vendredi 26 décembre 2014

Guests : Nate Wooley & Paul Lytton Ikue Mori & Ken Vandermark Peter Evans PP Bon William Parker Tiziano Tononi Daniele Cavallanti

En période de fêtes de fin d’année, on reçoit des invités pour se retrouver après une année bien remplie. Des invités ! Cela vient à l’esprit qu’il existe une tradition bien ancrée dans la musique improvisée d’accueillir ou d’inviter un troisième ou quatrième larron dans un groupe constitué pour un deuxième ou troisième set. Qu’il s’agisse d’un nouveau challenge et d’assumer son appétit d’improvisateur créateur avec un « risque » supplémentaire. Ou simplement faire preuve de courtoisie avec un camarade présent avec qui l’un d’entre eux a déjà une relation musicale. Quand ce n’est pas de se commettre avec un invité de marque, qui soit « fait monter le niveau » ou prouve que ceux qui invitent sont largement des alter-ego. Dans un univers artistique où une bonne partie des auditeurs et des critiques cultivent les références, c’est une manière de se constituer un C.V. appréciable. Il fut un temps lointain où les jazzmen US d’envergure ou « notoires » en tournée jouaient avec la fine fleur de la scène « locale » et les musiciens s’adaptaient. On pense à Han Bennink et Misha Mengelberg enregistrant le Last Date d’Eric Dolphy.
J’ai donc rassemblé quelques exemples d’invitations « sur disque » en m’attachant au simple bon sens du plaisir de l’écoute.

The Nows Paul Lytton & Nate Wooley + Ikue Mori & Ken Vandermark Clean Feed CF260cd

Fantastique trompettiste et percussionniste hors-pair ! Mais ce qui rend le jeu de Nate Wooley intéressant et passionnant, c’est son expressivité sur les accents à contre-temps, le timbre volontairement saturé, ces notes tenues dans un growl indéterminé et cette articulation pleine de contrastes et d’aspérités. Semblant moins acrobatique et époustouflant que son ami Peter Evans, qui lui joue fréquemment avec Evan Parker, l’alter-ego du percussionniste, son travail n’en est pas moins tout aussi remarquable. Toujours sur le fil du rasoir, son jeu est tendu et s’envole dans plusieurs affects sonores presque divergents tout en poursuivant une construction obstinée. Il est suivi par l’imagination folle de Paul Lytton, virevoltante, aléatoire, basée sur un découpage décoiffant de la polyrythmie avec une logique imparable, mais surprenante. Les objets secoués, frottés, jetés,  les battements décomposés, accélérés, l’hésitation, le nonsense ludique, le souci extrême du détail et de la diversification des frappes jusqu’à l’absurde, rendues semi muettes en raison de l’encombrement des caisses par les objets (ressorts, blocks, boîtes, grattoirs, métaux, tubes etc..), tout contribue à créer le mouvement, un mouvement qui repose non pas sur des points d’appui, mais dans l’espace, la lévitation. La gestuelle se fait ténue lorsque le souffle s’immobilise dans le grain de l’air pressé au ralenti. Ces deux personnalités focalisent communément leur recherche sonore à travers un sens aigu du rythme. Une conscience/expérience exceptionnelle de toutes les permutations possibles des pulsations.  La dynamique du son est aussi au centre des préoccupations et la musique développe un autre univers que celui du Trio avec Barry Guy et Evan Parker. Ici, Paul Lytton se révèle plus léger mais tout aussi puissant, tout en restreignant sur le volume. Sur deux morceaux chacun, l’électronique millimétrée d’Ikue Mori et le souffle charnu de  Ken Vandermark s’ajoutent au Stone (NYC) et au Hideout (Chicago) respectivement. On rencontre Nate Wooley dans une multitude de projets, mais Lytton se concentre soit sur le trio avec Parker et Guy et ses ramifications ou dans ce super duo avec Nate Wooley. On lui connaît encore une association avec le brillant saxophoniste Georg Wissell. Mais ces trois "commitments" sont essentiels et se suffisent à eux-mêmes. Paul Lytton n’a jamais eu besoin de s’éparpiller pour exister. Ayant toujours été fasciné par la trompette, et on lui a connu des épisodes remarquables avec Kenny Wheeler, Marc Charig et Toshinori Kondo, Lytton a trouvé chez Nate Wooley un interlocuteur parfait. Et il semble bien que dans ces échanges qu’éclot de la manière la plus convaincante, la vision originale, vivante et acérée de l’embouchure de ce trompettiste amplifié. Elle est mise en valeur par le sens de l’épure du percussionniste, du genre à faire quatre choses à la fois mais sans jamais encombrer l’espace sonore, et par sa capacité à réorienter le discours au départ d’un simple incident, comme s’il tirait son inspiration des accidents de son propre jeu. Ce n’est pas leur premier disque, mais on trouve dans The Nows une dimension à la fois chercheuse, insaisissable et majestueuse. A suivre absolument, après creak 33 (Psi) the Seventh Storey Mountain (avec David Grubbs, Important Records), Paul Lytton – Nate Wooley (Lp Broken Research) et Six Feet Under (avec Christian Weber, No Business lp), les 35 minutes de Free Will Free Won’t live at The Stone synthétisent et résument tout ce que ce duo fantastique a à nous donner. La première écoute terminée, on en jetterait les autres disques. A l’époque du vinyle, cet unique set de concert aurait fait un imparable album dans les catalogues Incus ou Po Torch, une merveille entre The London Concert et Live at The Unity Theatre ou à côté de the Was it Me et de The Last Supper.  Dans ce Free Will, leur histoire se métamorphose dans des permutations insoupçonnées créées par leur sens inné et ingénu de l’improvisation et la magie de leurs techniques alternatives. Avec le format du cédé, on a droit à un concert complet et l’intérêt de leur duo est qu’il s’ouvre à d’autres artistes en remettant en cause toutes les données et la dynamique de leurs échanges. Les boucles soniques colorées d’Ikue Mori tournoient dans le champ auditif, cernées par les effets des pistons et la pression des lèvres sur une colonne d’air saturée dans le diaphragme du haut parleur de l’ampli.  L’électronique trace des giclées qui se meuvent avec grâce dans le spectre sonore alors que les frappes du percussionniste feignent l’hésitation. Dans ce contexte, le jeu haché, sifflant et vrombissant de Wooley avec les sourdines qui en découle est une pièce d’anthologie. S’établit un trilogue remarquable où accents, libres contrepoints, éclats, tensions, grondements, ponctuations, se diffusent sans arrière-pensée comme une dérive assumée. Faisant suite au tour de force – manifeste de Free Will Free Won’t, sa réplique sur le CD 2 (live à Chicago), où le déroulement et la stratégie est remise entièrement à plat, se régénère au point que la musique du duo ne sonne vraiment pas pareil d’un disque à l’autre (Men Caught Staring).  Les autres séquences en trio témoignent de la capacité de créer de nouveaux équilibres, quelque soit le style de l’invité, ici un Vandermark « plus jazz ». Celui-ci a fort heureusement bonifié son jeu à la clarinette basse au point de vue de l’articulation et de la maîtrise du son,  libérant réellement une émotion véritable. Lorsque j’avais découvert KV jouant de la clarinette basse à la fin des années nonante, son jeu semblait en deçà de ce lui de ses partenaires (Hamid Drake dans DKV « Baraka » ou Lytton dans les English Suites/ Wobbly Rail),  maintenant, il impressionne tout autant que Rudi Mahall ou Paul Dunmall. Donc un double cédé très stimulant avec trois univers différents en fonction des personnalités musicales impliquées. La pratique de la musique libre n’a pas de frontières pour les musiciens, seulement pour les exégètes des signes. 
A consulter : http://natewooley.com/pottr 

The Freedom Principle Rodrigo Amado Motion Trio & Peter Evans No Business NBRCD 067
Piero Bittolo Bon ‘s Lacus Amoenus The Sauna Session Long Song Records LSRCD 132/2014 (avec Peter Evans).

Deux cédés featuring Peter Evans coup sur coup en compagnie de groupes de l’Europe du Sud, au free-jazz aussi différent qu’il est possible. Rodrigo Amado est un puriste du sax ténor libre lié au jazz libre afro-américain avec un jeu un brin staccato qui évoque les idées de Roscoe Mitchell et les Dewey Redman  et Frank Lowe de notre prime jeunesse. Il a un coeur gros comme ça et trace sérieusement un sillon fertile avec une belle méthode et une émotion engagée et sincère.  Le batteur Gabriel Ferrandini et le violoncelliste Miguel Mira forment avec lui le Motion trio, le violoncelle étant joué principalement en pizzicato. Piero Bittolo Bon, lui, joue du sax alto et du « mighty contrabass dubstep pocket reed trumpet » ce qui fera dire à certains que c’est un rigolo, chose que confirmerait la pochette style bédé potache en trois couleurs. Lacus Amoenus est un groupe free-jazz relativement punk qui ne se prend pas au sérieux avec le guitariste Simone Massaron (electric et acoustic guitars, fretless guitar, lapsteel guitar, effects), Glauco Benedetti au tuba, le batteur Tommaso Capellato et Peter Evans, crédité trompette et piccolo trumpet. Quand on tend l’oreille, Bittolo Bon est un sérieux client qui a une bonne culture pratique du jazz. Le groupe dépote et déménage avec ou sans clin d’yeux avec une réelle efficacité. The Freedom Principle a l’avantage de laisser toute la latitude à Peter Evans pour nous esbaudir de la plus musicale des façons. C’est à mon avis, du point de vue de la créativité du trompettiste, une situation plus ouverte que celle du MOPTK, groupe avec lequel Evans a pas mal enregistré et qui se consacre aux compositions entre le free et le « bop » du bassiste Moppa Elliott dans une optique assez sarcastique-fun (avec Jon Irabagon, Elliott et Kevin Shea). Comme les cd’s auto-produits de Peter Evans ne sont pas aisés à se procurer, on ne reniera pas le plaisir intense de parcourir les slaloms pyrotechniques du trompettiste et leur grande musicalité / complexité émaillés d' accidents de parcours imprévisibles . On peut difficilement comparer un tel phénomène et son style est absolument unique en son genre. Cette technique hallucinante est à la hauteur d’une imagination inventive. D’ailleurs, durant l’improvisation de Shadows, Amado joue une manière de riff, ressassant des sons bien timbrés en boucle sur un motif de deux notes, laissant le champ libre à son invité. Dans Pepper Packed, où le trio prend l’initiative, Evans termine sobrement avec une seule note et un effet de sourdine. En ce qui concerne Amado, j’aime particulièrement le cheminement de son improvisation dans le premier morceau de 26 minutes qui donne son titre à l’album où il travaille un motif épuré fait de riches intervalles avec une sonorité chaleureuse et une belle détermination un peu monastique. Il se conquiert une belle liberté et finalement, c’est un bon disque.
Le projet Lacus Amoenus est un croisement entre une approche  savante et éduquée du jazz libre (PB Bon et Evans) et un esprit punk (la guitare de Massaron) où le côté parfois noise du trompettiste trouve un exutoire. Onze morceaux où on ne se prend pas au sérieux tout en jouant solide et dans lesquels Evans s’intègre parfaitement. Les titres sont à coucher dehors mais la musique est vraiment bonne et la capacité à jouer « lisible » et efficace du batteur et du guitariste apporte une dynamique bienvenue. Des changements fréquents de registre et de rythmique et l’utilisation intelligente des effets stimulent l’écoute et l’attention, mettant en valeur la présence de Peter Evans. Il y fait son travail avec la plus haute conscience musicale enrichissant chaque séquence où il intervient par des nuances toujours renouvelées et des idées remarquables. Comme ce beau duo guitare acoustique et trompette dans le troisième morceau. Excellent! Un beau travail collectif ! Et Evans se révèle l’héritier le plus sérieux de Booker Little, Kenny Wheeler et du Toshinori Kondo de 79/80/81 et un des musiciens les plus originaux d’aujourd’hui.

The Vancouver Tapes UDU CALLS featuring William Parker. Long Song Records LSRCD 135/2014

Image très floue sur la pochette (peinture ??), enregistrement à Vancouver en 1999, nom de groupe improbable. Les titres : Subterranean Streams of Consciousness, Shadows of the Night. Un moto dans le texte de pochette : My Roots are in my record player. Ne vous fiez pas aux apparences, William Parker joue ici avec deux grands du jazz libre européen en apportant toutes les couleurs requises (flûtes, guimbri) : le batteur Tiziano Tononi auteur de la longue suite de 42 minutes de Streams et de Shadows et son acolyte de toujours, le saxophoniste Daniele Cavallanti. Superbe, épique, intense et du point de vue du saxophone ténor, de haute volée. Quant au sax baryton, c’est vraiment du solide ! William Parker a souvent joué avec les regrettés Glenn Spearman, David S Ware et Fred Anderson, sans oublier Edward Kidd Jordan. Cavallanti tient la comparaison à son avantage : son abattage et l’articulation de son jeu s’imposent naturellement. L’enregistrement n’est sans soute pas idéal, mais la qualité de la musique jouée est indubitable. Quand Tononi empoigne ses congas, on entend assez clairement la basse de Parker vrombir et tressauter d’aise dans ses grands écarts africains. Il y a une réelle dimension africaine et caraïbe dans leur musique libérée des carcans du jazz de festival bien-comme-il faut. Une authentique célébration du rythme et de la frénésie de la musique afro-américaine  des Coltrane, Blackwell, Cherry. Des types avec un tel métier pourraient se contenter de faire du jazz rondouillard pour magazine cucul et sillonner tous les festivals bien-pensants. Ils ont choisi une voie authentique, engagée et difficile (tenir la scène avec un morceau de quarante minutes !) dans une musique mouvante qui se réfère à la Great Black Music militante. Et qui se teinte d’orientalisme dans la deuxième partie (Shadows of the Night, 33 :31) avec le ney de William Parker (ou Cavallanti) et le tabla de Tononi pour retrouver ensuite des accents africains inédits. Malgré la durée en dizaines de minutes, le temps passe très agréablement. C’est un peu dommage que le son de l’enregistrement n’est pas tout à fait à la hauteur, surtout pour pouvoir goûter l’interaction batterie et basse, mais suffisant pour que le plaisir de la découverte reste intact. Cavallanti évoque un penchant rollinsien avec une puissance et un mordant qui ne trompent pas. Et finit par évoquer Albert Ayler le plus simplement du monde dans l’esprit de la fameuse suite de Don Cherry. C’est dire ! Remarquable !! 

François Tusquès Françoise Toullec Eric Zinman Laissez l'esprit divaguer studio 234 

Enfin pour la bonne bouche, un production du pianiste Eric Zinman (du Massassuchetts), où dans un double cédé du label studio 234 "Laissez l'esprit divaguer" (en français dans le texte), le pianiste pionnier du free-jazz hexagonal François Tusquès rencontre successivement la pianiste Françoise Toullec et Zinman lui - même. Un enregistrement réalisé à France - Musique par Anne Montaron et une rencontre dans chez le réparateur de pianos Fred Mudge où les deux pianistes se partagent alternativement un "9ft Concert Grande Mason Hamlin and a 1880's 85 notes 7ft Steinway A". Goutte à goutte, par vagues ou en perlées, avec le bruissement des préparations, dodécaphonismes ou bartoquées, anguleux ou arpégiés, voici chaque fois deux pianistes qui s'invitent l'un ( ou l'une) à l'autre dans une belle synthèse / symbiose / communion. C'est en tout point remarquable, car il y a très peu d'occasions enregistrées où des pianistes vraiment intéressants jouent en tandem. On connaît les duos d'Alex Schlippenbach et Aki Takase ou ceux d'Howard Riley et Keith Tippett. le titre Laissez l'esprit divaguer suggère que les musiciens ont laissé venir naturellement les choses et tirer parti à la fois des instruments et de leurs spécificités musicales respectives. Outre le fait qu'ils partagent un prénom dans les deux genres de la langue française, Françoise Toullec a un sérieux parcours dans la musique contemporaine et François Tusquès a travaillé le piano préparé dans l'improvisation à une époque où c'était peu courant dans le jazz libre. En outre les deux pianistes voulaient se rencontrer pour partager leurs musiques et leurs émotions. Une fontaine de jouvence... pi-Ann'-eau ou pie à nô, ou Pi-anneau ! Je fais mon FrançoisTusquès ! J'aime particulièrement les sons de leur rencontre ( 2007 , déjà !). Avec Eric Zinman, c'est la face cachée du jazz qui est sollicitée. L'esprit des pianistes new yorkais soutenus par le label Chiaroscuro de Hank O'Neal , comme l'inclassable Dave MC Kenna où rode l'esprit de leur inventeur à tous, le génial Earl Hines. La pochette est ornée d'une belle toile de Linda Clave. Je m'arrête pour souper des restes des invités et aussi pour goûter de cette belle musique de claviers en toute quiétude sans devoir agiter mon clavier virtuel. 
Bonne écoute ! Joyeux Noël et Bonne année.
  

dimanche 21 décembre 2014

Burton Greene, François Tusquès Red Dahl : Welcome to Europe

Memento Mari : Welcome to Europe  18/12/14
Notre performance Memento Mari : Welcome to Europe s’est super bien déroulée devant un public ravi pour la Journée des Migrants ce 18 décembre à la Cellule 133A à St Gilles.
Ce spectacle mettait en scène le destin difficile et périlleux des migrants qui traversent la Méditerranée pour atteindre l’Europe, fuyant guerres civiles (Syrie, Lybie, Soudan), dictatures féroces ( Erythrée) et victimes de discriminations insupportables ou d’agressions terroristes violentes (Boko Haram)….  Et avec une pensée pour les 23.000 personnes qui ont disparu dans les flots de la Mare Nostrum. Une équipe de Memento Mari a séjourné à Lampedusa en septembre 2014 pour y présenter leur performance – installation – concert y jouer chaque jour et rencontrer réfugiés, migrants, travailleurs sociaux et artistes impliqués : Guy Strale, Marco Loprieno, Patrizia Lugo et Christian Vasseur. 
La performance Welcome to Europe  suit le fil d'émouvants témoignages vécus de plusieurs personnes ayant migré d’Afrique ou du Moyen-Orient et beaucoup souffert durant leur périple. Un poème de Guy Strale lu par l’auteur en introduction. Chacun des textes / extraits de dialogues sont lus par Patrizia, l’initiatrice de MM, l'actrice Laetitia Yallon et J-M Van Schouwburg, alors que des interventions improvisées s’insèrent naturellement dans le flux. Les musiciens : Christian Vasseur, luth, Marco Loprieno sax et clarinette contralto, Jean Demey, contrebasse et clarinette turque, Claudia Cancellotti violon, Macisse Vieira, guitare et balafon, Guy Strale, piano et percussions, Patrizia et J-M VS, voix. Une installation : des dizaines de bandes de tissus colorés imprimés de textes pendent sur les murs latéraux : tracés dans le tissu, des témoignages de parcours individuels de migrants rencontrés par les membres de MM ou rapportés par des témoins. Chaque tissu raconte une histoire souvent tragique. Sur un écran sont projetés des photos de Lampedusa : plage, mer bleue, bateaux, migrants, lieux, personnes, le cimetière… Soudain, une personne masquée, recouverte de vêtements et armée d’un sac de SDF pénètre sur scène et occupe l’espace durant les 45 minutes de la performance : la présence de la danseuse Sofia Kakouri transforme ce qui pourrait être une représentation en un moment de vie. Elle retire ses survêtements et occupe l’espace et l’attention des spectateurs par sa gestuelle, sa danse, son corps et son regard, vêtue d’une robe de chambre rouge de prisunic. La musique se métamorphose d’un thème rythmé joué par les cordes jusqu’à des improvisations dérivantes, un solo de sax sopranino. Nasser, Abu Bakar, Iyad, Victoria les dialogues et tranches de vie défilent jusqu’à ce que les noms repris en boucle débouchent sur « Welcome To Europe » Selon les spectateurs, le spectacle était émouvant, riche, rempli de sens et d’idées et a profondément touché chaque auditeur pour sa dimension humaine.
Après une rencontre avec le public, les musiciens se livrèrent à une improvisation collective où chacun apportait sa part comme une auberge espagnole où on sait partager, rire, écouter et terminer ensemble. Une réussite qui a reposé sur les épaules de Patrizia Loprieno et Marco Loprieno avec l'aide de chacun, danseur, musicien, diseur.... 

Georg Wissell - Joker Nies  Corpus Callosum haha 1301  acheulian handaxe
Le label du guitariste Hans Tammen a frappé fort ! Joker Nies, un expert de l’improvisation électronique « sérieuse » ou « véritable », a longtemps travaillé avec un autre saxophoniste alto de Cologne, le californien Jeffrey Morgan, dans l’excellent duo Pair’a Dice (Snake Eyes Random Acoustics et Near Vhana Ninth World). C’était durant les années nonante. Corpus Callosum nous fait entendre son évolution vers plus de nuances et de raffinements sonores en compagnie de Georg Wissell, un des meilleurs saxophonistes alto improvisateurs de la scène germanique, et sûrement européenne. Un langage audacieux et contemporain et une technique superlative. Cela ne se sait pas, Wissell joue très régulièrement avec Paul Lytton dans la collaboration la plus risquée du légendaire percussionniste. Treize vignettes aux titres latins scientifiques (Facialis, Opticus,  Callosum, Vestibulocochlearis, Vagus etc.) nous font découvrir les possibilités infinies des saxophones préparés de Wissell et l’invention sonique de Joker Nies. Ces deux-là partagent le temps et l’espace en improvisant par la tangente, l’ellipse, sans sacrifier aux formules et au dialogue téléphoné, ni à la virtuosité gratuite. Un équilibre précaire, une cohésion dans la discontinuité assumée, sans verbiage. Un duo original qui cultive la recherche vers l’inconnu ! Remarquable.

Burton Greene – Lawrence Cook  A 39 Year Reunion Celebration studio 234 011

Présentés l’un à l’autre par Paul Bley il y a fort longtemps, le pianiste Burton Greene et le batteur Lawrence Cook cultivent ici l’art du dialogue anguleux dans une superbe construction collective. Tout comme Paul Bley et dans une voie moins éclatée que Cecil Taylor, Burton Greene utilise tout un savoir / expérience pianistique traditionnel dans une dimension étendue en cultivant l’aspect mélodique et rythmique tout le libérant des rythmes réguliers et redondants du jazz moderne. Greene a été un des pionniers de la libération du jazz aux côtés d’Alan Silva et de la légendaire chanteuse Patty Waters à une époque où cette musique était jouée dans des lofts poussiéreux et des salles d’arrière bar. Il trouve en la personne de Lawrence Cook, lui-même un pilier incontournable de la scène de Boston et collaborateur de Bill Dixon, un partenaire idéal pour mettre en évidence son jeu subtil et inventif, concis et aux intentions limpides. La substance plus que les effets pianistiques racoleurs. Une partie des compositions sont signées  par la chanteuse Silke Röllig avec qui Burton Greene collabore régulièrement et le pianiste les a arrangées pour ce beau concert. Cook est un batteur qui sonne comme un vrai batteur de jazz ayant vécu de l’intérieur toutes les mutations de cette musique. Sa sonorité est aussi authentique que superbe. Mark IV, une composition de Greene et du saxophoniste Jon Winter (compagnon de B.G. des temps héroïques), nous offre un beau développement polymodal remarquablement construit où la mélodie et le rythme s’enchâssent et se subliment avec un goût réel. Dans Insider Trading, Greene se penche sur la table d’harmonie pinçant les cordes de manière réitérative en privilégiant les nuances dans un beau dialogue avec le percussionniste, tout en questionnant les intervalles au clavier. Un pan entier de l’aventure du jazz et de sa remise en question par deux artistes sincères et sans compromis. Un beau moment.

Red Dahl Sextet Frank Paul Schubert Paul Dunmall Hillary Jeffery Alex von Schlippenbach Mike Majkowski Yorgos Dimitriadis FMR
Ces musiciens basés à Berlin ont profité du passage de Paul Dunmall dans leur ville pour faire une session. Frank Paul Schubert est un excellent saxophoniste alto incandescent qui chauffe son bec à blanc avec un style tout à fait personnel ! Propulsé par un tandem contrebasse batterie en symbiose et le comping enlevé de l’éternellement jeune Alexander von Schlippenbach, Schubert fait tournoyer les notes en les pliant et les retroussant hors de leur gangue tonale. En chemin, il est relayé par le trombone virevoltant de Hillary Jeffery, alors que le trio change de cap laissant un espace bienvenu au ballet des doigts du pianiste sur le clavier. Des moments intimistes émaillent la suite colorée des Dhal (White Dahl, Orange Dhal, Purple Dahl, Red Dahl, Turquoise Dhal et Scarlet Dhal) à la limite de l’évanescence ce qui permet de goûter aux magnifiques timbres des souffleurs et du contrebassiste et au tournoiement limpide des modes sur l’ivoire. Le jazz libre collectif qui évite les clichés du genre en donnant à chaque musicien le moment idéal pour développer son univers propre tout en secondant chaque partenaire dans un remarquable équilibre, toujours en péril. Dans le beau avant-dernier morceau, ils sortent des sentiers battus. Une belle rencontre.

François Tusquès Mirtha Pozzi Pablo Cueco Le Fond de l’Air improvising beings 31


Julien Palomo documente avec passion les multiples aspects de l’œuvre François Tusquès, un pianiste pionnier du jazz libre sans concession dès les premières années soixante et qui ces dernières années s’est trouvé complètement délaissé par les organisateurs, médias, clubs , collègues etc… Il a trouvé en Julien Palomo un ardent supporter de sa sensibilité musicale et de son humour. Vouloir cadrer Tusquès dans la scène improvisée et jazz contemporaine actuelle me semble aussi vain que stupide. On sent bien que trop d’incultes se permettent d’avoir un avis sur tout avant d’avoir vécu une expérience bien réelle dans cette aventure. Bien que issu organiquement de la pratique du jazz moderne tel qu’il était vécu à Paris vers la fin des années cinquante et durant les belles années soixante, François Tusquès ne s’est pas contenté d’assumer l’explosion du « free-jazz » mais de transcender cette aventure musicale et de la dépasser. Contemporain des Han Bennink, von Schlippenbach, Brötzmann, Evan Parker, Paul Rutherford et Derek Bailey (etc…) qui ont prolongé les avancées afro-américaines en faisant évoluer l’interactivité au sein de la musique libre pour lui donner une identité nouvelle (européenne ??) avec réel un contenu esthético-politique, et contrairement à eux, Tusquès s’est moins attaché à la création de formes radicalement nouvelles qu’à utiliser un matériau musical traditionnel, populaire, hors-champ du jazz moderne, pour servir la cause des travailleurs en lutte et de tous les laissés pour compte de la planète. C’est l’aventure de l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra avec Jo Maka, Adolf Winkler, Michel Marre, Guem, Sam Ateba, Carlos Andreu, … qui a inscrit sa trajectoire dans une multitude de lieux de lutte plutôt que dans les festivals de jazz, même d’avant-garde. Le nom même du groupe fait allusion à la danse car il était plongé dans des rythmes tirés de traditions musicales celtiques, africaines, caraïbes, etc.. rythmes souvent endiablés, surtout dans le feu de l’action. Plus qu’une musique de scène, l’Intercommunal était une musique de la vie et d’un combat social. C’est dans le prolongement de cette pratique de l’Intercommunal  que se situe ce très beau CD du Fond de l’Air en compagnie des percussionnistes Mirtha Pozzi et Pablo Cueco. Bâtissant un substrat polyrythmique mouvant et riche au moyen d’instruments « manuels » (n’tama, bombo, tamboril pour Pozzi et zarb, berimbau, càjon, quijada pour Cueco), les deux percussionnistes laissent le champ libre à François Tusquès pour tisser un remarquable tuilage polymodal sur la base de ces belles compositions. Il y a un Come Sunday pour se souvenir des grands mouvements syncrétiques du Duke qui ont ouvert, jadis, la voie à l’inspiration du pianiste. Et donc c’est un album puissamment ressenti par un pianiste inspiré et dont le style a acquis une cambrure très personnelle, une articulation jouée au plus fin de toutes les nuances pulsatives des trente doigts ici en activité. Dans la galaxie du jazz on trouve aujourd’hui (plus qu’hier) une quantité de pianistes au toucher mirifique, à la virtuosité confondante. Mais dans le domaine qui est le sien, François Tusquès est un musicien unique et très attachant qui se distingue du tout venant et surtout, un artiste qui dégage une qualité humaine profonde. Aussi un son qui évoque Harlem et l'Afrique, Monk et Ellington. Après l’Etang Change en solo sur le même label, voici un très beau et rare trio.