dimanche 31 mai 2015

Concert 60 ans Jean-Michel Van Schouwburg 5 juillet Cellule 133A the Hidden Peak #5

Cellule 133A  dimanche 5 juillet 2015 17h   entrées : 8 €
 rue Ducpétiaux 133A 1060 Bxl  métro Albert


_  Sureau : Jean Demey /Kris Vanderstraeten /Jean-Michel Van   
    Schouwburg + Matthias Boss.  (contrebasse-percussion-voix-violon)
_ Mike Goyvaerts / Guy Strale / Willy Van Buggenhout + Paul  
   Hubweber.  (percussion-piano-synthétiseur- trombone)
_ Trio 876+ Matthias Boss /Marcello Magliocchi/J-M Van 
   Schouwburg + Guy Strale.  (violon-percussion-voix- piano)
_ Paul Hubweber / Jean Demey / Marcello Magliocchi + Marco 
   Loprieno.  (trombone- contrebasse-percussions- saxophones)   
   
                                                                                                    
Vocaliste explorateur de sons, improvisateur et animateur historique de la scène improvisée en Belgique, Jean-Michel Van Schouwburg vous invite à partager un parcours musical à l’occasion de son 60ème anniversaire le dimanche 5 juillet, Cellule 133A, 17h. Son  travail sonore de la voix humaine est basé sur ses possibilités physiques, expressives et émotionnelles en tirant parti des constituants de l’organe vocal depuis les tréfonds de la gorge jusqu’au bout des lèvres. Ses capacités peu ordinaires (quasi trois octaves), qui allient puissance et sens inné des nuances, lui permettent de maîtriser plusieurs techniques simultanément :  jodels, harmoniques, falsetto, chant de gorge, bruitages de la bouche, chant diphonique, phonèmes décomposés, langages imaginaires etc… en passant du pianissimo au forte d’une seule émission. Liée à l’art de la poésie sonore, la démarche de Jean-Michel Van Schouwburg, un pur autodidacte, tente de transcender plusieurs approches esthétiques dans le processus de l’improvisation totale basé sur l’écoute. Son naturel déroutant s’exprime avec un humour corrosif et une urgence dramatique inextricablement mêlés par une spontanéité débridée.
Les quatre groupes de ce soir s’inscrivent dans son évolution musicale depuis ses débuts dans l’atelier d’improvisation libre initié par Guy Strale dès 1976. La connivence spontanée et l’interactivité créatrice basées avant tout sur l’écoute mutuelle naissent autant de rapports familiers entre musiciens  que de nouvelles rencontres imprévues. Durant cette soirée,  six camarades qui ont participé à l’évolution de la scène locale, tels Kris Vanderstraeten et Guy Strale avec qui Jean-Michel a débuté sur scène et trois invités étrangers, spécialistes exceptionnels de leurs instruments, vont créer un équilibre toujours remis en question par la nécessité d’improviser et de construire du neuf. Le violoniste suisse Matthias Boss et le percussionniste italien Marcello Magliocchi forment le trio 876 avec Jean-Michel, avec lequel, ils ont fait récemment une dizaine de concerts en Italie et en G-B et publié  deux cédés récents dont Otto Sette Sei. Le tromboniste Paul Hubweber est à notre avis un improvisateur incontournable et en l’invitant Jean-Michel Van Schouwburg rend hommage aux trombonistes Paul Rutherford et Gunther Christmann, lesquels ont une influence directe sur sa manière d’improviser. On l’entendra avec trois musiciens belges qui ont de belles affinités : Guy Strale (piano) et Willy Van Buggenhout (électronique) ont improvisé ensemble vers 1980/81, - cfr le premier disque vinyle Inaudible Musique Improvisée-. Mike Goyvaerts (percussions) a largement contribué au développement d’Inaudible durant les années 90 et a beaucoup joué avec chacun d’eux. Le violon de Matthias Boss se joindra à Sureau, le trio fétiche de Jean-Michel, du contrebassiste Jean Demey et du percussionniste Kris Vanderstraeten, créant un lien tant avec sa grande soeur la contrebasse qu’avec la voix dont il retrace spontanément les mélismes. Vieux routiers dans de nombreuses pratiques musicales avec une expérience peu commune, Paul Hubweber, Jean Demey et Marcello Magliocchi vont jouer pour la première fois ensemble dans un trio équilatéral auquel se joindra le saxophoniste Marco Loprieno, remarquable au sopranino et animateur  engagé dans le collectif Inaudible.

Matthias Boss cultive un amour pour le violon depuis l’enfance et se distingue par une dynamique et une projection du son peu communes. Il joue très régulièrement avec Marcello Magliocchi dans plusieurs projets dont le trio 876 avec J-MVan Schouwburg, mais aussi avec le violoncelliste Maresuke Okamoto  et le pianiste Nicolà Guazzaloca.
Jean Demey est un contrebassiste qui a multiplié des expériences musicales aussi bien dans la free-music dès les années 70’s que dans les musiques moyen-orientale, africaine, jazz et transculturelles en se produisant sur tous les  continents. Membre du trio Sureau avec J-M VS et Kris Vandertraeten, il joue et enregistre avec le clarinettiste contrebasse Ove Volquartz et la pianiste Yoko Miura. Spécialiste des rythmes et de la derbuka et clarinettiste.
Mike Goyvaerts a développé un langage original aux percussions qu’il dispose sur une grosse caisse horizontale. Il se focalise sur le geste musical et la dynamique dans le superbe quartet Canaries on The Pole avec Jacques Foschia, Christoph Irmer et Georg Wissell et White Smoke avec Willy Van Buggenhout et le saxophoniste Jiji Duerinckx.
Paul Hubweber est un maître du trombone dans la scène improvisée internationale. Trio PAPAJO avec Paul Lovens et John Edwards, duo Schnack avec live signal processing d’Ulli Böttcher, duo avec le pianiste Philipp Zoubek, etc… chacun atteignant un sommet particulier d’excellence. Performances solo Lurix and Paranoise et Tromboneos où fleurissent toutes les outrances du trombone.
Improvisation libre : imagination, recherche sonore, écoute mutuelle, sens de l’équilibre et goût de l’extrême, sincérité et intransigeance esthétique, convivialité collective et ouverture aux autres, partage de la musique spontanée en temps réel avec le public et de l’espace et du temps avec les autres musiciens en égalité.
Marco Loprieno a participé aux ateliers d’Inaudible en recherchant sa voie à travers quasiment tous les instruments à vent pour se concentrer sur le saxophone sopranino dont il a découvert les mystères de l’intonation et le sensuel sax ténor. Anime le Loft EX-I-T et le groupe The Flames avec le tubiste Jan Pillaert, le batteur Kostas Tatsakis et Jean-Michel Van Schouwburg. Avec Pat Lugo réalise la performance Memento Mari sur les disparus en Méditerranée.
Marcello Magliocchi est un percussionniste complet avec une longue expérience dans le jazz (Mal Waldron, Franco D’Andrea, Enrico Rava, Steve Lacy) et les musiques improvisées (William Parker, G. Lenoci, Joëlle Léandre, Evan Parker). Historien vivant de l’évolution de la batterie et enseignant, il crée ses propres instruments métalliques avec UFIP : cymbales, gongs, cloches etc… et a travaillé dans le classique. Sa démarche cultive la logique et la fantaisie dans une recherche sonore en alliant spontanéité et sens orchestral.

Guy Strale fait figure de pionnier de la musique improvisée à Bruxelles dès les années soixante. Explorateur des cordages et de la caisse de résonance  du piano, il cultive le décalage monkien et la dissonance colorée. Il a fondé le Collectif Inaudible et animé un atelier d’improvisation depuis 1976. Celui-ci a été un point de convergence de nombreux improvisateurs durant plusieurs décennies. On peut citer J-M Van Schouwburg, Mike Goyvaerts, Jiji Duerinckx, Jean Demey, Kris Vanderstraeten, Jacques Foschia, Adelheid Sieuw, Marco Loprieno, José Bedeur etc…)
Willy Van Buggenhout est un artiste graphique contemporain et cette pratique a débouché sur la découverte des sons en autodidacte. Pratiquant méticuleusement un synthétiseur analogique vintage 70’s, il joint sa voix originale et contrastée avec un grand nombre d' improvisateurs dont le trio White Smoke et développe aujourd’hui une langage complexe et subtil en temps réel avec l’ordinateur.
Kris Vanderstraeten artiste graphique et dessinateur original, il a construit sa propre batterie de percussions aussi colorée que diversifiée avec ses objets recyclés. Il se distingue par une dynamique très fine et collabore régulièrement avec l’artiste sonore Timo Van Luyck, Sureau et le guitariste Christophe Albertiijn. Il a réalisé un grand nombre d’affiches de concerts figuratives qu’il expose régulièrement.
J-M Van Schouwburg. Vocaliste autodidacte et commentateur praticien de l’improvisation radicale (cfr plus haut), J-M a aussi travaillé avec le compositeur Dario Palermo, le live signal processing de Lawrence Casserley, le percussionniste Sabu Toyozumi et avec le cinéaste Peter Strickland dans le film Berberian Sound Studio. Dirige des ateliers sur la voix par le biais de l’auto-découverte et de l’improvisation.

Matthias Boss et Marcello Magliocchi donneront un concert solo et duos avec des invités au Loft EX-I-T le samedi 4 juillet 18h (7 rue Scheutveld 1070 Bruxelles)


Organisé par le collectif Inaudible avec l’aide de la Fédération Wallonie Bruxelles et de la Cellule 133A et la collaboration de Loft EX-I-T

lundi 25 mai 2015

Duos du haut : Itaru Oki & Axel Dörner / Benedict Taylor & Anton Mobin / Frode Gjerstad & Louis Moholo / Paul Dunmall & Tony Bianco


Axel Dörner  & Itaru Oki  Root Of Bohemian  Improvising beings ib 36


Le label Improvising Beings se distingue encore par son imprévisibilité. Réunir les deux chercheurs de la trompette Itaru Oki et Axel Dörner pour un album duo, il fallait y penser et même plus, dans le conformisme ambiant  des préjugés qui consiste à mettre ensemble des musiciens qui ont la même étiquette, il faut oser ! Surtout en France, pays du rationalisme et de la discussion à propos de tout.
Axel Dörner est faut-il le rappeler, le parangon de la trompette du réductionnisme des années 2000, du New Silence etc…  représentée en France par le label Potlatch. Itaru Oki est un bohême japonais qui fit partie du cercle rapproché des Frank Wright, Alan Silva, Noah Howard,  Bob Reid, américains émigrés qui hantaient l’American Center durant les seventies. Il fut de l’aventure du Celestrial Communication Orchestra d’Alan Silva à l’époque de l’IACP. Son travail sur la trompette et ses instruments inventés avec pavillon fou et tubes extravagants sont remarquables et plein d’ingéniosité. Ecoutez son très beau Chorui Zukan en solo (Improvising Beings ib23). À Paris, on ne l’entend guère qu’avec Abdou Bennani, Makoto Sato, Alan Silva… On se souviendra d’un article de Jean- Louis Chautemps intitulé « la crise du bœuf » qui déplorait le manque de rencontres et de tentatives de jouer à Paris et cela datait des années septante. Mais n’épiloguons pas… Voici une très belle rencontre, une mise en commun improvisée de l’espace sonore, un dialogue subtil mettant en évidence les techniques alternatives, voire aléatoires de la trompette. Différents et semblables, évitant les clichés de la trompette « free », nos deux chercheurs trouvent le moyen de tenir l’auditeur en haleine par toutes les occurrences sonores, interactives, la prodigue multiplicité des effets de souffle et mises en parallèle des singularités. Il arrive bien qu’Oki dornérise et  qu’Axel le rejoigne sur son terrain des aigus flageolants et des glissandi. On évite la virtuosité au bénéfice d'une complicité de deux musiciens qui deviennent tout l'un pour l'autre. Vraiment original et inattendu.

Anton Mobin & Benedict Taylor Stow / Phazing Raw Tonk Records RT008


Violon alto  providentiel de la scène londonienne, Benedict Taylor collabore ici avec l’artiste bruitiste/sonore Anton Mobin, crédité aux prepared chambers. Ces sons évoquent le travail de feu Hugh Davies et ses ShoZyg ou la table d’objets  amplifiés d’Adam Bohman. Une ferraille amplifiée et légèrement traitée par le dispositif crée un riche univers sonore pleins de vibrations électroïdes, de frémissements métalliques brumeux, de cordages bourdonnants, de ressorts vibrants. Le jeu d’archet à la fois délicat, bruissant et coloré de Taylor se conjugue à merveille avec les inventions de son acolyte, lequel a effectué le mixage, excellent. L’inventivité sonique de l’altiste est sans relâche et le rapproche de la démarche de Malcolm Goldstein.  Vu la difficulté de l’instrument, le violon alto, on peut d’ores et déjà affirmer que notre violiste est un musicien rare, comme sa collègue Charlotte Hug. Il y a peu d’altistes qui atteignent le niveau d’excellence des grands violonistes et certains d’entre eux hésiteraient fortement à s’exhiber avec un alto ! Les sons et la dynamique d’Anton Mobin font de lui un artiste de premier plan dans le domaine des objets amplifiés. Son travail n’a rien à envier à Hugh Davies. Que du contraire ! Sa capacité à faire se mouvoir un flux d’idées et de propositions qui font jeu égal avec un instrumentiste improvisateur aussi exceptionnel que Benedict Taylor fait de lui un artiste à suivre, autant que son partenaire.  Une belle indépendance assumée avec une écoute pointue de part et d’autre. Une exploration des timbres, du frottement de l’archet dans ses derniers retranchements,  des doigtés les plus out, un jeu bruitiste animé par une énergie folle et contrôlée: c’est ce qu’autorise une technique fabuleuse à laquelle répond le sens de l’invention très sûr du chambriste préparé.  Donc, pour conclure un superbe dialogue requérant et assumant tous les risques et écueils de l’improvisation.


Frode Gjerstadt Louis Moholo Sult FMRCD 369-0214


Conversations sur la pointe des pieds et toutes en finesse de deux poids lourds du jazz libre. Le sud-africain Louis Moholo est connu pour son drumming intense et chargé depuis l’époque où il jouait avec Mike Osborne, Dudu Pukwana, Irene Schweizer, Brötzmann il y a fort longtemps. Mais comme Frode Gjerstad, il a fréquenté le légendaire John Stevens et en qualité de confrère de la communauté improvisée radicale londonienne, ce batteur africain en connaît un rayon en matière d’improvisation libre. Il crée ici un univers percussif en tenant compte du silence et de la dynamique et en phase avec ses racines africaines. Une superbe qualité de frappe sur les peaux qui évoque presque les zarbistes iraniens et leurs tambours sur cadre soufi.  En effet on croirait entendre une batterie à main nue. Les cymbales complètent discrètement les roulements et battues mettant en évidence la légèreté dynamique, un peu comme la tampura dans la musique indienne. Frode Gjerstad contorsionne la clarinette en glissant vers les harmoniques aiguës. Quand vient un motif mélodique presqu’oriental, Moholo entonne une marche qui s’égaie ensuite sous les  articulations disjointes du souffleur et les déchirements du souffle,  accélérant la cadence et le débit sans se départir de cette dynamique rare.  C’est un parfait exemple d’équilibre entre deux artistes qui cherchent à dépasser les tendances habituelles du free-jazz improvisé pour trouver dans leur pratique une fraîcheur, une lisibilité à travers laquelle l’émotion  n’est pas feinte. Au saxophone alto, Gjerstad explore l’expressivité des volutes en les mettant de guinguois et en picorant avec inspiration dans son stock de phrases comme si c’était tout neuf. Un rythme africain vient poindre dans le duo avec l’alto et se déboîte par magie. Dans chaque morceau, le batteur nous offre un développement nouveau de ses rythmes croisés et pulsations libérées, comme dans Sult 2 avec ses changements de métrique. Dans cette séquence, Gjerstad joue d’une clarinette alto alternant rêveries et morsures. Le batteur fait des merveilles.  Pas étonnant que Louis Moholo a enregistré en duo avec Leo Smith ! Pour ceux qui aiment le son naturel de la batterie sans clichés, c’est une belle pièce à conviction. Vraiment superbe et à conserver pour les soirées au coin du feu.

Paul Dunmall & Tony Bianco Autumn FMR CD392-0115

La saga dunmallienne continue ! Avec son acolyte, le puissant Tony Bianco à la batterie, Paul Dunmall ajoute encore un exploit à son extraordinaire trajectoire d’improvisateur sans pareil au saxophone ténor, et dans cet album à l’alto. Un concert explosif, une véritable sincérité dans l’improvisation et dans l’engagement. Jazzman jusqu’au bout des ongles, le souffleur est avant tout un chercheur de l’au-delà du Coltranisme inspiré par les grands maîtres du ténor du vieux Ben à Shorter et Evan Parker. À partir de cette expérience et d’une pratique compulsive, Dunmall crée les improvisations les plus remarquables au saxophone ténor alliant un sens inné de la construction et une fureur emportée. Musicalité exceptionnelle sans tic coltranien. Passant des triples détachés sur des intervalles parfois biscornus à une vocalisation forcenée, ce sont tous les états de chauffe de l’instrument qui se révèle à notre fascination. Ici c'est l'alto qui est sollicité sur Echoes of London  et on entend clairement qu'il "n'est pas un altiste". Mais au diable, l'intensité elle est au maximum !  Sur la pochette des feuilles mortes, car l’arbre n’arrête point de grandir. Un colosse du saxophone incontournable en compagnie d’un batteur polyrythmicien de la veine de Rashied Ali. Plus que çà tu meurs ! 
P.S. J'ai déjà débattu à propos de ce duo mais bis repetita placent ! 

Le temps de l'improvisation

Du temps au temps… et dans l’espace… sonore
Remarque de l'auteur : il s'agit d'un texte "généraliste" et qui pour certains praticiens semblera enfoncer des portes ouvertes. Impossible de tout dire en quelques paragraphes.

L’improvisation libre dans la pratique musicale ou la musique improvisée libre semble pour beaucoup une aventure marginale, très marginale même, face à l’explosion planétaire des genres musicaux médiatisés et aux ventes colossales d’albums … et pourtant cette approche librement improvisée, immédiate, spontanée, apparue en Europe occidentale il y a plus de quarante ans, est aujourd’hui partagée par un nombre incalculable d’individus répartis sur tous les continents et qui souvent partagent une éthique et une philosophie commune,  collective et égalitaire basée sur l’écoute de l’autre.

Une des rares caractéristiques de cette musique improvisée est que les auditeurs en découvrent les formes et les sons à l’instant même comme les musiciens qui la jouent. Nous n’affirmons pas : Voici ce qu’est notre musique ! Nous lui laissons le temps de vous exprimer ce qu’elle est. Nous la découvrons ensemble. C’est une expérience révélatrice que nous partageons avec les auditeurs au moment où la musique se crée et se déroule dans le temps *. Sur la différence entre l’improvisation et la composition : le compositeur a tout le temps nécessaire pour créer une pièce de musique de cinq minutes et l’improvisateur n’a que cinq minutes **.

Une musique collective de l’écoute où, idéalement, l’espace et le temps sont partagés de manière à ce que chaque musicien participant au groupe ait le temps et l’espace nécessaire pour s’exprimer comme individu avec sa voix personnelle et originale, chacun veillant à ce que les autres puissent se faire entendre dans l’espace sonore et dans l’évolution de la musique jouée au fil du temps. Et l’ensemble de leurs sons forme un tout qui échappe à l’analyse et aux prévisions. Les sons du groupe se déploient en tenant compte spontanément de l’espace quelques soient les qualités acoustiques du lieu : chambre, studio, théâtre, bar, église, plein air… 
Les improvisateurs  vivent une démocratie véritable illustrant un modèle social utopique sans hiérarchie où chacun est libre, autonome et responsable. À la fois soliste, compositeur et chef d’orchestre. Action et réaction. Multiplicité des modes de jeux. Duos, trios, quatre ou cinq… qui se décomposent en sous-groupes, grand orchestre, combinaisons infinies. Mais le musicien peut créer sa musique improvisée seul, en « solo absolu », cultivant un « style personnel » qui peut, lui, se rapprocher de la composition. Paradoxes.

Il n’y a aucun style propre à cette musique improvisée, mais une découverte de sons nouveaux et une manière créative de les faire vivre en relation avec l’invention de ses partenaires dans l’instant. Le guitariste Derek Bailey a créé le vocable de musique improvisée « non-idiomatique », car il n’y a pas d’idiome, de genre et de style établis à l’avance comme dans les musiques nées ou conservées dans une tradition ou une culture nationale, religieuse, etc… Chacun est libre d’y apporter sa contribution personnelle sans devoir se référer à un maître ou un guru. Se dessine une orientation multiculturelle qui se réfère aux ultimes avancées du jazz libre afro-américain, à l’évolution de la musique contemporaine « sérieuse » et aux particularités des  musiques populaires et traditionnelles des cultures d’Asie, d’Afrique etc..

Tous les instruments acoustiques ou amplifiés et la voix humaine peuvent être sollicités dans toutes les combinaisons possibles pour autant qu’elles fassent sens. Les improvisateurs libres explorent les possibilités sonores et expressives de leurs instruments en se basant sur la logique de l’instrument et sa réalité physique pour obtenir des sons inouïs, inusités ou imprévisibles. Harmoniques des instruments à vent et des cordes, instruments inventés ou détournés de leur usage conventionnel, multiplication des instruments de percussion, percussivité, textures, le bruit sonore et la note de musique sont à égalité. La tradition musicale jazz, classique, … peut être recyclée, détournée, broyée ou régurgitée avec humour. C’est autant un chantier, un laboratoire, qu’une discussion entre amis ou la construction d’une œuvre musicale, l’échec d’une tentative contenant  souvent les clés de la réussite. On peut autant y faire naître l’harmonie des tempéraments ou creuser ce qui ressemble à un conflit.
Créant très souvent eux-mêmes les concerts et les espaces où leur musique est jouée, les improvisateurs ont proliféré de manière exponentielle dans les villes et les campagnes de nombreux pays créant un réseau inextricable de relations et de lieux où se croisent des musiciens venus du monde entier : France, Japon, Grande-Bretagne, Espagne, Chili, Québec,  Californie, Silésie, Laponie, les Pouilles, la Provence, Amsterdam, Londres, Berlin, Cologne, Chicago, Vienne, Zürich, Toulouse, Budapest, Beyrouth …


Musiciens, groupes et instruments de référence : Eddie Prévost et AMM, John Stevens et le Spontaneous Music  Ensemble, Derek Bailey et Company, Gunther Christmann et Vario, Fred Van Hove et Musica Libera`…, Terry Day et le People Band  Gunther Christmann, Paul Rutherford et George Lewis, trombone, Barre Phillips et Peter Kowald, contrebasse, Paul Lovens, Paul Lytton et Roger Turner, percussions, Evan Parker, Lol Coxhill et Michel Doneda, saxophone soprano, Fred Van Hove, Misha Mengelberg, Alex Schlippenbach et Irene Schweizer, piano, Phil Wachsmann, Jon Rose et Carlos Zingaro, violon , Hugh Davies, objets amplifiés, Phil Minton, Demetrio Stratos, Maggie Nicols, voix etc…  Cecil Taylor, Ornette Coleman, John Coltrane, Albert Ayler, Steve Lacy, Anthony Braxton, Art Ensemble of Chicago, Milford Graves, Paul Bley, Sun Ra. John Cage, Stockhausen, Ligeti, Xenakis, Berio, Feldman, Scelsi.

* John Russell, notes de pochette de With Emanem 5037.
** Steve Lacy, cité par D. Bailey dans Improvised Music Its Nature and Practice in Music.

mardi 19 mai 2015

NOUTURN Bobby Bradford & John Carter Quintet Live in Pasadena 1975 Dark Tree Roots Serie

NOUTURN Bobby Bradford & John Carter Quintet Live in Pasadena 1975 Dark Tree Roots Serie   http://www.darktree-records.com 


On sait Bertrand Gastaut, le fanatique du jazz libre et des musiques improvisées, friand de galettes rares et toujours pleines de sève. Voici que son label Dark Tree qui nous a offert les  deux beaux cd’s du trio Lazro-Duboc-Lasserre, très contemporains et vivifiants, inaugure une Roots Serie qui ne pouvait pas mieux commencer qu’avec le tandem John Carter et Bobby Bradford enregistré in situ en Californie avant que ces deux artistes essentiels ne viennent jouer et enregistrer en Europe. Essentiels, car avec Perry Robinson et Jimmy Giuffre, John Carter est LE clarinettiste inspiré du jazz libre. Tout comme Giuffre, Carter était enseignant et s’est peu produit en concert, du moins sauf en Californie. Il a fallu attendre 1979 pour qu’il vienne jouer en Europe. Et il a fallu qu’Ornette Coleman s’obstine à exiger des cachets élevés, trop élevés pour qu’un organisateur se risque à l’inviter sérieusement, avec la conséquence que Bobby Bradford, qui avait alors remplacé Don Cherry dans le Quartet historique d'Ornette, s’en est retourné dans son Texas natal faute d’engagement. A l’époque, 1961, Bradford était un des rares trompettistes et musiciens capables et ayant le goût, le sens du risque et l’audace de jouer la musique d’Ornette Coleman. Un artiste peu commun, en somme. Le sort a donc voulu que Bobby Bradford n’ait pas enregistré avec Ornette, ni fait de concert mémorable à NYC. Il est donc resté quasi inconnu jusqu’au début des années septante. Ornette le mit en contact avec John Carter, un autre texan avec qui le « pape » du free jazz partageait quelques affinités. Le large public du jazz découvrit ensuite l'existence de Bradford dans Science Fiction, l’album de Coleman pour Columbia et les plus pointus se procurèrent Bobby Bradford & The Spontaneous Music Ensemble produit par l’ineffable Alan Bates. On l’y entend à son grand avantage en compagnie de John Stevens, Trevor Watts et Julie Driscoll, devenue Tippets quelques mois plus tard.
Mais croyez bien que ces deux musiciens n’ont pas attendu qu’on vienne les chercher. Préférant une vie stable dans l’enseignement musical de niveau universitaire, Carter et Bradford formèrent un groupe régulier dans la région de Los Angeles jouant et créant un espace pour le jazz libre et créatif. Le batteur William Jeffrey et les bassistes Roberto Miranda et Stanley Carter complètent ce Quintet soudé et inspiré.  Ils enregistrèrent quatre albums pour les labels Revelation  et Flying Dutchman de Bob Thiele, le producteur militant qui contribua au succès de Coltrane chez Impulse, d’Ayler, Shepp etc… Mosaïc a édité un coffret en édition limitée reprenant ces albums californiens et Hat Art a réédité Seeking. Mais mis à part les albums réunissant Bradford et Carter sous le leadership du clarinettiste pour Black Saint ou Moers Music, oubliés depuis quasi un quart de siècle, lorsque celui-ci nous a quitté, en 1991, on n’a pas grand chose de leur collaboration à se mettre sous la dent. Tout cela rend cette belle prise de son d’un beau concert de novembre 1975 du Quintet de John Carter et Bobby Bradford indispensable et rafraîchissante à l’écart de la production des Brötzmann, Vandermark, Gustafsson, Mc Phee etc… dont la liste des vinyles et cédés s’entasse imperturbablement sur les sites de vente en ligne … (vous avez le temps d’écouter tout çà, vous ?).  Sans parler de Keith, Miles , Herbie etc..  dont nous abreuvent la presse spécialisée subventionnée par les majors et cornaquées par les attachés de presse. Donc, NoUTurn  est un vrai événement discographique à ranger à côté de Conference of the Birds de Dave Holland, de Birds of the Underground d’Albert Mangelsdorff, Live At Donaueschingen d’Archie Shepp, Prayer for Peace de l’Amalgam de Trevor Watts ou des Nice Guys de l’Art Ensemble et Circle Paris Concert . L’article original. J’ajoute encore qu’Emanem a réédité récemment ses deux cédés Tandem volume 1 & 2 en double cd réunissant Bradford et Carter en duo interprétant leurs plus belles compositions  au sommet de leur art en 1979 (Emanem 5204). En 1979, Carter avait mis de côté son saxophone soprano, présent dans le concert de Pasadena et en se concentrant sur la clarinette, le tandem a acquis une cohérence incontournable merveilleusement documentée par l’album Tandemhttp://www.emanemdisc.com/E5204.html 


Même si Tandem est mon premier choix pour sa singularité, le swing intense et la communion complète dans la musique, cela n’enlève rien à la magnificence de ce merveilleux inédit Live In Pasadena 1975 publié par Dark Tree sortant ainsi de l’ombre un beau mystère musical. Il faut se replonger dans la situation du jazz libre et de ces musiciens en 1975 pour saisir en quoi ce Quintet Bradford – Carter avait de particulier pour leurs contemporains. A cette époque, Steve Lacy n’avait quasi plus joué aux States depuis dix ans et ses albums européens y étaient quasi introuvables. Très peu de musiciens free US jouaient du sax soprano, instrument voisin de la clarinette, au niveau de John Carter. Il y a bien sûr Anthony Braxton, qui joue aussi du soprano, et cette année-là ce prodige défraie la chronique avec son Quartet (Kenny Wheeler, David Holland et Barry Altschul), ses compositions et leur extraordinaire virtuosité, à une hauteur stratosphérique. Et Eddie Brackeen qu’on ne va pas tarder à découvrir brièvement avec Paul Motian deux ans plus tard. Sans parler de Sam Rivers ou des Grossman et Liebman dans l’orbite coltranienne. Donc le sax soprano de John Carter est alors un instrument neuf et il lui permet de jouer avec une énergie et un tonus qui contrebalance le drive parfois envahissant du batteur William Jeffrey dans les compositions les plus enlevées : Love’s Dream et Comin’On. On ne saurait faire tournoyer les notes et les intervalles aussi puissamment avec une clarinette, instrument plus doux. Carter a un style original au soprano qui ne ressemble en rien à son jeu de clarinette ni à ceux des  Coltrane, Lacy. Et à la clarinette, John Carter est unique !!  Il joue des deux instruments dans She et se concentre sur la clarinette dans les deux compositions où les formes évoluent pour créer l’espace nécessaire et bienvenu pour le chalumeau : Come Softly et Circle de la plume de Carter. Les trois autres compositions sont des « classiques » de Bradford enregistrés par celui-ci avec Trevor Watts, John Stevens et Kent Carter (Love’s Dream Emanem 4096). La critique a tendance à considérer Bradford comme un «sideman » et Carter comme un « leader» en fonction du  nombre d’albums parus au nom de l’un ou au nom de l’autre. Mais détrompez-vous, ils sont aussi essentiels dans le paysage du jazz libre de cette époque et ils se complètent  aussi bien que Mulligan et Baker, Ornette et Don, Bird et Diz. Question entente et dialogue, c’est miraculeux. Si la rythmique est complètement free, le jeu de William Jeffrey offrant des similitudes avec celui de Don Moye dans l’Art Ensemble à la même époque, et  les deux bassistes naviguent en dialogue permanent, les deux souffleurs explorent méthodiquement et spontanément le thème et toutes les ramifications possibles permises par une compréhension magistrale des harmonies et des valeurs, intervalles et nuances de la trame mélodique qu’ils examinent sous tous les angles tout en surfant sur la polyrythmie. Magistral ! Une des compositions est tout à fait Colemanienne et c’est pour le meilleur ! Les tenants du be-bop sectaires ont souvent fait remarquer que « des » ou « les » free-jazzmen ne connaissent pas leurs grilles et fonnt n’importe quoi. Ici, ils auraient affaire à des vrais pros (des Prof’s de musique au plus haut niveau). Emportés par l’effervescence de la batterie et l’emportement des deux bassistes (qui n’hésitent pas à explorer des textures à la Alan Silva / Peter Kowald lorsqu’ils se trouvent en duo), les deux amis tiennent le cap dans une composition aussi difficile que Love’s Dream, Bobby au cornet y réalise un exploit instrumental similaire à la performance de Benny Bailey dans le Berlin Concert d’Eric Dolphy paru chez Enja dans les années 80. Le cornet est un instrument moins malléable mais plus chaleureux que la trompette. Bobby Bradford phrase à merveille même quand les notes défilent à toute vitesse : un prestidigitateur de la colonne d'air avec un style qui n'appartient qu'à lui ! Et John au soprano est très impressionnant. Une pêche pas possible avec un sens de la construction remarquable. Cela dure 21’13’’ avec des improvisations  à la fois échevelées  et super bien fignolées dans le détail. Le dernier morceau, Circle est introduit en duo clarinette – cornet telle qu’on peut l’entendre dans Tandem et le chalumeau s’envole avec le swing des trois rythmiciens… L’entre jeu de ces deux- là est une merveille. Un régal ! Dark Tree frappe fort et ces deux souffleurs personnifient à qui mieux-mieux  la connivence, l’écoute et le dialogue comme peu. NoU Turn : le free- jazz «vrai » par excellence qui échappe aux définitions pour se concentrer sur la musicalité. En prime, un beau livret avec des photos d'époque et un texte rédigé par un spécialiste du tandem, Mark Weber. De nos jours Roberto Miranda, William Jeffrey et Bobby Bradford jouent toujours régulièrement dans la banlieue de Los Angeles au sein du Mo'tet, le groupe de Bradford qui publia Lost in L.A. chez Soul Note il y a une trentaine d’années. A (re) découvrir d’urgence.