vendredi 12 juin 2015

HK Raecke & L Casserley / Joe Morris- A Fernandez - Nate Wooley / Luc Bouquet Coltrane sur le Vif - Lenka Lente.


Hans Kaersten Raecke and Lawrence Casserley Sculptures of Wires and Drifts auto production via http://www.lcasserley.co.uk 


Hans Kaersten Raecke est un compositeur contemporain et constructeur d’instruments – sculptures sonores. Il y a une vingtaine d’années, il collabora avec Hugh Davies et leur enregistrement, KlangBilder était vraiment intéressant et singulier : http://www.discogs.com/Hugh-Davies-Hans-Karsten-Raecke-Klangbilder/release/965996  
Nous le retrouvons dans un superbe enregistrement en symbiose avec le spécialiste du Live Signal Processing : Lawrence Casserley. Rien que le deuxième morceau de l’album, une pièce d’anthologie de 6’51’,  Sculpture of Wire – Draht Sculptur n° 1 vaut l’achat du CD-R. Les instruments de HKR crédités sont piano préparé et ustensiles bruiteurs, voix, blow-metal-tin-harp, pipes-pot et gummiphon. Le piano préparé est utilisé comme un instrument percussif et si Raecke en utilise d’autres (à quoi ressemblent – ils ?), ils s’intègrent parfaitement dans la structure et les sonorités émises par le piano. Les sons de HKR ont une couleur et une dynamique remarquables spécialement dans l’intérieur du piano. Il imprime des pulsations qui transcendent l’usage du piano préparé des Sonates de Cage. Tour à tour insistantes, obsédantes ou dans une relaxation onirique ou une lévitation quasi dansante. Une espèce de harpe métallique blow-metal-tin-harp  évoque certaines sonorités des ShoZyg et Springs Collection d’Hugh Davies. Rappelons que Davies fut le compagnon de Derek Bailey et Evan Parker dans Music Improvisation Company entre 1968 et 1972 et que son travail a eu une influence sur de nombreux artistes dont Derek Bailey et que Casserley a eu un rôle de premier plan dans l’Electro Acoustic Ensemble d’Evan Parker. Ce qui rend ce  disque fascinant est le travail des sons de Raecke en temps réel par Casserley  d’une manière complémentaire, organiquement intégrée, colorant, déformant, répétant, décalant et transformant la matière sonore dans une variété d’occurrences lumineuses, brillantes, sourdes,  nébuleuses, vaporeuses, liquides, grinçantes, sifflantes… Densité ou lisibilité. Saupoudrage d’effets mirifiques ou échappées rêveuses. Chutes en apesanteur. Puissance et extrême délicatesse de l’électronique. Cat and Mouses Machines est une extraordinaire conversation vocalisée au travers de l’électronique et un des instruments magiques de HKR. L’un d’entre eux est un curieux instrument à vent fait de tubes en PVC (je crois bien !). Le jeu de H-K  au piano et à la simili-harpe est volontairement espacé pour créer un temps propice  aux inventions de LC comme dans les sobres et majestueux Drifts  de 17’ qui clôturent l’album.  Ce qui est renversant, c’est d’entendre Casserley créer des sons en transformant ceux de Hans Karsten Raecke au point où on est médusé par la « métamorphose » de leurs natures intrinsèques. De la science fiction ! Des cailloux deviennent des fleurs, le gris, multicolore, l’air se transforme en feu. Une réalisation très originale dans la ligne des meilleures collaborations du genre ou l’électro-acoustique et les instruments physiques s’interpénètrent au point de former un tout indissoluble en étendant les solutions sonores et dynamiques dans un univers neuf et cohérent. On pense à Furt (Barrett – Obermayer), le fantastique duo de Casserley avec le contrebassiste Adam Linson, Integument,  ou le tandem Schnack ! unissant le trombone Paul Hubweber et son acolyte Ulli Böttcher.
Une très belle découverte hors des sentiers battus entre un artiste sonore peu commun et un magicien du live signal processing.

From the Discrete to the Particular  Joe Morris Agusti Fernandez Nate Wooley Relative Pitch RPR 1008  http://www.relativepitchrecords.com/releases/rpr1008.html  


Ce que j’aime particulièrement lorsque j’achète moi – même le CD plutôt que de l’avoir reçu en service de presse (mais je ne suis pas journaliste, plutôt un praticien de l’improvisation) est de me sentir plus libre pour exprimer mes sentiments. C’est un tel cadeau de recevoir un cd (reconnaissance éternelle à Martin Davidson et quelques autres) que cela devient une récompense inestimable d’y trouver un intense plaisir d’écoute après autant d’années de soutien pour ces musiques. Lorsque j’ai commandé ce cd à Improjazz, j’avais d’autres albums en tête qui m’avaient fortement enthousiasmés : Kopros Lithos d’Agusti Fernandez avec Peter Evans et Mats Gustafsson, Parallelisms avec Herb Robertson et Evan Parker toujours avec Agusti, de parfaites réussites (labels MultiKulti et Ruby Flower). Alors je me suis dit : Wow ! Cette fois-ci avec un troisième trompettiste de choix, Nate Wooley, dont j’aime beaucoup les duos très réussis  avec Paul Lytton (un lp dingue sur Broken Resaeach et Creaking 33 sur Psi) et Joe Morris coupable de collaborations exceptionnelles avec Joe Maneri, Three Men Walking et Nate Wooley, justement, dont mon ami Kris m’a fait la réclame.  Et cette merveille toute récente, chroniquée plus haut, CounterpointJoe Morris fait un superbe travail avec Ivo Perelman et Mat Maneri. Tous les albums précités sont des modèles de connivence, de symbiose dans le domaine de l’improvisation libre, faite d’écoute mutuelle et d’invention de manière que chaque individu contribue à son expression personnelle la plus remarquable tout en mettant ses collègues en valeur. Que l’assemblage soit fructueux et fasse sens. Alors à l’écoute de cet album From the Discrete to the Particular, je dirais que les instrumentistes livrent chacun une partie enthousiasmante en ce qui concerne leur voix individuelle et qui justifient à elle seule tout l’intérêt qu’on leur porte. Le premier morceau, pris à un tempo d’enfer est ébouriffant, Automatos qui porte bien son titre avec ses fulgurances en pilotage automatique. C’est vraiment impressionnant. Les lèvres de Wooley dérapent, il crachouille à la vitesse grand V alors que les deux mains de Fernandez sollicitent tout le clavier avec une puissance peu commune. Là-dessus, le trompettiste surfe comme une fusée alors que le guitariste tient le cap par en-dessous se livrant à un chassé croisé d’accords et de lignes sursautantes en tenant la cadence infernale. Le deuxième, As Expected : Fernandez lance un jeu par pincées asymétriques et petits jets de grappes de notes qui invitent les deux autres à s’insérer. Wooley joue avec sa sourdine en survolant à l’écart. Dans Bilocation, le piano se fait lyrique comme dans une ballade et la guitare se pose comme si elle égrenait des notes de contrebasse au repos et quelques belles notes en sourdine de Wooley s’élèvent discrètement avec une pointe d’aigu et des hésitations bienvenues. C’est, comme on dit, « des jazzmen qui improvisent librement ». Les  deux dernières notes du piano terminent gravement en beauté et Hieratic commence (continue ?) dans cette ambiance grave avec  les déchirements du souffle saturé vraiment remarquables. Ensuite l’échange s’anime avec la guitare (acoustique) devenue bruitiste, sorte d’harpe froissée. La configuration guitare – piano est une chose malaisée vu la nature des deux instruments et dans cet album Morris et Fernandez creusent comment pouvoir dialoguer et coexister créativement. Je rappelle que ni Fred Van Hove, Alex von Schlippenbach, Irene Schweizer, Howard Riley etc… ne se sont essayés à enregistrer en duo avec un guitariste. Et que Derek Bailey n’a quasi jamais joué en tête-à-tête avec un pianiste, mis à part le pas trop convainquant duo avec Cecil Taylor, lequel n’est pas, à mon avis, une réussite collective transcendante, mais plutôt un premier jet « pour voir ». Tant la tâche est ardue. Hieratic offre une belle coexistence dans l’espace sonore et Membrane à lui tout seul justifie l’achat de ce disque. Les cordes rassemblées (Agusti dans les cordages) créent des ostinati fascinants pleins de vibrations métalliques commentés par le bruissement tuyauté de la colonne d’air. Un court That Mountain (3 :25) avec des sons épars et des actions qui prennent le temps de naître et de mourir est le plus bel épilogue à ce qui avait été joué précédemment. Chums of Chance est une belle conclusion où chacun trouve des sons nouveaux, Agusti frottant les cordes et Morris trafiquant sa guitare acoustique … avec les doigts (!),  et laisse l’imagination et l’instinct créer des correspondances insoupçonnées. Un art bruitiste où chacun navigue à égalité trouvant sa place dans l’espace par le choix judicieux de l’action sonore la plus appropriée dans une dimension ouvertement radicale et chacun dans sa vitesse propre. Morris y est à l’archet sur une bonne partie jusqu’à une superbe excursion solitaire comme je n’ai pas encore entendu ailleurs. Ce trio fonctionne. Donc pour conclure mon sentiment et mon observation : une tentative courageuse de collaboration d’artistes incontournables qui honorent leur contrat avec énergie et conviction sans constituer un groupe à part entière. - Le trio de Kopros Lithos, cité plus haut, fonctionne, lui, comme un groupe, si vous voulez- . Leur créativité met en relief différentes approches musicales et ludiques et cela se termine sur un bel exercice sonique, bruitiste à la dynamique fort réjouissante.
Nate Wooley et Agusti Fernandez sont des virtuoses rompus à l’improvisation libre (qualifiée de « non-idiomatique », vocable d’usage relatif et galvaudé) et Joe Morris se révèle être un solide client dans ce domaine. J’ai été témoin de rouscailleurs « non-idiomatiques » qui ont pris un jour Joe Morris à partie dans une conversation en ligne et le pauvre a dû se défendre par écrit. Misérables colleurs d’étiquette! La musique et sa pratique par les improvisateurs existent pour être transcendée en la jouant et cet album est une preuve vivante.  Il faut jouer pour le découvrir. Rien n’est acquis et tout reste à faire.

Coltrane sur le Vif  par Luc Bouquet Lenka Lente


Tout comme pour Luc Bouquet, John Coltrane est pour moi un musicien essentiel dont la passion communicatrice et l’intense créativité ont bouleversé les âmes et le cours de l’histoire musicale en amont et en aval, dans son évolution à travers les générations. Et puis quel SON, quelle audace, cette densité et cette fulgurance !
Dans l’œuvre enregistrée de Coltrane, deux ou trois grands moments sont, selon moi, les clés de voûte dans une multitude de passages et de transitions aussi essentielles les unes que les autres. Après l’affirmation irrévocable de son talent exceptionnel chez Miles et Monk et l’envol à la vitesse supérieure concrétisé par les albums Atlantic (Giant Steps, My Favourite Things, Olé), les enregistrements live du Village Vanguard de novembre 1961 avec Chasin' the Trane, India et Impressions, les albums posthumes de la fin du JC Quartet en 1965 (Sun Ship, Transition et First Meditations) et le brûlot Interstellar Space en duo avec Rashied Ali. Entre-temps, il y a aussi  les « classiques Impulse » Africa Brass, Coltrane !, Crescent, Love Supreme et Live at The Birdland avec Garrison, Tyner et Jones. Plus que ça tu meurs. L’originalité de la démarche (existentielle) de Luc Bouquet, poète assumé de la batterie libre et de l’écoute des autres, est d’essayer de lever le coin du voile du Coltrane in the Flesh en rassemblant ses commentaires sur le vif à l’écoute des meilleures versions des tous les nombreux enregistrements live de Coltrane, pirates, officiels ou contractuels. On pense au double album Afro-Blue Impressions Live In Europe publié par Pablo en 1977, dix ans après sa disparition, année qui vit aussi la publication des Other Village Vanguard tapes de novembre 1961 par Impulse. Peu ose se risquer à acquérir TOUT Coltrane live en « pirates » non autorisés en raison des prises de son ou des gravures peu réussies ou par éthique. J’ai acquis ainsi en seconde main un Live at The Sutherland Hotel est c’est assez dur ! Le travail de bénédictin de notre ami Bouquet est bien utile pour nous aider à y voir un peu plus clair dans des dizaines d’heures de Copenhagen, Stockholm, Graz, Paris, Stuttgart ou au Japon dans un ordre chronologique et en prenant en compte l’évolution depuis ses tout débuts. Coltrane est tellement vivant qu’on entend peu de différences dans l’ambiance générale entre certains albums studio comme Sun Ship et l’animation des concerts. Si ce n’est que dans ces enregistrements live, les standards coltraniens se font la part du lion : Favourite Things, Mr P.C., Impressions, … alors qu’en studio on découvre des pièces quasiment jamais jouées en concert. C’est le cas de Love Supreme, suite magistrale qui couvre les deux faces d’un trente-trois tours mythique que beaucoup considèrent comme son chef d’œuvre, sans doute parce que plus accessible et structuré. On ne trouve la suite de  Love Supreme  que dans ce concert d’Antibes de 1965 qui fut publié par Esoldun au départ des archives de l’INA il y a une trentaine d’années. Comme vous n’auriez jamais entendu Coltrane. Elle figure dans une version double cédé Impulse de Love Supreme  tout à fait officielle indisponible aujourd'hui.  La famille Coltrane veille jalousement sur l’héritage en faisant publier des documents de valeur soigneusement préparés comme cet Offering Live at Temple University découvert tout récemment et publié par Impulse. Mais il ne faut pas mésestimer les albums pirates. Par exemple, le concert de Graz de 1962 est une aventure insoupçonnée offrant un son suffisamment correct pour que son écoute nous envoie au septième ciel (The 1962 Graz Concert Complete Edition Jazz Lips). On y est surpris par la seule version d'Autumn Leaves en concert et un choix de pièces de consistance qui nous font entendre le vrai Elvin Jones, celui des concerts. Certains lieux, Stockholm ou Copenhagen se retrouvent dans des albums différents correspondant à des tournées de 1961, 1962 et 1963, soit en Quintet avec Dolphy ou avec le Quartet et suivez le guide Bouquet !  Au niveau « officiel », la présence magique d'Eric Dolphy figure seulement dans les albums du Village Vanguard, Live at the VV et Impressions, complétés par les Other VV Tapes citées plus haut et The Mastery Of John Coltrane / Vol. IV 'Trane's Modes' qu’on retrouve intégralement en CD dans the Complete 1961 Village Vanguard Recordings. Les traces pirates de la collaboration avec Dolphy se révèlent encore plus passionnantes et tout le mérite revient à l’écoute patiente de Luc pour nous permettre de le découvrir. Autre pièce incontournable : le coffret Live Trane de 7 cd's chez Pablo records qui offre un fantastique parcours des différentes tournées du Coltrane Quartet en Europe et dont le responsable de Pablo, Norman Granz, était l'organisateur et agent.
Livre sans prétentions, ni thèse hasardeuse ou savante, Coltrane sur le Vif est un outil sûr et amoureux pour quiconque a laissé une part de John Coltrane, le musicien universel, au plus profond de lui. Des Byrds, Jimi Hendrix et Neil Young jusqu’à Evan Parker, Dave Liebman, Ravi Shankar et Roland Kirk, Allman Brothers etc.. la musique de Coltrane concerne un nombre incalculable d’artistes et d’auditeurs qui ont été touchés d’une manière si profonde qu’on peut dire que J.C. est le musicien le plus unique du XXème siècle et d’aujourd’hui. Donc, même s’il semble s’adresser aux spécialistes, le livre de Luc Bouquet pourra être utile à quiconque veut en connaître un peu plus ne fut-ce que pour un moment supplémentaire de bonheur, différent par rapport aux albums officiels réglementés et sélectionnés par la FNAC, Amazon ou Wikipédia. 
- Tu aimes Coltrane ?   - Oui ! J’ai enfin mon Bouquet !! 




2 commentaires:

  1. "un musicien essentiel dont la passion communicatrice et l’intense créativité ont bouleversé les âmes et le cours de l’histoire musicale en amont et en aval, dans son évolution à travers les générations"

    En amont et en aval ?!
    Ô merveille, ô interstellaire communicatrice communicativité !

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  2. à l'anonyme qui semble ne pas comprendre ce que j'entends par "amont " et "aval" . C'est très simple . Quand on s'est imprégné de la musique de Coltrane avec Elvin Jones , l'expérience d'audition de la musique africaine (de villages etc...) est bouleversée . C'est le seul artiste afro -américain qui est vénéré par les musiciens classiques de l'Inde que ce soit la musique d'Inde du Nord ou d'Inde du Sud. La musique de Coltrane lui vient de sa pratique du blues - il jouait dans l'orchestre de Eddie "Cleanhead " Vinson dans les années 40 avec Red Garland , pianiste avec qui il joua par la suite. Un de ses blues les plus fameux à la base de Chasin' the Trane du Village Vanguard provient de cette époque. Par la suite son influence sera telle que plusieurs artistes de blues moderne intégreront l'expérience Coltranienne dans leur musique . Par exemple , the Allman Brothers Band ou le Paul Butterfield Blues Band avec son disque East - West en 1966. Plusieurs musiciens de jazz de sa génération suivront ces traces comme Harold Land. On retrouve un phénomène similaire avec Lennie Tristano qui donnera des cours à des musiciens plus âgés que lui et qui représentent la tradition du swing .

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Bonne lecture Good read ! don't hesitate to post commentaries and suggestions or interesting news to this......