dimanche 29 mai 2016

Paulo Chagas Silvia Corda Adriano Orrù/ Szilard Mezei Tim Trevor-Briscoe Nicolà Guazzaloca / Francesco Massaro

Stanze  Palimpsest trio Paulo Chagas Silvia Corda Adriano Orrù Pan y rosas discos 2015



Produit au Portugal et enregistré à Montserrat en Italie par cet excellent trio portugais (Chagas) / italien (Corda & Orrù), Stanze  nous fait entendre des improvisations travaillées, intériorisées, exploratoires et informées par la pratique de la musique contemporaine et de recherche. Silvia Corda a préparé son piano et se sert des cordes et des armatures de la carcasse de manière très personnelle et aisément reconnaissable. Une belle dynamique qui fait jeu égal avec ses deux camarades de manière parfaitement intégrée. Son jeu dans les cordages et la caisse avec des objets et des baguettes est sonore à souhait comme s’il s’agissait d’une sculpture sonore. Avec le contrebassiste Adriano Orrù, elle entretient une connivence au niveau des timbres, des accents, des sons. Celui-ci a une approche alternative de l’instrument, percussive, frotteuse, raclante, pointilliste. Le souffle du clarinettiste sopranino et du saxophoniste alto Paulo Chagas est pointu, volubile, lyrique dans une pièce, intériorisé et exploratoire ailleurs et n’hésite pas à s’égosiller dans la colonne d’air. Sa présence lumineuse constitue une contrepartie réussie au tandem Corda/ Orrù de manière exemplaire. Le Palimpsest Trio fait de la musique improvisée radicale en questionnant les paramètres de cette configuration instrumentale. Les neufs courts morceaux se réfèrent à la poésie : Prima Stanza, Aubade, Blank Verse, Enjambements, Coplas etc… et leur brièveté (entre 2 et 5/ 6 minutes) participent pleinement à leur imaginaire et à leur esthétique. Leur sens de la retenue et leur concision dans l’abstraction va de pair avec une énergie franche et une variété de sons  remarquable. La lisibilité des lignes individuelles rencontre l’interpénétration des sonorités, la gestuelle de l’improvisateur crée des sensations vibratoires qui font corps avec la musique.
Stanze : une approche sensible et organique qui tranche dans la grisaille surproductive du post-free.

Szilard Mezei  Tim Trevor-Briscoe  Nicola Guazzalocà Aut Records 
http://www.autrecords.com/project/mezei-trevor-briscoe-guazzaloca-cantiere-simone-weil/

Cantiere Simone Weil , Piacenza le 28 juillet 2015, lieu et date de l’enregistrement de ce trio dont on a déjà entendu un remarquable album sur Leo Records, Underflow LR614 (2011). L’alto de Szilard Mezei (il s’agit d’un violon alto !) se prête à des contorsions sonores fascinantes quant au travail du timbre,  aux nuances microtonales et à ces ralentandi presqu’orientaux. Vous comprenez pour quoi ces sévères compositeurs occidentaux classiques n’ont pas trop écrit pour cet instrument qu‘on croyait destiné à servir de faire valoir au violon et au violoncelle dans le quatuor à cordes. L’épaisseur franche et sa pâte qu’un altiste puissant arrive à modeler se sont révélées parfaites pour la musique improvisée libre, mais il a fallu quelques dizaines d’années pour pouvoir l’entendre in vivo : Charlotte Hug, Benedict Taylor et notre locuteur magyare de Vojvodine, Szilard Mezei (bien du mérite : instrument difficile). Avec le pianiste Nicolà Guazzaloca et le saxophoniste clarinettiste Tim Trevor-Briscoe, tous deux basés à Bologne, ils forment un singulier trio chambriste aux multiples qualités. En trois sets de 13:45, 15:42 et 10:02, les trois musiciens nous offrent des échanges étoffés et des constructions d’une grande variété. Il y a pas mal de l’énergie, très franche, spontanée avec des emportements physiques et cette énergie est soigneusement focalisée dans des architectures savantes, des arcs qui s’entrecroisent avec finesse, des questions complexes où Guazzaloca plonge une main dans les cordes pour amortir des attaques en cadence avec les pizzicati « à côté » de l’altiste. Vous pouvez vous fier au patronyme de Trevor-Briscoe, souffleur britannique expatrié : Trevor comme Trevor Watts et Briscoe comme Chris Briscoe, deux soufflants incontournables pionniers de la free music anglaise. Trevor Barre a essayé d’écrire un bouquin sur la free music londonienne/ britannique, non seulement il omet le travail de Chris Briscoe avec Roger Turner vers 66/67 à Brighton mais il intitule un chapitre «  Les Super – Groupes » ! En voilà un justement : Nicolà Guazzaloca, c’est le top du piano improvisé à la suite d’Alex, Fred, Irène et Keith, Szilard Mezei est un immense musicien et Tim Trevor Briscoe assure plus que solidement la contrepartie. Respect total ! Leur musique est un vrai challenge quant au fait de tirer parti de toutes les possibilités des instruments et de l’interaction de chacun, un à un et un pour tous : la musique de la solidarité et un intense plaisir d’écoute !  

Bestiaro Marino Francesco Massaro desuonatori   des 007-2015

Voici une excellente production par un souffleur des Pouilles, Francesco Massaro (sax baryton et clarinette basse), en compagnie du pianiste Gianni Lenoci (aussi au fender rhodes, jouets et radio), de la flûtiste Mariasole De Pascali et du percussionniste Michele Ciccimarra. Une belle présentation au niveau de la pochette ouvrante et du texte format ½ A4 en papier recyclé à l’interieur de laquelle sont consignés outre les détails de la session, des instruments et remerciements, une série de définitions excentriques de Tania Sofia Lorandi Provveditrice Rogatrice Generale del Collège de Pataphysique au sujet du Bestiaire Marin qui alimente l’imaginaire des titres de chaque morceau et de la musique (je suppose). Il est question d’Etoile de Mer, de Desmonema annasethe, Baleines Inappétissantes, d’Épaves et de Gidouille. L’orthographe française étant un mystère insondable pour les péninsulaires étant donné que l’italien s’écrit absolument phonétiquement, le mot Collège devient collage,  voir http://www.collagedepataphysique.it . Heureusement, il n’y a pas de collage ici, mais plutôt des arrangements à la fois spontanés et prémédités où Gianni Lenoci donne le la. Que ce soit au piano préparé, au fender rhodes ou en faisant plus qu’évoquer Mal Waldron, Lenoci sollicite les nuances et les timbres aquatiques, les embruns et le soleil de cette région maritime qui vit entre autres de la pêche. Francesco Massaro s’emporte de belle façon avec son baryton en souffle continu avec les trilles de Mariasole en forme de vagues (Les épaves) aux quelles répondent ponctuations et grincements de cymbale et d’intérieur de piano. Melusine : des vibrations de souffle au bord du silence comme un lointain mugissement d’un imaginaire veau marin. Belle cadence pour La Gidouille/ Tourbillon. Au final, un travail sensible, poétique et raffiné avec de beaux paysages, une veine lyrique sincère et réfléchie qui évite la facilité et navigue vers le sonique avec goût. Une réussite !
Le label desuonatori
coordinamento di autoproduzioni per la socializzazione di musica inedita in nuovi contesti di fruizione ! 

samedi 28 mai 2016

TAI-NO Orchestra - Roberto Del Piano - Massimo Falascone - Pat Moonchy - Marco Colonna - Viva l'Italia

TAI No-Orchestra vol. 1 Filippo Monico - Massimo Falascone - Alberto Tacchini - Walter Prati - Mario Arcari - Claudio Lugo - Roberto Del Piano - Pat Moonchy - Stefano Bartolini - Riccardo Luppi - Eugenio Sanna - Silvia Bolognesi - Paolo Botti - Giancarlo Locatelli Tai Fest # 1 @ The Moonshine/ Milano 12-16/5/14
TAI No-Orchestra vol. 2 Alessandra Novaga - Massimo Falascone - Paolo Botti - Mario Arcari - Giancarlo Locatelli - Silvia Bolognesi - Angelo Contini - Pat Moonchy - Edoardo Ricci - Roberto Masotti - Robin Neko - Gianluca LoPresti - Roberto Del Piano  Tai Fest # 2 @ The Moonshine/ Milano 12-16 mai 2014
Setola di Maiale SM 3000 & 3010















TAI pour Terra Australis Incognita, terme qui se réfère à l’Atlas Ellipticalis de John Cage, soit de nouvelles terres à explorer. No-Orchestra sans doute par ce qu’il s’agit d’un groupe à géométrie variable plutôt qu’un orchestre, variante italienne de la Company de Derek Bailey, célébrant l’acte d’improviser tout azimuth en interaction éventuelle avec la vidéo, la danse, des installations ou toute autre intervention visuelle, théâtrale, littéraire, le mouvement corporel etc. donc pas vraiment un orchestre. Fondé par le photographe Roberto Masotti, le bassiste électrique Roberto Del Piano et le saxophoniste Massimo Falascone, le TAI-NO réunit des musiciens improvisateurs de toute l’Italie autour du noyau dur milanais actif dans l’improvisation et le jazz libre depuis les années 70 auxquels se sont greffés au fil des décennies des musiciens plus jeunes. Le bassiste Roberto Del Piano et le batteur Filippo Monico furent les inséparables piliers des groupes du pianiste Gaetano Liguori et du trompettiste Guido Mazzon dès 1971. Roberto Masotti était à cette époque un des deux ou trois photographes européens les plus impliqués dans les nouvelles musiques. Ses portraits de Braxton, Lacy, Bailey, Evan Parker etc…. firent le tour de la jazzosphère internationale. La chanteuse Pat Moonchy fait partie du clan familial Liguori  et était la muse du Moonshine, où furent réalisés ces enregistrements lors du TAI – NO Fest # 1. Ce lieu milanais providentiel est aujourd’hui fermé et fut sans doute l’endroit le plus propice qu’il m’a été donné de fréquenter. Massimo Falascone est un saxophoniste hors pair et le souffleur de référence de cette fratrie et avec quelques autres musiciens milanais dont ses camarades Del Piano, Monico, Masotti,  forment vraiment une véritable fraternité unie par la musique collective et animée par une curieuse bonne volonté. Le guitariste Eugenio Sanna vient de Pise, le tromboniste Angelo Contini de Piacenza, le saxophoniste Edoardo Ricci de Florence, tous étant des acteurs de premier plan dans leurs villes respectives. Aux vieux briscards milanais de la révolution free se sont joints des artistes nettement plus jeunes comme la chanteuse Pat Moonchy, la guitariste Alessandra Novaga, la contrebassiste Silvia Bolognesi ou l’artiste visuel Gianluca Lo Presti qui forme Impro WYSIWYG avec Masotti. Comme on le voit, avec trois filles impliquées, on jugera que les vieux tontons ne sont pas machos. Tout cela rend très sympathique ce collectif qui ne déclare pas son nom parce qu’il s’agit avant tout d’une fraternité agissante et ouverte.  L’électronicien Walter Prati y joue du violoncelle, l’hauboïste Mario Arcari déballe son ocarina et son harmonica et le violoniste alto Paolo Botti gratte un banjo dans un curieux quartet avec Falascone au baryton. Aussi une Crackle Box Legacy lunatique en trio, sans doute en hommage à son inventeur, Michel Waiszwisz. D’une manière générale, on trouve des duos, trios et quartets atypiques avec un référentiel free – jazz (les sax sont en nombre) et une volonté affichée de chercher et d’explorer.  Plutôt que chercher à recruter les participants du projet TAI NO Fest sur base de différents instruments en vue d’assurer la variété timbrale et sonore, on a visiblement fait appel aux collègues – amis sur base de l’estime réciproque et des relations de compagnonnage musical. C’est pourquoi on trouve sept souffleurs d’anche,  dont cinq saxophones (Falascone, Luppi, Lugo, Bartolini, Ricci), un clarinettiste basse, Giancarlo Locatelli,  et un hautboïste, Mario Arcari, face à une contrebasse, une basse électrique, une guitare électrique, un alto, un violoncelle, un trombone, une voix, un clavier électronique (Alberto Tacchini) et les percussions de Monico. Il résulte de ce déséquilibre vers les anches qu’il y a du saxophone quasiment dans tous les morceaux et cela crée une certaine récurrence sonore. Néanmoins, et cela dit, quand on écoute, on est frappé par le timbre et le son exceptionnel de Massimo Falascone au sax alto (duo final d’improWYSIWYG avec Del Piano) et l’atavisme free de l’inénarrable Edoardo Ricci. L’expression sensible, voire lyrique péninsulaire y a plus cours que le radicalisme per se comme on le trouve dans les formes en France, Grande Bretagne ou en Allemagne. D’un point de vue social et relationnel et parmi leurs nombreuses qualités, il y a chez la plupart de ces artistes, un profond fair-play digne de la communauté londonienne et une absence de cet individualisme prononcé, caractéristique sous d’autres cieux, qui pourrait rendre ce genre de projet difficile à manœuvrer avec pas moins de vingt-deux participants. Quant à la basse électrique de Roberto Del Piano, si c’est bien un instrument honni dans la scène de l’improvisation, vous n’en voudriez pas d’autre après l’avoir entendu de visu. Avec un index et un majeur soudés à la main gauche lui interdisant l’usage de la contrebasse, RDP a inventé ses propres doigtés avec un jeu sur le manche sans frette qui n’appartient qu’à lui. Alessandra Novaga a une vision pointue de la guitare électrique avec un univers sonore très personnel. Roberto Masotti et Gianluca Lo Presti projettent des images abstraites, des vidéos - montages bruissantes avec lesquelles leurs camarades improvisent.  Quand vous aurez vu le subversif percussionniste Filippo Monico, jouer avec des fleurs et des objets en tout genre, étalant sa délirante brocante percussive et déconstruisant les gestes du batteur, vous aurez le sentiment de naviguer dans la nef des fous où beaucoup de choses sont possibles sans restriction (le batteur parfait pour jouer avec Hugh Metcalfe himself). A tout prendre, s’impose ici un réel plaisir, un goût de l’utopie, un espace de découverte. Depuis mai 2014, le TAI NO Fest s’est renouvelé en 2015 et 2016 en avançant ses dates pour coïncider avec le festival ClockStop de Noci où je pus rencontrer cette année Falascone, Monico, Del Piano, Lo Presti, Masotti, Sanna, ainsi que Del Piano et Pat Moonchy l’année précédente.

PS : Dans une sphère musicale improvisée radicale où les valeurs humaines revendiquées s’expriment au travers de la musique collective dans une tentative d’incarnation utopique d’une société égalitaire et respectueuse (etc… référez vous à mon texte : ) et dans un pays où les relations interpersonnelles dans la vie publique peuvent atteindre un niveau de mauvaise foi et de vulgarité qui fait dire aux transalpins « C’est l’Italie ! » , la qualité des relations et des affects de la très grande majorité des improvisateurs libres italiens qu’il m’a été donné de rencontrer me font dire qu’ils méritent largement que les afficionados s’y intéressent. En effet, l’esprit fraternel et les sentiments d’amitié inconditionnelle des Milanais transpirent visiblement et transcendent la musique au point que cela en frappe les sens. Quant au niveau musical, il est fort élevé.

Mon témoignage personnel.
Confronté moi-même au fait que trente-trois improvisateurs invités au festival ClockStop de Noci aient à se rencontrer musicalement dans une « jam-session » hors programme durant deux après-midi, soit durant plus de cinq heures trente, je me suis proposé pour coordonner la formation de chaque groupe selon les desiderata de chacun, leurs désirs, leurs connivences, en duos, trios, quartettes, etc... d’environ dix minutes. Soit un Company géant avec quelques uns du TAI-NO. Il y avait quatre électroniciens, trois plasticiens vidéastes, quatre femmes, un japonais, trois belges, quatre british dont un de Turin, un argentin de Vienne, une autrichienne flûtiste à bec, un français de Toscane, un suisse curieusement trilingue, des souffleurs virtuoses, une contrebasse pour deux, des gens qui ne se connaissent pas ou mal, trois batteurs, une basse électrique (RDP), une chanteuse américaine déjantée, les organisateurs sur les genoux, des jeunes, des vieux, des étrangers qui ne connaissent pas l’italien (que je pratique volontiers), des italiens du Nord et du Sud, certains ne parlant pas l’anglais, dont un romain, un pisan, un vénitien, un couple sarde, le contingent milanais, une bonne douzaine de musiciens locaux, plus deux ou trois qui s’ajoutent au casting dont le fils du légendaire Marco Cristofolini. Aussi, le matériel inopérant faute de câbles fit patienter les électroniciens et il fallut s’arranger l’arrivée tardive des clarinettistes. Sans parler de l’acoustique compliquée du lieu et la disparition momentanée de la contrebasse de location. Nous avons réussi à faire jouer sans interruption un peu plus de trente groupes, principalement des duos et trios, le plus souvent très réussis au dire de chacun, et un tutti d’une quinzaine qu’il me fut aisé de conduire avec l’assentiment général. Certains moments étaient sublimes, car les artistes purent conserver leur fraîcheur, leur écoute et leur ouverture dans une manifestation sans temps mort entre 11 h du matin et 11 heures du soir. Ayant moi-même organisé et coordonné plusieurs rencontres « inter-personnelles » de ce type, des festivals et de nombreux concerts, je n’y ai rencontré aucune difficulté à centraliser la volonté populaire et l’expression démocratique de tous. Chacun avait droit à demander au moins un groupe et des collègues pour jouer et j’ai fait l’effort de questionner les « timides ». Comme on le sait, certains improvisateurs sont plus demandés  que d’autres et certains ou certaines risquent d’être mis de côté…  et donc j’ai dû limiter la présence de l’un ou l’autre (beaucoup avait envie de se confronter avec le bassiste japonais en kimono traditionnel ou avec la pianiste) ou faire coïncider deux duos en un seul trio ou encore inviter moi-même deux musiciennes intimidées. Tout s’est déroulé comme sur des roulettes. Aucun râleur, pas la moindre manifestation d’ego, ni de négociation intempestive, aucun incident ou rigidité, que du bonheur, du plaisir de jouer et d’écoute, découvrir. J’ai participé à plusieurs rencontres internationales avec une quinzaine ou plus d’improvisateurs et cela ne se fait pas sans heurt, ni sans discussion ou préséance (dues à la sacro-sainte notoriété etc…), commentaires ou exégèses «my own cup of tea », sans oublier ceux qui doivent se sentir comme des intrus dans un réseau de relations bien établies entre les «pointures» et les commentaires péremptoires voire paternalistes de « professionnels ».  Vous imaginez les français rationnels et râleurs, les germaniques catégoriques, les prima donna, la cup of tea des uns et des autres et l’opportunisme qui a du mal à passer inaperçu, soit les travers de la condition humaine. L’inévitable casse-pied (sur une trentaine de personnalités) était aux abonnés absents. Rien de tout cela ici ! Un miracle et avec plus de trente personnes ! Dois-je rappeler un mémorable Company organisé par Derek Bailey où deux musiciens en sont venus aux mains sur scène. Je pense donc que, pour une série de bonnes raisons dont celle décrite ci-avant, il faille sérieusement découvrir cette Italie souterraine multi-générationnelle de l’improvisation, celle des Marcello Magliocchi, Pat Moonchy, Massimo Falascone, Alessandra Novaga, Eugenio Sanna, Marco Colonna, Nicolà Guazzaloca, Stefano Giust, Roberto Del Piano, Edoardo Ricci, Edoardo Maraffa, Gianni Mimmo, Angelo Contini, Adriano Orrù, Silvia Corda, Luca Antonazzo, Guy-Frank Pellerin, Alessio Giuliani, Analisa Pascai Saiu, Martin Mayes. Il y a là-bas une masse de talents cachés et une musicalité spécifique qui mérite un détour prolongé.

Roberto Del Piano La Main Qui Cherche La Lumière Improvising beings IB-49 2cd
CD1 Roberto Del Piano electric bass/ Massimo Falascone alto and baritone saxophone, Ipad, crackle box, live electronics/ Pat Moonchy voice , TAI Machine/ Silvia Bolognesi double bass/ Roberto Masotti & Robin Neko crackle tracks 7&8 / Paolo Falascone other hands on the double bass tracks 6&10
CD2 Roberto Del Piano electric bass/ Marco Colonna clarinet, alto clarinet & bass clarinet/ Massimo Falascone alto and baritone saxophones tracks 1,4,7/ Stefano Giust drums tracks 1,2,4,6,7.


Enregistré dans le légendaire studio Mu-Rec de Milan (ex-Barigozzi) par Paolo Falascone les 26 octobre 2013 et le 14 janvier 2016, La main qui cherche la lumière est un état des lieux singulier des amours musicales du bassiste Roberto Del Piano avec et à travers ses meilleurs compagnons et compagnes faut-il écrire. Quoi de plus curieux qu’un album où un bassiste électrique (!) et une contrebassiste acoustique rencontrent une vocaliste éthérée et fragile et un saxophoniste exquis acquis à la fée électronique dans une tentative de mise en commun de leurs appétits musicaux qui se révèle aussi pure qu’hybride, sincère et insituable (CD1). Vous saviez déjà qu’il n’y a pas que Steve Swallow : Roberto Del Piano a un véritable pedigree en matière d’improvisation. Ce milanais à moitié suisse évoluait déjà très jeune dans la scène free-jazz et improvisation italienne des années 70 : bassiste des groupes du pianiste Gaetano Liguori et du trompettiste Guido Mazzon, il côtoya sur scène les regrettés Massimo Urbani (sax alto d’exception et jazzman italien n°1 des années 70/80) et Demetrio Stratos, le génial vocaliste qui initia l’improvisation vocale masculine. Les deux pontes de Jazzmag, Philippe Carles et Daniel Soutif considéraient les trio et quintet de  Liguori comme une des valeurs sûres de la scène italienne au même titre que Rava ou  Gaslini. A bord Roberto Del Piano ! Roberto joua quelque temps dans le groupe Area quand Urbani y soufflait et devint le comparse précieux de Massimo Falascone et d'Edoardo Ricci, deux soufflants peu communs. Il y eut ensuite d’excellents groupes comme le Jazz Quatter Quartet et Musimprop. A la demande d‘Improvising Beings, Roberto fit un deuxième enregistrement avec le superbe clarinettiste romain Marco Colonna, considéré aujourd’hui comme un des meilleurs improvisateurs de la péninsule. Se joignent à eux le saxophoniste Massimo Falascone et le batteur Stefano Giust sur plusieurs plages (CD2).
Dans le cd1, la voix de Pat Moonchy plane, tend des filets de voix aux notes hautes en léger glissando alors que les doigtés des deux bassistes s’écartent et se croisent. Le saxophone alto de Falascone (à la sonorité aussi somptueuse qu’un Art Pepper) suit et commente la vocalise éthérée et surréelle. Sur quelques pièces, son électronique ingénieuse et raffinée se répand, suspendue au-dessus des vibrations sinueuses des basses. Question basse électrique, Del Piano est un curieux oiseau : il aurait aimé pouvoir jouer de la contrebasse. Mais un handicap à la main gauche l’a contraint à la basse électrique pour laquelle il s’est inventé des doigtés et des positions  sur la touche sans frette collée sur le manche de sa Fender Jazz Bass. Mais il a invité une contrebassiste prometteuse, Silvia Bolognesi, elle aussi active dans la scène milanaise à le joindre, tout comme Massimo Falascone, son pote soufflant favori. Libres à chacun d’apporter les couleurs, les idées et les sons de leur univers personnels presqu’au gré de leur fantaisie,  sans se restreindre à un seul instrument ni se focaliser sur une champ délimité / voie  étroite qu’il faut développer avec intensité en étendant les possibilités au maximum des interactions entre deux ou trois mono-instrumentistes explorant le champ sonore en favorisant l’abstraction dans le sens donné dans les arts plastiques (Klee – Pollock). Cette dernière option est bien celle de nombreux improvisateurs britanniques et allemands qu’on regroupe sous le vocable musique improvisée libre non idiomatique. Dans la session de Roberto, le propos est d’intégrer plusieurs pratiques et attitudes qui tiennent à cœur à chacun et d’assumer les changements de perspective au fil des morceaux. Par exemple, qui croirait qu’il s’agit de la même personne qui joue du saxophone alto ou de l’électronique – brillante ? Falascone est non seulement un des tout meilleurs souffleurs de la péninsule, mais aussi un électronicien à suivre.  Bifurquant maintenant ma réflexion sur le contenu de la musique, j’ai découvert  son travail digital sur un ou deux morceaux où la fluidité et l’inventivité de cette électronique me fait dire qu’il pourrait bien être le parfait collègue improvisateur dans ce domaine « non-idiomatique radical».  Pat Moonchy tâte aussi de la TAI machine bruissante quand elle ne chante pas. En quartet, sa voix ajoutée au sax alto et aux ponctuations des basses évoquait le légendaire Spontaneous Music Ensemble avec Julie Tippets, Watts, Stevens et Herman qui se sont fait chahuter lors du premier grand rock stadium festival péninsulaire en 1971 (Palermo Pop Festival) et qu’on retrouve sur les albums Birds of a Feather, 123 Albert Ayler et dans la compile Frameworks (Emanem 4134).  Quant au « leader », on l’entend délivrer des instants mystérieux sous ses doigtés furtifs qui étonneront les auditeurs capables de visualiser les positions des mains des guitaristes sur le manche et raviront les autres par son élégance. A noter deux belles divagations aux crackle boxes (inventées par feu Michel Waiszwisz)  avec Roberto Masotti et l'acteur Robin Neko. Bref, dans ce qui n’est pas à proprement parler un patchwork mais plutôt un parcours insituable, il nous faut pour en saisir les moments de grâce tout autant travailler l'écoute que pour un disque de John Butcher . 
Si le quartet qui ouvre le CD 2, avec Falascone au baryton, Colonna à la clarinette basse et Giust aux drums, évoque la brötzmania vandermarkisée par son énergie, la suite des opérations dans une veine plus intériorisée est guidée par le duo de notre compère bassiste avec cet exceptionnel improvisateur qu’est Marco Colonna avec la présence éclairante de la batterie et du sax alto sur quelques plages. Trois morceaux avec Giust et Falascone (1/4/7) en quartet et deux en trio avec le batteur la basse et le clarinettiste. D’abord, il faut souligner le travail remarquable, voire très original de Stefano Giust. Lorsque j’ai découvert ce batteur, il y a une dizaine d’années, je le trouvais un peu trop pesant et appuyé selon ma pratique personnelle de l’improvisation collective : si sur scène nous sommes tous égaux, il n’y a pas de raison que le percussionniste surjoue et impacte le champ sonore par la dureté de son attaque etc…  par rapport aux autres instruments ou la voix. C’est avec grand plaisir que je me suis délecté, Stefano ayant acquis cette finesse, cette ductilité rebondissante qui fait songer aux Barry Altschul et Andrew Cyrille de notre jeunesse. Bref le swing et la force dans la légèreté. Il a travaillé son instrument en jouant avec des musiciens exigeants (Thollem McDonas, Edoardo Marraffa) pour parfaire sa pratique. J’en suis vraiment heureux car Stefano Giust est un cas rare : il n’y a pas en Europe un autre improvisateur qui se consacre corps et âme à un label de disques aussi prolifique que le sien, Setola di Maiale. Des centaines d’albums, avec un nombre considérables d’artistes et un panel esthétique diversifié à souhait.  Bien sûr, les artistes en paient eux-mêmes les copies en cd’s ou cdr, mais au prix coûtant et de manière transparente. Setola leur propose un choix d’options inégalé au niveau du nombre de copies (de 50, 100, 150, etc… jusque 500) et des caractéristiques techniques. Stefano Giust, graphiste professionnel de haut vol, réalise tout le travail graphique des pochettes gratuitement, assure les envois lui-même et rectifie sur le champ les erreurs d’usine éventuelles avec une conscience professionnelle rare. Il s’adapte aux requêtes des artistes avec une patience d’ange en faisant tout lui-même. Vu le volume de ses publications (si j’ose écrire) et la quantité de travail que cela implique, Stefano Giust est sûrement l’improvisateur européen qui consacre le plus de son temps personnel aux autres musiciens, tout en maintenant  de front une activité professionnelle non musicale. Cela fait de lui une personnalité aussi incontournable que John Russell avec son Mopomoso, Eddie Prévost (Matchless) ou Evan Parker et tous ces musiciens qui gèrent des venues et sans qui cette scène improvisée n’existerait pas. C’est aussi par amitié pour son travail que Stefano avait été invité et ces cinq plages de La Main Qui Cherche La Lumière nous le montrent sous son meilleur jour. Le déroulement de la musique traverse quelques zones d’ombres et des champs mystérieux, où l’inspiration lumineuse de Marco Colonna démontre son savoir-faire multiple, et on découvre au fil des plages cette main espérante qui cherche les moindres lueurs, annonciatrices de la lumière,  sans laquelle toute vie serait anéantie. La main gauche atrophiée du timonier Roberto, ses doigts boudinés de la main droite animés d’une logique insondable se font jour dans la trame. Colonna est un improvisateur instantané hors-pair dont l’instinct et l’expérience mêlés confortent la construction formelle d’une improvisation collective sur la durée et la spontanéité face au moindre détail/instant du parcours. Il a le chic d’articuler le moindre plop ou Pfff du bec à l’instant le plus propice imprimant ses interventions fugaces durablement dans la mémoire de l’auditeur avide d’appréhender le processus de l’improvisation dans sa globalité et ses infimes détails. Dans cette session, Colonna improvise ad-lib comme un jazzman libre en survolant la trame de la basse. Son souffle dans la clarinette basse se délivre en un son soyeux, capable d’un lyrisme rare, rendu par une qualité sonore optimale, ou d’éclairs jupitériens et de sons aléatoires. Quelle dynamique, quel timbre ! A la clarinette droite, il évoque de loin Jimmy Giuffre ou Perry Robinson parce qu’en est venu le moment émotionnel. Une personnalité intelligente, complexe, une musicalité telle que le critique Sandro Cerini, plume avertie et sincère de MusicaJazz, le magazine national, et entièrement dévoué à la cause improvisée, le tient pour le souffleur d’anche numéro 1 en Italie avec son collègue Massimo Falascone, dont le saxophone alto donne du répondant dans les deux autres plages (4 et 7). Massimo, faut-il le répéter, est un saxophoniste de haut vol au niveau technique superlatif, lequel se devine au timbre et à l’articulation plutôt qu’à l’étalage de la virtuosité. Cette personnalité discrète a une sonorité magnifique qui ferait de lui, dans une autre vie, un musicien de studio demandé à NYC ou L.A. Le contenu du CD 2 n’est peut-être pas le manifeste ultime que ces individualités brillantes pourraient réaliser, mais il offre bien des plaisirs secrets et des moments de bonheur. C’est ici, parce qu’il est le seul bassiste, qu’on surprend Roberto Del Piano dans ce qu’il apporte de convainquant à cet instrument décrié dans le jazz contemporain, la basse électrique. En fait, il a compris beaucoup de choses quand à l’usage qu’il peut en faire dans les occurrences imprévues du dialogue et des pulsations avec un souffleur et un batteur. Des virtuoses nous barbent avec des platitudes et des tics. Roberto trouve la formule idoine dans le rapport de force centrifuge. Un sens de la mélodie dans le rythme, la science du mouvement. Une force naturelle. Un jeu inscrutable et des doigtés secrets (comme Django). La Main Qui Cherche La Lumière. En quelque sorte, un innovateur dans le domaine du jazz libéré et totalement improvisé. Des principes de bon sens qu’on retrouve chez Swallow, Pastorius ou Phil Lesh (Grateful Dead : à écouter pour s’éclairer au sujet de l’instrument). Donc l’écoute est vraiment instructive, plaisante, la musique chaleureuse, chercheuse, authentique. Un très bon point à Julien Palomo et à son label uto-atypique, Improvising Beings !
La photo de pochette est due à Matthias Boss, violoniste inspiré.


mercredi 25 mai 2016

Americana par Gérard Herzhaft : un livre indispensable

Un livre incontournable.

Americana . Histoire des musiques de l’Amérique du Nord. Gérard Herzhaft. Fayard.

Le titre de ce livre, « Americana » et le nom de Gérard Herzhaft, auteur d’un Guide de la Country Music et d’une Grande Encyclopédie du blues, feront évoquer pour un bon nombre d’entre vous les musiques proches des racines de plusieurs courants de la musique populaire américaine (folk, blues, bluegrass, gospel etc…) auxquels se rattachent des artistes comme Bob Dylan, Woody Guthrie, Robert Johnson, The Band, Doc Watson, la Carter Family, Dr John, Muddy Waters, Clifton Chénier, Blind Lemon Jefferson et le free folk d’aujourd’hui etc……….. Et donc, on pourrait avoir le sentiment de déjà connaître le sujet du livre. Et pour certains, un univers de plus en plus éloigné des préoccupations musicales contemporaines.
Mais  détrompez-vous !  Gérard Herzhaft s’est livré à une étude minutieuse de tous les apports ethniques, sociaux, et culturels qui ont formé l’extraordinaire variété des musiques qui se sont répandues en Amérique du Nord depuis sa colonisation. Dans l’appréciation du jazz et des musiques afro-américaines dans la presse musicale, il y a bien des idées reçues qui ne correspondent aucunement à la réalité et à l’histoire. Ce livre est particulièrement éclairant à cet égard et je vous fais part de quelques réflexions personnelles qui me sont venues à la lecture de ce livre passionnant.
De toute évidence, l’influence de la diaspora africaine est un trait dominant des musiques nord-américaines. Mais, vouloir lier quasi-exclusivement l’origine du blues chanté dans le mythique delta du Mississipi (*) à la musique des griots d’Afrique de l’Ouest est abusif. Les travaux d’un Samuel Charters pourraient le faire croire (cfr The Griots, Ministers of the Spoken Word. Recorded in West Africa by S. Charters Ethnic Folkways Records FE 4178 2LP 1975). C’est méconnaître l’influence prépondérante de la culture musicale des natifs, appelés Indiens d’Amérique. Regardez bien le visage de Charley Patton ou celui de Jelly Roll Morton : le sang indien coule dans leurs veines. Tout comme Jimi Hendrix, Don Cherry et Sunny Murray. Celui-ci est originaire d’une tribu indienne qui a accueilli, il y a bien longtemps, des noirs marrons qui refusaient la condition d’esclave. Les falsettos et les bruitages vocaux du blues primitif sont des traits caractéristiques de la musique vocale indienne, sans parler de l’irrépressible irrégularité rythmique qui est la marque du blues du Mississipi (Big Joe Williams et Sonny Boy Williamson II sont d’excellents exemples). Charley Patton, petit-fils de planteur blanc et à moitié indien, en est un des personnages centraux. Il a servi de modèle à toute une génération de Son House à Robert Johnson, Howlin Wolf et Muddy Waters. Quant à l’usage du bottleneck et de la guitare slide, il dérive de l’extrême popularité des guitaristes hawaïens des années 20 – 30. Et bien sûr, les ballades traditionnelles irlandaises et écossaises ! En effet, les émigrés d’Irlande et d’Ecosse connurent le même sort que les Africains : l’esclavage ! Les couplets des chanteurs de blues et la structure de leurs chants sont issus du moule traditionnel irlandais. Mais interviennent aussi des influences françaises (le quadrille) et pas seulement que dans la Louisiane francophone. On apprend aussi que le violon de la country nous vient d’Ukraine et ainsi de suite. Improjazz est dédié aux musiques d’improvisation et au jazz libéré (« avant – garde » …depuis bientôt cinquante ans ? !) et un bon nombre d’improvisateurs contemporains expriment volontiers que leur musique n’a plus rien à voir avec le jazz et les musiques afro-américaines. Sans doute, veulent-ils parler de l’image véhiculée dans les médias et de sa commercialisation, vitrine culturelle de la plus grande puissance mondiale. Mais il est incontestable que la pratique afro-américaine de musiques basées sur la création collective et instantanée par des individus libres, égaux et responsables a créé, entre autres, le courant le plus profond pour l’adoption de l’improvisation comme méthode de la création musicale. L’explosion musicale radicale de ces quarante années doit autant à un Lester Young qu’à un John Cage. Si on se réfère à une interview de Cage des années cinquante, celui-ci déclare que le jazz ne l’intéresse pas en raison de sa régularité rythmique. L’histoire lui donnera tort. L’évolution de l’écriture musicale contemporaine occidentale tend à se rapprocher d’une pratique  improvisée qui, elle, supprime les rôles hiérarchiques du compositeur, de l’interprète et du chef d’orchestre (sans parler des droits d’auteur), tend à chambouler les distinctions entre musique d’art et musiques populaires et à considérer chaque individu comme un créateur à part entière. Et c’est au départ du jazz radicalisé des années soixante – septante que nombre d’improvisateurs radicaux ont évolué.
J’ai déjà écrit que l’improvisation libre est la musique contemporaine issue des classes sociales défavorisées (cfr mon article sur Paul Hubweber). Quand on analyse la vision esthétique que les bluesmen des années 20 – 30 ont de leur art, ils le revendiquent comme l’expression éminemment personnelle d’une souffrance collective et par-dessus tout ils cultivent une volonté farouche d’originalité musicale individuelle, mettant sur un pied d’égalité un virtuose tel le Révérend Gary Davis et un « primitif » comme Fred Mc Dowell.  Leur point de vue est très différent de celui qui règne dans bien des musiques traditionnelles qui tendent à privilégier un modèle. On a bien établi des écoles régionales et une évolution historique, mais la réalité du blues et des musiques nord-américaines est nettement plus complexe, voire inextricable. On peut trouver là les prémices du « non-idiomatique » cher à Derek Bailey. Ici, nous avons à faire aux damnés de la terre et aux rebelles, aux nomades et aux poètes de la vie.
Succinctement, car le sujet est énorme et complexe, Gérard Herzhaft décrit et analyse les apports successifs et croisés des immigrations importantes et la spécificité du fonds autochtone « indien ». Colons britanniques « WASP » parmi lesquels les Quakers, esclaves Noirs d’Afrique, conquistadores espagnols (le Texas et la Californie furent mexicains), français au Canada et à la Nouvelle-Orléans, irlandais et écossais au statut d’esclaves, allemands, juifs d’Europe Orientale, italiens, polonais, ukrainiens, chinois, mexicains chicanos. Mais aussi gallois ou baltes ! On se souvient qu’un Charlie Mingus posa dans un déguisement chinois (pochette de Mingus Dynasty). Ce n’était pas de l’humour, Mingus (un nom de famille d’origine africaine) a réellement des ascendants chinois et revêtait sur scène les vêtements de tous les jours du travailleur. Il faut savoir que les travailleurs chinois et d’Extrême-Orient en général eurent à souffrir de la plus terrible des exploitations dans l’industrie minière où des dizaines de milliers d’individus perdirent la vie en raison de conditions de travail et de sécurité effroyables. Une véritable industrie du disque ethnique fleurit dès les années 10 / 20. Non seulement les fameux race records qui contribuent à la popularité et à la reconnaissance de la musique noire, mais aussi les musiques juives originaires d’Europe Centrale (la musique klezmer), les chanteurs ukrainiens, grecs ou  italiens, les musiques mexicaines. Dans le sillage des grands orchestres de cuivres (fanfares, brass bands etc…), des musiciens chinois jouent une musique hybride où se mélangent instruments chinois et européens sur des échelles musicales orientales. Si l’apport direct de la musique cubaine dans l’éclosion du jazz néo-orléanais est largement commenté, on méconnaît une réelle influence chinoise dans la musique des big-bands. Dans les films de Duke Ellington d’avant-guerre, on voit clairement les tambours chinois et les gongs de la batterie de Sonny Greer. Quand Louis Armstrong ironisait sur la musique « chinoise » du grand orchestre bebop de Dizzy Gillespie, il ne croyait pas si bien dire. Il y eut aussi des orchestres américano-coréens. Qui a écouté la musique « sinawi » ou l’opéra Pan’sori va se mettre à rêver. Bien sûr, les émigrés juifs et italiens disputent aux noirs et aux créoles la paternité du jazz. Joe Maneri a joué longtemps de la musique grecque contemporaine et parle dans ces interviews d’un clarinettiste d’origine grecque qui serait le Charlie Parker de la clarinette.
Vers le milieu des années 20, la plus grande influence  pour les guitaristes est Blind Blake, un Noir. Il excelle dans de nombreux styles (dont le ragtime), enregistre plusieurs dizaines de faces et popularise l’utilisation soliste de la guitare sur le même plan que le piano. Des créateurs légendaires comme Lonnie Johnson, Eddie Lang, Chet Atkins, Django Reinhardt et le Révérend Gary Davis sont directement ou indirectement ses héritiers. Vouloir confiner des artistes comme Blind Blake, Charley Patton ou l’aveugle Blind Willie Mc Tell (le songster préféré de Dylan) dans une musique « noire » et exclusivement blues est un leurre. Ces musiciens itinérants s’adressent indifféremment aux publics blancs ou noirs et chantaient pour ceux qui les payaient en puisant dans divers répertoires en fonction du goût du public. Ce sont avant tout des musiciens ! Par dessus-tout, une extraordinaire florescence de créativité musicale embrase l’Amérique du Nord mélangeant toutes les cultures. Vouloir limiter cette créativité musicale à la seule évolution du jazz depuis la Nouvelle Orléans jusqu’à Miles Davis et Coltrane est assez réducteur. La musique dite de cow-boy ou country recèle dans sa genèse une inventivité déconcertante. Qu’elle soit campagnarde ou urbaine. Outre son origine profondément populaire, elle est aussi l‘émanation des populations fraîchement immigrées européennes non WASP qui eurent à subir une ségrégation presque aussi violente que celle dont ont souffert les afro-américains ou les natifs. On y swingue autant que dans le jazz dit « swing » des années trente. Le jazz afro-américain a été reconnu par l’intelligentsia occidentale dès les années 20-30 et connut un réel succès populaire en Europe. Sans doute, un sentiment sincère de solidarité et de sollicitude face à l’intolérable souffrance créée par l’esclavagisme et le racisme n’y est pas étranger. Les intellectuels occidentaux ont sensiblement sous-estimé l’originalité et la vivacité des musiques populaires « blanches » avant qu’elles ne se fondent dans la culture de masse de l’Amérique des années cinquante. En redécouvrant ces musiques, on met à jour une autre réalité américaine, un monde plus humain. Americana nous permet d’entrevoir l’extrême complexité de leurs origines et de leurs créations et de dépasser le cliché folk attardé qui émane de ce terme. Ce gigantesque syncrétisme préfigure la sono mondiale contemporaine. C’est pourquoi ce livre est un outil indispensable pour la compréhension de la musique d’aujourd’hui et de sa pratique.

PS : J’avais soumis une chronique de ce livre à Improjazz peu après sa parution en 2006.  Elle semble avoir disparu, involontairement sans doute, dans le flux de textes livrés généreusement à la sagacité de notre ami Philippe Renaud par mes excellents confrères. Voici cet oubli réparé.

(*) Posez la question à bien des fans de jazz « qui swingue » et qui sont férus de « racines » : où se situe le Delta du Mississipi, celui du blues ? A l’embouchure du fleuve dans le golfe du Mexique ? Ou ailleurs ?
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samedi 7 mai 2016

Lauri Hyvärinen & Daniel Thompson - Aghe Clope - Ivo Perelman & Matt Shipp - Ivo Perelman & Karl Berger

Lauri Hyvärinen / Daniel Thompson London (East then South)
inexhaustible editions ie-003


Laszlo Juhasz, un activiste incontournable de la scène improvisée 
contemporaine en Hongrie et Slovénie,  présente exclusivement des
duos frais et inédits publiés à 100 exemplaires sur son label
inexhaustible editions , « a tiny bedroom label for electroacoustic
improvisation, modern composition and other strange and beautiful
sounds in between.. ».
La rencontre réussie de deux jeunes guitaristes, l’un finlandais,
Lauri Hyvärinen et l’autre britannique, Daniel Thompson est
sûrement une fleur à son chapeau. Enregistrée à Londres dans deux
lieux ouverts depuis quelques années, Hundred Years  Gallery, une
galerie d’art à Dalston Hackney (East) et I’Klectic à Lambeth dans
Paradise Yard, un espace jardin bio qui accueille des habitations en
bois et des ateliers dans un parc (South), tous deux programmant
de nombreux concerts. Lieux actuellement incontournables, sans doute même plus que les fameux Café Oto ou le Vortex car il y a une plus grande « bio-diversité » au niveau des artistes invités et des formes musicales présentées. Au Vortex, c’est principalement la série mensuelle Mopomoso de John Russell qui assure vraiment cette programmation ouverte aussi à des musiciens inconnus à la notoriété zéro. Qui a jamais entendu parler du guitariste finlandais Lauri Hyvärinen ? En tant qu’ improvisateur et initiateur de concerts, Daniel Thompson incarne très bien cette génération fraîchement trentenaire qui porte un vent de fraîcheur tout en s’inscrivant dans la continuité des prédécesseurs. Ce duo de six cordes entièrement acoustique met en exergue les sonorités qu’une guitare à cordes métalliques recèle si on en explore ses secrets : spécificités mécaniques, harmoniques produites en stoppant la vibration de la corde,  résonnances inédites, intervalles dissonants ou extrêmes, configurations de doigtés et de touchers improbables, combinaisons de plusieurs de ces actions etc… Ceux-ci en se combinant dans le face-à-face émulatif de ce duo occasionnent des trouvailles inouïes, même pour qui a entendu plusieurs / nombre de concerts (solo) de Derek Bailey ou John Russell. On se rappelle la rencontre John Russell – Pascal Marzan basée à la fois par sur un territoire commun, une complémentarité / contraste entre cordes métalliques et nylon guitare, guitares jazz acoustique et espagnole classique (Translations Emanem 5019). Chez Thompson et Hyvärinen, l’instrument est identique et leurs langages sont étonnamment proches au point qu’il est quasi impossible de les distinguer  à l’écoute. Il en résulte paradoxalement une singulière extension des registres de la guitare traitée de cette manière, les sons de l’un se combinant avec ceux de l’autre de manière peu prévisible. Leurs flux respectifs se complètent, se dissocient, s’imbriquent, font le grand écart, se poursuivent et rebondissent, parfois sans qu’on devine quelle guitare ou lequel des deux guitaristes est à l’œuvre. Se crée l’impression que leurs trames respectives se réfléchissent dans un miroir déformant. Question sonorité (abrupte !) on pense au Derek Bailey acoustique et comme ce musicien nous a quitté il y dix ans, ceux qui veulent écouter ce son de guitare, voilà l’occasion rêvée. Durant les deux longues improvisations, Hackney (26’) et Lambeth (32’), ils nous gratifient d’un panorama étonnant de congruences dynamiques, d’atmosphères résonnantes, d’arrachages de cordes démentielles, de moments sonores imprévisibles, d’introspection d’harmoniques, d’interactions fulgurantes. Point n’est besoin d’amplification, de pédales et d’effets pour métamorphoser la guitare ! Voilà un album singulier qui ravira les amateurs du tout acoustique. London écrit un chapitre important de la Saga acoustique Derek Bailey, John Russell, David Stackenäs et cie peuplé de sons qu’il est impossible à trouver hors du processus / élan organique de l’improvisation libre sans entrave ! Qualité supérieure, donc, et un des meilleurs albums que j’ai entendus ces dernières années.

Aghe Clope Blind Mind  Paolo Pascolo Andrea Gulli Giorgio Pacoring Stefano Giust Setola di Maiale 2940 / dopialabel 011

Ce n’est pas leur premier album et cela s’entend, Aghe Clope est un groupe homogène et original qui partage la scène depuis de nombreuses années : Andrea Gulli laptop, tapes, analog synthetizer, Paolo Pascolo , flutes & alto saxophone, Giogio Pacorig fender rhodes, korg ms20, devices et Stefano Giust percussion cymbals , objects. Enregistré live en Slovénie à Maribor et au  Brda Contemporary Music Festival en septembre 2013 à l’exception du premier court morceau au RE : Trax  Complete Communion TRAxART Incursioni Sonore à Bertiolo, cette musique d’improvisation libre est connectée/ connotée post-rock – électronique – glitch ludique. J’apprécie particulièrement l’empathie entre les claviers de Pacorig et l’électronique de Andrea Gulli, ces deux-là créent un univers sonore tour à tour coloré, interactif, éthéré, parfois brut et même pointu au niveau des textures. Paolo Pascolo n’a aucun mal à insérer ses notes tenues ou ses pépiements et l’inventivité de Stefano Giust, en grattant, ferraillant ou rebondissant crée un relief plein de détails / une activité percussive qui complète les sons de l’ensemble à très bon escient.  Les quatre musiciens s’écoutent admirablement tout en privilégiant une diversité/ discontinuité d’intentions et de stratégies. Valse hésitante, questions sans réponses, atmosphère mystérieuse, sons intercalés, juxtaposés, coq à l’âne, planures ou heurts intempestifs. Une série de procédés de jeux et un esprit propre à ces Aghe Clope fait qu’il me semble bien n’avoir rien entendu de semblable. On a plaisir à écouter l’ensemble sans devoir se poser la question des contributions individuelles tant le tout est cohérent tout en travaillant sur le disparate, l’éphémère, le transitoire. Un bon nombre d’auditeurs sensibles  à ces sonorités électriques et ce genre d’univers y trouveront leur compte  et gageons qu’ils vont être gagnés par la cohésion de leur démarche librement improvisée. Car c’est le point fort du groupe !


Corpo Ivo Perelman & Matt Shipp Leo records CD LR 755


Comme on peut le voir sur photo de pochette sépia où apparaissent nos deux duettistes torses nus, Corpo c’est la musique nue. Le souffle sensible d’Ivo Perelman puissant, vocalisé et introspectif trouve une attention toute particulière dans le jeu de son partenaire pianiste, Matthew Shipp , musicien qui tout comme son collègue Veryan Weston, échappe aux classifications.  Faisant suite à Callas et Complementary Colors, leurs précédents albums en duo et tout comme ceux-ci, Corpo est l’incarnation d’un phénomène : l’inspiration intuitive, sensible, lyrique rejoint la logique, la volonté d’improviser sans faux semblant, une certaine pureté. Partant de zéro, le saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman et le pianiste New Yorkais Matthew Shipp créent l’univers de chacune des 12 improvisations en inventant les tournures mélodiques, les accords, les doigtés dans l’instant. Pas de composition à proprement parler, mais des structures et un chant incomparable. Une constante chez le saxophoniste : un écartement particulier des intervalles « faussant » spécialement les notes, une divagation lyrique vers les notes hautes, une articulation anguleuse arquée sur le jeu puissant du pianiste. De ces sons les plus aigus, Perelman tire des couleurs qui virent par toutes les nuances du vermillon, du grenat, du rose, du fuschia, du pastel, des mauves (Complementary colors). Il contient la surpuissance expressive des grands saxophonistes afro-américains de la tradition, mais la concentre dans un registre intimiste où pointe le cri, la vocalisation. On croirait entendre un chanteur. L’énumération de jeux rythmiques neufs, d’échappées lunaires, de clair obscurs louvoyants, de bribes mélodiques ressassées, de questions - réponses, de variations improbables semble infinie. Le pianiste enrichit le langage du piano jazz en creusant des veines inconnues même si on croit entendre une voix familière. Graves sombres, toucher d’airain, jeu granitique au service du lyrisme brésilien. Rythmes impairs…Il manifeste une volonté d’épurer le propos, d’établir un équilibre et de le rompre pour repousser l’évidence. Une véritable relation organique qu’on a très rarement eu l’occasion d’entendre au fil des décennies improvisées. La tendresse, la passion, le rêve. Pour ceux qui ont (encore) peur du free- jazz, ils seront surpris de découvrir une musique plus sensible, plus émotionnelle, plus entièrement personnelle, intime que ce qu’on veut nous servir via les canaux conventionnels du jazz-business. Le sens du merveilleux.

The Hitchiker Karl Berger & Ivo Perelman Leo CD LR 754


Karl Berger fut un des premiers musiciens « free-jazz » en Europe et se fit un nom en 1965 en jouant du vibraphone avec Don Cherry, Gato Barbieri, JF Jenny Clark et Aldo Romano au légendaire Chat Qui Pêche à Paris. Des enregistrements de ces concerts furent publiés par le label Durium en Italie sous le titre « Togetherness ». Indispensable ! Des cd’s ESP récents nous le font entendre toujours avec Cherry et Barbieri en compagnie du bassiste Bo Stief et de Romano au Jazz Montmartre de Copenhagen (Don Cherry Live at Café Montmartre Vol. 1, 2 & 3). Par la suite Karl Berger travailla intensivement avec Ed Blackwell, un des plus  fidèles compagnons d’Ornette et de Don Cherry. Ce n’est pas un hasard. Jouant essentiellement avec deux mailloches sans tenir compte des accords (Gary Burton et cie jouent avec quatre mailloches), le style personnel de Berger évoque plutôt le balafon africain et le gamelan indonésien que la tradition des Milt Jackson ou Lionel Hampton. Il fait grand usage de modes inspirés des musiques du monde à l’instar de Don Cherry. Quoi de plus naturel de le retrouver cinquante ans après la révolution du free-jazz avec le saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman, qui lui-même évoque le saxophoniste argentin Leandro « Gato » Barbieri.
La musique sensuelle et sensible du duo Berger/ Perelman semble se déplacer sur un nuage, tant elle cultive la douceur, une sorte de lyrisme aérien et reste suspendue au dessus du temps. Le travail du timbre, la qualité du son, l’empathie totale des duettistes, le sentiment de Togetherness, contribuent à faire de cet album une merveille du jazz libre resté dans les limbes depuis l’époque héroïque. Le saxophoniste a un timbre d’une beauté sublime dans l’aigu. Avec les notes cristallines et mouvantes du vibraphone, on atteint une sorte de nirvana dans un registre épuré proche de la musique « de chambre ». Il y a ce passage où Perelman joue en solitaire du bec seul sans le saxophone et évoque à la fois le chat (Gato) et le canard et cela vaut son pesant de coco. Merveilleux !!