frère Jonathan Bohman, aussi dissemblable que plus british que çà, tu meurs.  Ou dans le duo d’Adam Bohman avec Al Margolis a/k/a If Bwana, patron de Pogus Productions, un label chicagoan.
Je mentionne quand même le profil du label Pogus : un album d’AMM jouant Treatise de Cardew et publié bien avant que ce soit improfashionable, Annea Lockwood, Leo Kupper, Lionel Marchetti, Philip Corner, Pauline Oliveros, Alvin Lucier, David Rosenboom, Gen Ken Montgomery, Roger Reynolds, Fred Lomberg Holm, Daniel Kienzy plays Tom Johnson et Margolis/If Bwana lui-même, soit une brochette impressionnante de mavericks du contemporain alternatif et du sound-art classieux. C’est dire à quel niveau d’authenticité et de vérité se situe l’art des frères Bohman (jamais entendus en France) et celui de Richard Thomas  en qui ils ont trouvé un véritable « brother in arms ». Secluded Bronte est un trio où Richard Thomas se fond au tandem londonien pour faire une belle équip(é)e. Cet enregistrement très court (5 morceaux pour 22’24’’) réalisé live à WFMU /Jersey City le 7 novembre 2002, lorsqu’Adam Bohman s’était produit au Tonic avec entre autres Rhodri Davies et Mark Wastell. La pochette dépliante, où trône une sorte de centrale électrique, nous explique que ces trois-là jouent des cymbal, knives, forks, bells, file binders, tomato slicer, egg slicer, screw threads, fishing line, light bulbs, bowls, rubber bands, balloons, cardboard, plastic, ceramic, metal, polystyrene, straw, reed hosepipe serpent, balloon horn, tubes, voice, wooden box, glasses, whistling, tiles, springs, conduction, coil, aerosol can, talcum powder bottle, toy piano, record rack, prepared strings. Dans cette énumération délirante d’objets amplifiés par microcontact, agités ou livrés à eux-mêmes, je voudrais ajouter une installation électronique et des drones, clairement perceptibles au milieu d’un charivari mouvant et frictionnel. Les frottements de ressorts, d’objets métalliques, de verres et de cordages préparés d’Adam en constituant l’élément dynamique, au sens musical du terme. Un excellent concentré de folie sonore où se subvertissent les concepts d’ambient, d’electronica ou de psych-noise avec une bonne dose d’improvisation et de non sense. Pas question de se prendre au sérieux, ni d’amuser la galerie, mais surprendre, étonner et nous emmener en voyage.