dimanche 27 décembre 2015

Ernesto Rodrigues/ Guilherme Rodrigues/ Simon H Fell/ Alexander Frangenheim/ Ariel Shibolet/ Matthias Muche / Matthias Müller/ Ivo Perelman / Mat Maneri

Mizuteki teki Ernesto Rodrigues/ Guilherme Rodrigues/ Nuno Torres/ Rodrigo Pinheiro/ Naoto Yamagishi Creative Sources CS298CD

Encore une belle réussite d’Ernesto Rodrigues et de ses compagnons où l’expression sonore bruissante radicale rencontre un réel sens de la forme. Les traits habituels des cadences et pulsations sont mises de côté dans une construction où chaque instrumentiste, violoncelle (GR), violon alto (ER) sax alto (NT), piano (RP) et percussions (NY) avance l’un après l’autre un son, une vibration, une attaque, un glissando, une note tenue l’un après l’autre, construisant une architecture de l’emboîtement spatial, de l’imbrication temporelle… un déroulement lent où pointent çà et là interjections et coups brefs. Frottements et grattements en tous genres, sifflements et vibrations acquièrent une réelle expressivité une fois que la communication s'est établie au sein du groupe. Les sons des musiciens, qu’ils soient éphémères ou s’obstinent comme un drone, se perçoivent dans le champ auditif comme s’ils gravitaient autour d’un centre imperceptible, s’imposant à l’oreille ou passant graduellement au second plan. Jouer de la sorte exige une écoute intense plutôt qu’une intensité du jeu. Chaque pièce acquiert par le jeu instantané un caractère particulier qui le distingue des quatre autres morceaux de Mizutekiteki tout en conservant une réelle cohérence. Dans un univers musical où l’expression individuelle prend une importance aussi égale, et souvent plus, que l’aspect collectif, ces cinq musiciens mettent l’écoute et l’intégration sonore collective au centre de leur démarche dans cet enregistrement du 29 mai 2014 au studio Tcha 3 à Lisbonne. Une note spéciale à Naoto Yamagishi qui a mis au point un jeu percussif fait de vibrations de crotales, de cymbales, d'objets ( compact disques ! ) en les faisant frotter et résonner contre la peau de sa caisse claire tout en manipulant un archet sur la tranche de ceux-ci avec un coup de grosse caisse en floating beat! Organique !! Par rapport aux enregistrements des Rodrigues  père et fils réalisés il y a plus de dix ans, leur musique a acquis une authenticité organique, une vie et un feeling irréfutable. Cette approche musicale, genre difficile qui avait pu être ressenti comme un exercice de style ou péchait par sa longueur, est devenue au fil des ans, une réelle réussite grâce au fruit de l’expérience et à leur sagacité. Faites comme eux : jouez et il en restera quelque chose.

SFS THE RAGGING OF TIME  SIMON H FELL COMPOSITION  N° 79  Simon H Fell Sextet : Richard Comte Simon H Fell Paul Hession Shabaka Hutchings Percy Pursglove Alex Ward Bruce’s Finger BF 127


Lorsqu’on est un tant soit peu informé du travail de compositeur, chef d’orchestre et concepteur d’univers comme celui de Simon H Fell, la question se pose : “Comment se fait-il que SFH ne soit pas plus sollicité par des labels ou des festivals pour que sa musique et ses projets soient écoutés et documentés ? ».  Depuis plus de quinze ans, Red Toucan et Clean Feed  ont publié chacun un enregistrement de ses compositions de jazz d’avant-garde intégrant les avancées de l’improvisation libre et de la musique contemporaine (SFQ Four Compositions et SFE Positions & Descriptions Composition n° 75). Depuis l’époque du SFQ, il y eut  ce brillant grand orchestre composite pour qui interprétait / improvisait son extraordinaire Composition No. 62: Compilation IV - Quasi-Concerto For Clarinet(s), Improvisers, Jazz Ensemble, Chamber Orchestra & Electronics publié par son label Bruce’s Finger. Peu de critiques et de personnalités « branchées » accordent la moindre importance à son travail. En outre c’est un improvisateur libre impliqué dans des aventures qui semblent contradictoires : entre le noise agressif avec le guitariste Stefan Jaworzyn ou le « new silence » du trio IST avec Rhodri Davies et Mark Wastell  jusqu’aux trios free- free- jazz avec le souffleur allumé Alan Wilkinson et le batteur Paul Hession ou Badland avec le saxophoniste Simon Rose et Steve Noble, un des batteurs fétiches post-benninkiens. On peut l’entendre aussi avec le violoniste Carlos Zingaro et le violoncelliste Marcio Mattos dans un quartet exquis ponctué par la frappe de Mark Sanders et un autre quartet, celui du trompettiste Roland Ramanan toujours avec Sanders et Mattos. Et bien sûr son super duo improvisé avec Derek Bailey sur Confront ! The Ragging of Time est le fruit d’une commande du festival de jazz de Marsden : il s’agissait de faire revivre autrement la musique « jazz – hot » « New Orleans » en la transgressant et la réactualisant. Dans le troisième morceau, c’est même l’influence de Mingus qui surgit , ce qui est bien normal vu que Mingus était un fan de Jelly Roll Morton. Le batteur Paul Hession, un fidèle de SHF, emporte le sextet avec légèreté entraînant la section des vents, très originale : clarinette, clarinette basse un peu dans le rôle du trombone et trompette. La batterie est clairement enregistrée avec un beau sens de l’espace et de la topographie de l’instrument, mettant en valeur les astuces du batteur. Le clarinettiste virtuose Alex Ward, souvent impliqué dans les projets du maître, développe aussi un travail d’écriture voisin dans ses propres groupes (Glass Wall and). Shabaka Hutchings a assimilé le message d’Eric Dolphy à la clarinette basse et son jeu sert habilement de contrepoids aux arabesques de la clarinette de Ward et aux envolées de Percy Pursglove. Celui-ci a un son qu’on entendrait bien dans un projet à la Gerry Mulligan, aux antipodes du son funky armstrongien de la trompette New Orleans. Mais comme la musique de Mulligan avait elle-même ses racines dans le swing et le traditionnel, cela fonctionne. Après des énoncés de thème très travaillé, le groupe dérape et joue avec les sons : la guitare par ci, la clarinette par là avec le batteur qui décale le rythme et  éparpille les frappes sur son kit. Des solos brefs, des arrêts sur image ou des accélérations subites, changements de registre etc… Bref on ne s’ennuie pas. C’est guilleret, léger, swingant, et surtout très bien enregistré … Pour ceux qui aiment les Ken Vandermark Five, certains projets de John Zorn comme News from Lulu, ou d’Aki Takase et compagnie jouant Fats Waller ou  réactualisant le blues. Ils seront ravis. Mais ce qui distingue SFS de ces autres projets c’est que l’équipe n’hésite pas à surfer sur les vagues du délire plus longtemps qu’à son tour et se séparer en duos ou trios. Dans le deuxième morceau, la guitare se fait destroy un chouïa de trop à mon goût. Mais on sait que Simon aime les extrêmes. Par rapport aux travaux « sérieux » de SHF (ceux-ci n’ont rien à envier à un Braxton ou un Barry Guy) The Ragging of Time a un côté fun assumé. Sans doute pour plusieurs d’entre vous, le moment de découvrir le phénomène Simon H Fell, dont  on goûtera l’excellence à la contrebasse – il fut le contrebassiste préféré de Derek Bailey -  et ses camarades.

A Set of Music Played On June 17th Ariel Shibolet Alexander Frangenheim Creative Sources CS318CD
MM Squared Session Matthias Müller Matthias Muche CS306CD


Le label Creative Sources est en train de se faire une place incontournable de premier label dédié à l’improvisation libre radicale en nous livrant coup sur coup des enregistrements de première classe qui tiennent la comparaison avec les livraisons du label Emanem de la décennie passée. Deux de mes pages précédentes leur ont été entièrement consacrées en raison de l'urgence de la découverte.
Si le duo saxophone soprano / contrebasse est une association instrumentale souvent usitée, Ariel Shibolet et Alexander Frangenheim en exprime le nec plus ultra en choisissant une voie intense, radicale et focalisée sur une approche singulière. Shibolet sature la colonne d’air comme s’il grognait, sifflait ou aspirait, et Frangenheim frotte et percute  son gros violon en mode permanent « sourdine » créant un dialogue dans les extrêmes de l’instrument. C’est en tout point remarquable. Toute la palette des grincements et frottements pour la contrebasse et des bruissements et chuintements du souffle dans un saxophone est sollicitée jusqu’à plus soif avec une belle expressivité. Les musiciens creusent profondément dans les ressources sonores pour établir une manière de conversation indicible, moins codée aboutissant à des surprises. Ce n’est pas le tout de découvrir des sons inouïs, il faut arriver à leur donner un sens dans l’instant en relation avec ceux de son partenaire et vice et versa. La tâche n’est pas simple et ces deux improvisateurs de grande classe y parviennnent faisant de leur Set of Music, un disque qui peut servir de référence à la question « C’est quoi la musique improvisée libre aujourd’hui ?? ». J’avais été subjugué, il y a plus de trois décennies par High Low and Order, le duo génial de Steve Lacy et Maarten Altena (label Claxon 1979), et collaboré à la création d’Optic de John Butcher et John Edwards (label Emanem 2001). Voilà un troisième chapitre de la configuration instrumentale sax soprano et contrebasse qui n’a rien à envier musicalement à leurs prédécesseurs. 
De même, il n’y a pas à ma connaissance, un duo de trombonistes improvisateurs d’envergure qui mettent ainsi en commun leur savoir-faire, leurs recherches, leurs qualités d’écoute dans un aussi bel album que MM Squared Session. Voilà qui est digne des Rutherford, Christmann, Malfatti, Hubweber, Brand et consorts. Les deux Matthias, Muche et Müller, optimisent les ressources sonores du trombone avec une complémentarité aboutie dans une veine plus introspective que le discours rutilant des frères Bauer, si je peux me permettre de faire une comparaison. Leur duo vaut vraiment le détour et s’impose comme un témoignage majeur à la suite du génial The Gentle Harm of the Bourgeoisie de Paul Rutherford, des Trombone  Solos de Gunther Christmann (label CS, vinyle introuvable des 70’s) ou du Tromboneos de Paul Hubweber. Le fait qu’une connivence s’instaure sur le même instrument amplifie la saveur des trouvailles. Les deux musiciens s’enrichissent mutuellement créant une architecture sonore dans l’espace, un fascinant mécano tactile et vibratoire du souffle et de l’embouchure. C’est assez rare pour être souligné. Donc Matthias Muche et Matthias Müller : duo à écouter si on pense que les innovations de l’improvisation libre « européenne » passent par le trombone, un des instruments clés de la libération des sons.

Ivo Perelman Tanya Kalmanovitch Mat Maneri Villa Lobos Suite Leo Records LR 742

Voici une suite fascinante aux précédents enregistrements du saxophoniste brésilien Ivo Perelman avec le « violoniste » alto Mat Maneri. Après un duo, Two Men Walking, et un trio avec le guitariste Joe Morris, Counterpoint, notre saxophoniste ténor, un des plus originaux parmi ceux qui peuplent la côte Est des USA, commet un album fou où sa voix chaleureuse, chantante, étire les sons et les intervalles entre les notes, comme si le système tempéré n’avait jamais existé, et se mêle aux volutes de deux altistes (violon alto), son complice Mat Maneri et la remarquable Tanya Kalmanovitch. Ces deux  poètes des cordes frottées explorent les intervalles microtonaux et les probabilités du glissando sous toutes leurs coutures et se gardent de faire un « solo ». Le jazz est avant tout une musique collective et ces deux artistes nous en donnent un exemple vivant en créant une trame orchestrale homogène en interpénétrant chacun de leurs traits, mais hétérodoxe par rapport aux canons de la musique tempérée. C’est vraiment un album de jazz libre de première classe où la spontanéité rencontre idéalement une forme subtile de préméditation. Un autre superbe disque d’Ivo Perelman avait été dédié à la Callas (sous le tire Callas en duo avec le pianiste Matt Shipp) et maintenant c’est au compositeur brésilien Villa Lobos que l’hommage s’adresse, sans doute pour souligner que notre homme réalise des chefs d’œuvre, ou simplement, des albums dont l’écoute répétée ne fait que bonifier l’intense plaisir qu’on en retire. Je ne vais pas épiloguer plus avant. C’est tout bonnement un vrai délice musical innovant et 100 % original !! Que peut – on dire de plus ? Ivo Perelman est un des plus grands poètes contemporains du saxophone ténor et cette Suite en est une belle preuve de plus.

mercredi 16 décembre 2015

Creative Sources : l’art d’Ernesto Rodrigues, improvisateur collectif

Creative Sources : l’art d’Ernesto Rodrigues, improvisateur collectif 

Parmi les musiciens nouveaux venus dans la scène improvisée radicale européenne au début des années 2000 et qui apportèrent une dimension neuve au développement de la musique improvisée, il est impensable d’omettre l’altiste portugais Ernesto Rodrigues. J’imagine que le critique lambda pensera « Ah oui, il a un label et il joue aussi ». Mais il se fait que le catalogue de Creative Sources, dont Ernesto est le maître d'oeuvre,  a atteint 340 références en offrant des produits soignés avec des prises de son impeccables tout en se concentrant exclusivement sur les musiques les plus pointues. Point de ralliement d’une nouvelle génération « réductionniste » (Denzler, Guionnet, Mariage, Sharif Sehnaoui et sa sœur Christine Abdelnour, Mazen Kerbaj, Birgit Ulher, Heddy Boubeker, Rhodri Davies, Masafumi Ezaki, Rodrigues père et fils, Jason Kahn, Axel Dörner, Wade Matthews, Stéphane Rives, Bertrand Gauguet, David Chiesa, Boris Baltschun, Kai Fagaschinski, Carlos Santos et nombre d’artistes sonores expérimentaux), le catalogue CS s’est étoffé petit à petit avec des artistes tels que Richard Barrett, Stefan Keune, Jacques Demierre, Ute Wassermann, Alexander Frangenheim, Jacques Foschia, Isabelle Duthoit, Ariel Shibolet, François Carrier.. Sans pour autant rechercher les pointures, c’est un peu par hasard qu’on y trouve Jon Rose, Roger Turner, Gunther Christmann, Urs Leimgruber ou François Carrier et quelques chefs d’œuvre comme ceux que je viens de chroniquer cette semaine. Non content de travailler comme un fou pour son label, Ernesto Rodrigues a rencontré une multitude d’improvisateurs de nombreux pays d’Europe, suscitant de superbes rencontres. Très austère au départ, sa pratique de l’instrument me l’avait fait qualifier (en souriant) d’ébéniste, tant son chantournage maniaque faisait crisser et grincer l’archet et l'âme de l'instrument comme si c’était un couteau à bois dans un mobilier-squelette, univers où la pulsation même la plus décalée et la moindre trace de mélodie était inexorablement évacuée. On aurait cru que les bois de son violon alto et du violoncelle de son fils Guilherme gémissaient et criaient sous une torture sadique. Cet univers à la fois cartésien et intériorisé a culminé dans London, un enregistrement de concert assez court avec son  fils Guilherme au violoncelle, Alessandro Bosetti au sax soprano, Angarhad Davies au violon, et Masafumi Ezaki à la trompette, ou Drain, un intrigant trio de cordes avec Guilherme Rodrigues, à nouveau, et le violoniste Mathieu Werchowski.
On le retrouve récemment dans un univers plus « lyrique » comme ces deux albums enregistrés en 2010 avec la violiniste Biliana Voutchkova et Micha Rabuske à la flûte, clarinette basse et sax soprano, 77 kids (CS 337 CD) et Sukasaplati avec Andrea Sanz Vela et lui-même, tous deux à l’alto, la contrebasse de Klaus Kürvers et de nouveau Micha Rabuske aux vents. Comme Ernesto est un musicien collectif par excellence, vous ne l’entendrez pas effectuer un « solo ». Son jeu est intégré dans une dimension orchestrale faisant corps avec celui de ses compagnons. Il n’hésite pas de jouer avec un autre altiste, comme Andrea Sanz Vela ou en compagnie de la violoniste Biliana Voutchkova, camouflant presque son jeu avec les sons de son partenaire. 77 Kids déploie un univers sensible, feutré, volatile, tout en nuances. C’est la parfaite musique de chambre d’improvisation où on joue pour le plaisir dans une écoute mutuelle, équilibrée, dans l’instant sans aucune arrière-pensée. Celui qui aurait pu croire qu’Ernesto Rodrigues était un gratteur de cordes sec et sans entrailles en sera pour ses frais. Il y a dans son toucher et les nuances moirées de la pression de l’archet une sensibilité authentique. Quoi qu’on fasse, le violon alto est un instrument exigeant et demandant une aptitude particulière, un travail intense pour obtenir un son plein, vibrant et dont la maîtrise et le contrôle absolu permettent de produire tous ces sonorités les plus fines et les plus extrêmes. Durant les premières années de l’impro libre, il y avait un seul altiste, le batave Maurice Horsthuys, un musicien relativement classique. Ces vingt dernières années, sont apparus Ernesto et la magnifique Charlotte Hug. Tout récemment, Benedict Taylor est vraiment intéressant. Trouvez m’en d’autres ! L’alto est vraiment difficile et notre ami portugais a bien du mérite. Donc, voici Ernesto Rodrigues au pays de la complexité. Bien sûr,  y a encore une forme de réserve et des précautions par rapport à un éventuel excès gestuel et il s’en dégage un lyrisme intériorisé. Le souffleur Micha Babuske joue par petites touches en demi-teintes sans envahir l’espace sonore, restant ainsi au niveau du violon et de l’alto. C’est sincèrement un excellent trio. Avec le majestueux contrebassiste berlinois, Klaus Kürvers, le quartet de Sukasaplati prend une dimension orchestrale, amplifiée par la conjonction des deux altos qui se rengorgent réciproquement. Impossible de deviner qui joue quoi : il vaut mieux se concentrer sur l’ensemble et suivre les méandres des improvisations, la vibration des cordes, le grondement léger de la flûte basse. Sur le cinquième morceau se détache un morceau épuré, ample, mystérieux et lunaire : encore une pièce importante au dossier Ernesto Rodrigues. Magnifique ! 

Licht Ernesto Rodrigues, alto,  Gerhard Uebele, violon, piano, Andrea Sanz Vela, alto, Nathalie Ponneau, violoncelle, Thorsten Bloedhorn, guitare électrique, Ofer Bymel, percussion CS333CD. A la fois tentative risquée, chef d’œuvre et manifeste, Licht est un bel exemple de la démarche radicale, collective, exigeante et disciplinée des meilleures productions d’Ernesto Rodrigues. Divisée en sept parties intitulées I- VII, Licht est un beau chemin vers la lumière (Licht en allemand). Un travail à la fois intense au niveau des techniques alternatives et parcimonieux, sorte de pointillisme hyper-mesuré parfois au bord du silence. Les quatre premières parties de cinq ou trois minutes consistent en une série d’approches pour découvrir le domaine sonore et la dynamique offertes par les musiciens réunis pour un unique concert. La cinquième est une remarquable pièce de résistance de plus de seize minutes où le groupe crée une succession de courtes miniatures diversifiées séparées clairement et à chaque fois par un instant de silence qui lui fait partie intégrante de la musique. Ces différents mouvements très sont contrastés les uns par rapport aux autres mais avec une réelle cohérence. Se déploient ainsi tout le potentiel sonore du groupe de manière aléatoire. Vraiment fascinant.

NOR Ernesto Rodrigues viola, Axel Dörner trumpet, Nuno Torres sax alto, Alexander Frangenheim, double bass. CS289CD

Œuvre de la maturité, les trois mouvements de NOR, enregistrés en 2014, sont une sublimation colorée et obstinée de la démarche réductionniste. A la fois dense et léger, faussement sommaire mais paraissant de plus en plus sophistiqué au fil des écoutes successives. Deux cordes, deux vents. Le saxophoniste Nuno Torres est le nouveau venu qui compte dans la galaxie Rodrigues au Portugal. Son jeu en marge complète à merveille les effets de souffle et les morsures du vent du trompettiste Axel Dörner. L’archet d’Alexander Frangenheim s’est fait léger, accidentel, presque évanescent. Des séquences caractéristiques se succèdent entre deux respirations faites de drones et de plaintes, de pincements ou de coups secs. Ernesto Rodrigues agite lentement les phalanges sur le cordier. Passée l’anecdote, s’engage une cadence où les sons tenus se complètent commentés par la percussion des pistons. Chacun s’invente un rôle, une consistance au bord d’un brouillard céleste et dépose à demi-mot des vibrations inconnues, des grésillements et froissements d’un autre monde. Le climat s’enrichit avec une belle cohérence. On connaît la démarche, on croit avoir entendu cela, ces souffles muets qui s’échappent des tuyaux sans faire chanter la note, ce crissement mat de l’archet,  mais, après des dizaines d’albums, notre altiste lisboète et ses compagnons nous enchantent encore tant les sonorités se renouvellent constamment. Ecoute au millimètre, dosage infini des moindres interventions, inspiration du moment précis, avion dans le lointain, gaz qui s’échappent par les fentes … les improvisateurs font gémir et pleurer le bois, flageoler le glissando, trembler l’archet, bourdonner l’harmonique ou broebeler la colonne d’air comme le ferait un grenouille à la surface de la mare …Une suite fragile de détails infimes s’enchaînent sans fin, créant une architecture, retraçant un plan, un itinéraire sans hésitation à travers un continent inconnu où le paysage devient saturé, les nuages grondent, un vent souffle …Un très beau moment.

Cloud Voices Ernesto Rodrigues viola Eduoardo Chagas trombone Abdul Moi-même  guitare Joao Madeira contrebasse CS 316 CD

Au bord du silence, Cloud Voices, soit les voix des nuages, voient les sons des musiciens se déplacer très lentement dans l’espace comme un nuage en métamorphose permanente, se décomposant et se recomposant continuellement dans un ciel gris. Toutes les nuances des murmures, du souffle, de la vibration minimale, de légers frottements, un zeste d’harmonique pointe çà et là. On devine l’air traverser le tube du trombone d’Eduardo Chagas jusqu’au pavillon le plus lentement possible. Le bout des doigts d’Abdul Moi-même effleure les cordes de sa guitare amplifiée. La contrebasse de Joao Madeira émet de longues notes tenues, sourdes presqu’impalpables. Le rythme, complètement absent au départ, s’exprime par des variations de la dynamique individuelle de chaque instrument, à tour de rôle. L’ensemble s’anime dans un crescendo d’intensités très lent au fil des trois mouvements de l’unique « composition » instantanée. Même s’il repasse de temps en temps sous le niveau, l’activité du groupe s’intensifie et les sons deviennent légèrement plus denses de manière imperceptible. Dans le troisième mouvement, le trombone bourdonne et des harmoniques se déchirent de courts instants et puis les sons se posent sur un drone et tout devient mystère. Il faut encore attendre bien des minutes pour que des sons métalliques de la guitare résonnent. La musique peut devenir plus sourde, plus grave, vibrer comme un moteur à l’arrêt et puis retomber à la limite de l’audible moins un détail. …. Le challenge consiste à renouveler entièrement les sons, leurs traces, les détails infinis, une multitude de vibrations infimes qui se distinguent des précédentes tout en maintenant cette sensation de glissement sans fin, cette stase indistincte de la troisième partie, nettement plus longue et qui semble ne pas vouloir d’arrêter. L’expression de l’attente, du temps suspendu, d’une léthargie auditive… en éveil. Le corps ne s’exprime par pas sa gestuelle dansée comme dans l’improvisation libre « traditionnelle » mais dans son étirement, son immobilité feinte, sa respiration. Il y a autant de concentration que dans NOR, la même écoute intense, une action constamment retenue…  Ecoutée au casque, la musique a une réelle force. Enregistré en 1015, Cloud Voices est un beau chapitre Creative Sources made in Lisboa. Ne vous fiez pas au fait que Dörner et Frangenheim, des personnalités réputées jouent dans NOR pour imaginer que Cloud Voices soit moins réussi parce que les compagnons d’Ernesto sont des inconnus.  Certains des enregistrements d’Ernesto Rodrigues avec ses compagnons d’un jour furent des expériences, fruit de moments éphémères et tentative – découverte. D’autres, comme NOR et Cloud Voices  sont des développements vraiment remarquables et achevés d’une esthétique mûrement réfléchie et l’expression de sa démarche arrivée à maturité.
PS : au fil de mes écoutes de disque en disque (et il y en a une dizaine) , je suis frappé par la qualité de chaque musique et comment chaque ensemble apporte une vision différente, une autre densité à une démarche qui de prime abord semble uniforme et répétitive. Un vrai coup de chapeau !!


Il y a donc encore  Mizuteki teki réunissant le trio Rodrigues/ Torres/ Rodrigues, le pianiste Rodrigo Pinheiro et le percussionniste Naoto Yamagishi ou Surfaces avec le tromboniste Eduardo Chagas et Carlos Santos computer et analog synth et toujours ce trio concentré des deux Rodrigues père et fils et de leur apôtre Nuno Torres au saxophone qui donnent là encore une vraie démonstration de leur art. Et Blue Rain avec Mazen Kerbaj  et Sharif Sehnaoui. Il fut un temps où certaines rencontres sous la houlette d’Ernesto restaient au niveau d’une tentative honorable, mais sans plus. Aujourd’hui, il se fait un point d’honneur à produire des enregistrements tous remarquables, réussis, pleins de sens apportant une nouvelle contribution à une esthétique vécue comme un cul de sac chez d’autres. 

Un Variable Geometry Orchestra (26 improvisateurs) « Lulu Auf Dem Berg » à et Jadis la pluie était bleue à neuf musiciens sont encore d’autres propositions qui nécessitent une bonne page de blog à elles seules. Rendez-vous prochainement dans ce blog pour la suite.

mardi 15 décembre 2015

Duo Benjamin Duboc / Bernard Santacruz au Milord : de l'abordage des galions

De l'abordage des Galions ...Benjamin Duboc & Bernard Santacruz, contrebasses, en concert au Milord à Paris vus et entendus par Claude Parle, accordéoniste improvisateur.


Etrange lieu que cette cave au sous-sol du Milord ... À peine assez grande pour y loger un fauteuil et deux chaises, pourvu qu'on n'étende pas trop les pieds ...
Et pourtant, à la lueur pourpre d'un projecteur LED gisant dans un coin de mur, dans la moiteur d'une soirée de fin d'été dans la brume de mes pensées aux malts et aux houblons dédiées ...
Je voyais se préciser la silhouette haute des haubans de deux galions, sillant l'un vers l'autre dans l'évidence d'un abordage à haut risque ...
Avec le temps, l'accommodation se fait peu à peu et les silhouettes des monstres aux commandes se dévoilent ...
Les manoeuvres d'approche sont précises et l'abord va se faire incisif ! ...

Pas d'attente dès que la distance est réglée, les happes, grappins et filins installent les passerelles, l'archet de l'un enlie les crépitement des doigts de l'autre dont les percussions meuvent les glissandi du premier ... 
Les vitesses s'accordent, les hauteurs se combinent 
Quelquefois, un tir à bout portant, quelquefois des échanges de mousquets, et partout, le cliquetis des armes ...
Sans changer d'allure, au vent portant, les basses se rapprochent et se collent parfois ...
Lorsqu'un archet glisse, l'autre mord, s'il s'en va boiser, l'autre frappe ...
Deux doigts sur une corde : survol palmaire des harmoniques en face ... L'un martèle, l'autre vibre, les soies effleurent comme une armée de rames plume la vague au plus dur de l'effort ...
Du cordier aux chevilles, aucune part de l'instrument ne sera épargnée même les mains qui se mettent à gémir dans un placage d'amoureux désespoir mais ...
D'un chapelet de graves l'autre essuie d'une rafale de flageolets ...
D'une attaque sautée l'autre enchaîne des glissandi déchirants ...
Soudain une poigne dépassant du manche agrippée au chevillier s'acharne sur une clef ... La note descend, descend disparait dans sa détente ... la vibration n'est plus que battement ... Passé l'univers des sons nulle limite ! ...
Deux assauts, deux matches ... L'issue de l'affrontement reste indécise ... 
Remonté au bar, j'essaie de me remettre ... reste l'espoir d'un ultime combat, celui où vainqueur et vaincu s'immortalisent dans la fureur de jouer ...

Les passagers ne s'y trompent pas, on voit à la gravité ou au sourire de leurs visages, se modeler les transes et les relais que ces bateaux ivres greffent, font vivre et transforment.
La musique, quand elle vit, nous réamorce à la vie, nous propulse à l'aune d'un ressac salutaire et ressuscite en nous l'être fondamental d'avant le langage, d'avant toutes les corruptions ! ...


Nous y sommes maintenant, le troisième assaut sera décisif ...
C'est immédiat, c'est aussi prompt que l'étincelle jaillie de la pierre, c'est sec et vivant comme la flamme s'élançant à l'étreinte des brindilles ...
L'archet de Benjamin crépite entre deux cordes accueilli par des strates d'effleurements harmoniques, le temps s'immobilise ...
De son cordier, une grave et puissante mélopée fait geindre toute l'immense carcasse ... En face, les doigts n'appartiennent plus qu'à eux-mêmes, lâchés, libérés, fous, ils treppent, survolent, griffent ...
Les deux basses s'entrechoquent et dérivent ... La houle des hauts fonds les abrase l'une à l'autre ...
Maintenant, les mots ne sont plus les mots, ni les sons les sons ! Il passe d'entre ces instruments le fracas terrible et sans nom des collisions galactiques aux nimbes des univers parallèles ...
De l'intérieur, des mondes sont fracassés, du dehors, ne reste plus que le silence insoutenable du vide des espaces infinis ...
Des jets, des bribes de mondes engloutis giclent encore. Les spectres déhiscents d'anciennes mélopées du temps où chantaient encore les hommes, à se prouver leur vaillance face aux forces démentes de l'obscur, sourdent encore, parfois de ce qui reste des contrebasses ...
Un songe ? Un délire ? Sommes nous vraiment descendu dans cette cave ? En avons nous rêvé ?
De l'impossible à ouïr suinte cet impossible à dire, à re-conter ...




Bernard Santacruz (https://myspace.com/bernardsantacruz)
Benjamin Duboc (http://benjamin.duboc.free.fr/)

Un grand merci à Charlie Hewison & Line qui programment au sous-sol du Milord ( 78, bs de Belleville)
Et à Julien Palomo dont la pugnacité permet encore ce genre d'aventure ...

Duboc/Santacruz samedi 12 sept au sous-sol du Milord, Paris

Martine Thinières & Joëlle Léandre jouent La prose du Transsibérien de Cendrars à la Maison de la Poésie

Du Théâtre Molière, avec Blaise Cendrars, vers Kharbine ... En passant par Irkoutsk, à la poursuite de Michel Strogoff, en compagnie de Joëlle Léandre & de Martine Thinières

Maison de La Poésie (Ancien Théâtre Molière) le 20 Avril 2015 , Paris. Relaté par Claude Parle.

Kharbine ! ... "De Moscou à Ninji-Novgorod", il n'y a qu'un pas, de largeur de rail ... Jusqu'à Irkouskt
Cendrars en sa dérive me replonge au sein des bals de la Closerie des Lilas, ou bien de feu, c'est le cas de le dire du célèbre bal Bullier ...
Le bal Bullier, son inénarrable et tutélaire régent : le père Lahire, régulant d'une poigne de fer les extravagances estudiantines ...
Et nous revoilà au coeur du quartier Latin des années 1860 où l'on savait encore s' amuser ...

Mais, “Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?” ...
C'est à l'évocation des "saltimbanques" et de Jules Vernes, que me reviennent Michel Strogoff et sa soeur-compagne Nadia ... Le visage brumeux de l'infâme : Ivan Ogareff, le traître ... Les plaines immenses suffocantes de neige glacée sous le vent.
De Nijni Novgorod à Perm, ils prennent le bateau, "Le Caucase" , remontant la Kama ... ensuite le cheval ... Télègue, ou Tarentass ? roues, essieux, caisse & brancards, souffles et galops des chevaux ...
C'est à cause de la contrebasse et des réminiscences de Joëlle, ses tribulations avec les avions, les taxis, les bateaux ...
J'avais tellement couru pour arriver à temps à cette maison de la Poésie ...
Vu des balcons, avec le calme velouté et la distance, le voyage s'empare immanquablement du spectateur, le velours rouge, surtout ...
Encore enfant, un vieil homme m'avait fait présent de l'imposant volume de la collection Hetzel : Les "voyages Extraordinaires" ..

L'archet de cette contrebasse râpe plus fort que les boggies, les doigts mordent les cordes plus fort que les roues sur les éclisses ...
Les éclisses, dit on cela aussi pour une contrebasse, ainsi que du violon ? ... Et les ours ? ...
Parfois, dans un de ces raclements à intensité variable dont Joëlle en sorcière bien élevée ponctuait, sans toutefois l'interrompre, le récit de Martine Thinières, je voyais Michel éventrant la bête, sauvant ainsi les chevaux ...

"En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance
J’étais à Moscou, où je voulais me nourrir de flammes
Et je n’avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux
En Sibérie tonnait le canon, c’était la guerre
La faim le froid la peste le choléra
Et les eaux limoneuses de l’Amour charriaient des millions de charognes.
Dans toutes les gares je voyais partir tous les derniers trains
Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets
Et les soldats qui s’en allaient auraient bien voulu rester…
Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode."

À Perm, quittant les eaux grises de la Kama, ils avaient pris les chevaux ...
Les naseaux qui fument et les dents mâchant le mors, l'archet qui fait sourdre les cordes, les steppes de l'Asie centrale, comme un fouet claquent les cordes tendues, « On dit qu’un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk ! ... » 

"J’étais triste comme un enfant.
Les rythmes du train
La “moëlle chemin-de-fer” des psychiatres américains
Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés
Le ferlin d’or de mon avenir
Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d’à côté
L’épatante présence de Jeanne
L’homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et qui me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature!
Et derrière les plaines sibériennes, le ciel bas et les grandes ombres des Taciturnes qui montent et qui descendent ... "

Jehanne et Nadia ...  Blaise & Michel ... Joëlle & Martine ... Tous sur le transsibérien, collapse du temps ... de toutes façons, sous son nom, Nicolas Korpanoff, aurait très bien pu faire le voyage avec Blaise, Joëlle & Martine ...
Joëlle chante à l'opéra de Moscou ... Arrivera t-elle à temps pour prévenir le Grand Duc ? Et Strogoff qui n'arrive pas ! ...
L'orchestre est devenu étrange, dans la rêverie, les velours de l'opéra s'estompent mais cet orchestre de contrebasses sonne comme un symphonique ... les aigus, les aigus surtout ... "Jeter la girafe à la mer" ... c'était l'injonction de Jacques Thollot ... La mer Caspienne ...
Comme une promesse dénaturée ...
Joëlle ! .. Ce cheval est fou, il va finir par nous faire verser ! ! ...
Tu m'avais dit que tu ferais moins de notes ! ... Aujourd'hui c'est pire ! ... Mais tellement, tellement de chose à dire ... et puis ce texte, comment faire ? Comment s'y prendre ?
Maintenant, après la cavalcade en furie, il n'y a plus que les résonances, épicées de petites notes harmoniques titillées là, aux noeuds des cordes, index glissant sur le ventre de l'amplitude pour surprendre la hauteur ... "flageolets" sifflants ...
Comment est ce possible d'extirper tant de paysages, tant de mondes déhiscents d'une corde tendue entre cordier et cheville qui treuille  comme au supplice métal ou boyau ?
Deux sur scène, l'une disant l'autre tirant, pinçant, ramant, chantant ...
Cette voix mêlée au crins de l'archet ... je dérive ... Je crois percevoir nettement le kobize et la doutare ... je vois vibrer des cerfs volants, des ballerines Persanes ... Je vois voler l'or, la soie et les bijoux ...

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Mais oui, tu m’énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin
La folie surchauffée beugle dans la locomotive
La peste le choléra se lèvent comme des braises ardentes sur notre route
Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunnel
La faim, la putain, se cramponne aux nuages en débandade
Et fiente des batailles en tas puants de morts
Fais comme elle, fais ton métier…

Une subite attaque de l'archet me fait sursauter ... Sensation absurde d'être enfermé dans cette contrebasse en furie, mains agrippées aux cordes en guise de barreaux ! ...
On n'y voit plus très clair, le son l'emporte sur la lumière, j'étais en sueur, me débattant pour ne pas glisser sur les blocs de glace encombrant l'Angara, le fleuve qui traverse Irkoustk. 
Et où l'infortuné Strogoff et sa compagne risquèrent d'être engloutis par les flots recouverts de naphte ...
Strogoff, Nadia, Alcide Jolivet et Harry Blount ... 

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Oui, nous le sommes, nous le sommes
Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert
Entends les sonnailles de ce troupeau galeux
Tomsk Tchéliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk Kourgane Samara Pensa-Touloune
La mort en Mandchourie
Est notre débarcadère est notre dernier repaire
Ce voyage est terrible
Hier matin
Ivan Oulitch avait les cheveux blancs
Et Kolia Nicolaï Ivanovitch se ronge les doigts depuis quinze jours…
Fais comme elles la Mort la Famine fais ton métier
Ça coûte cent sous, en transsibérien, ça coûte cent roubles
Enfièvre les banquettes et rougeoie sous la table
Le diable est au piano
Ses doigts noueux excitent toutes les femmes ...

Comment de cette contrebasse ensorcelée peut il surgir autant de folies ? autant de sons, autant de rumeurs ?
Il y avait tout un orchestre avec lequel je dansais avant de me retrouver enfermé dans le vaste coffre ... Comment m'en suis-je sorti ? Je l'ignore ! ...
Tout ce que je sais c'est que propulsé par les saccades de l'archet qui s'en prenait rageusement aux cordes qui muraient ma prison, tandis que la main de fer qui les maintenait glissait imprimant leur forme sur la touche, je me retrouvais soudain cramponné au bastingage du balcon, la sueur coulant sur mes lunettes ...
Mais, je ne rêvais pas ... L'orchestre était bien là ... Joëlle jouait un air de valse, il y avait comme un étrange parfum émanant de l'instrument, les doigts s'ébrouaient sur le manche comme une horde de loups flairant l'orgie, fous ... Comme si brutalement libérées du chevillier, les cordes devenues câbles allaient se ficher dans un vaste patche de partitions d'où toutes les musiques, toutes les danses et toutes les démesures surgissaient au hasard des fiches, comme des flèches dans une suite de contacts infernaux ...
Pourtant, Martine toute à son texte ancrée dans sa pose, impassible skipper semblait mener l'épopée, sure d'elle même ...

À partir d’Irkoutsk le voyage devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train qui contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux et de lampions
Et nous avions quitté la gare aux accents tristes de l’hymne au Tzar.
Si j’étais peintre je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage
Car je crois bien que nous étions tous un peu fous
Et qu’un délire immense ensanglantait les faces énervées de mes compagnons de voyage.
....

Saltato, spiccato, con legno, bariolages, martelés, trilles et batteries ... tout y passe ... je voyais un concerto, mais c'est une suite orchestrale, non ! Un opéra ...
Les troupes se précipitent au contact, la scène se voile ... les tartares, le fleuve en feu, Irkousk tenant le siège ...
Le poignard de Michel Strogoff déviant la lame du perfide usurpateur poinçonne enfin la destinée d'Ivan Ogareff ...
Les chevaux se cabrent sur le plateau, l'arrivée du train ... La vapeur voilant les échos derniers de la contrebasse.
La salle debout applaudit le succès de l'empereur et l'union de Michel et Nadia ... 
Je descends lentement l'escalier de pierre vers la salle des gardes ...
Quelques verres, Joelle apparait, épuisée, en sueur; à son regard, je comprends que je n'ai pas rêvé, elle sait, elle aussi ...
Et Cendrars, l'homme foudroyé ... Par où s'en est il allé ? ...


Il y a des cris de sirène qui me déchirent l’âme
Là-bas en Mandchourie un ventre tressaille encore comme dans un accouchement
Je voudrais
Je voudrais n’avoir jamais fait mes voyages
Ce soir un grand amour me tourmente
Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France.
C’est par un soir de tristesse que j’ai écrit ce poème en son honneur


Emportés par des amis de rencontre, bars avoisinants, alcools forts, découragement de l'abandon de ce théâtre Molière décrépi, démantelé par d'infâmes commerçants ...
Bourseault-Malherbe mort depuis ... vingt ans ?...  Il est mort le vingt cinq, non ? Qu'est ce que je raconte ? ! ...
L'inventeur de la rose Bourseault ... parti en 1842 ...
Je m'arrache soudain de ce piège du temps, je remonte en courant jusqu'à l'angle de la rue Aubry-le Boucher, là où Victor Hugo fit tomber Gavroche ...
Vite, la rue Berger, vite le RER, la sortie ...


Jeanne
La petite prostituée
Je suis triste je suis triste
J’irai au Lapin Agile me ressouvenir de ma jeunesse perdue
Et boire des petits verres
Puis je rentrerai seul


Claude Parle (Avec l'aimable autorisation de Blaise Cendrars, pour ce qui est en caractères italique)

Lecture musicale  LUNDI 20 AVRIL - 20H 
"La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France" Blaise Cendrars Par Joëlle Léandre, contrebassiste & Martine Thinières, comédienne