jeudi 7 juillet 2016

Dieci Ensemble d'Eugenio Sanna / Duck Baker / Chamber 4 Vicente Ceccaldi Dos Reis / Simon Nabatov & Gareth Lubbe / Mahall Hein Pultz Melbie Lillinger/ Marialuisa Capurso & J-M Foussat

Dieci Ensemble   Eugenio Sanna Maurizio Costantini Cristina Abati  Edoardo Ricci  Guy Frank Pellerin Stefano Bartolini Marco Baldini Giuliano Tremea Stefano Bambini Andrea Di Sacco Setola di Maiale SM 3100

Voilà un très beau document réunissant dix musiciens improvisateurs italiens d’horizons divers sous la houlette du guitariste pisan Eugenio Sanna se livrant à l’improvisation libre sans concession. Alors qu’il y a clairement un retour vers le free-jazz free (sans composition, thème ni arrangement) de la part de nombre de praticiens à la demande d’organisateurs ou de labels spécialisés avec une préférence pour l’association instrumentale souffleurs basse batterie, les dix téméraires Dieci Ensemble pratique l’éclatement des formes, le rejet du convenu et des assemblages imprévisibles. Outre la guitare, on a droit à trois saxophonistes : soprano, ténor et baryton pour Pellerin et Bartolini et sopranino et alto pour Ricci, qu’on entend aussi aux clarinettes basse et soprano, un chanteur, Tremea, un sampleur, Di Sacco, une contrebasse, Costantini, une trompette, Baldini et une batterie, Bambini. Seule femme impliquée, Cristina Abati joue du violon alto et du violoncelle. Vu la rareté de ce type de document qui privilégie la recherche collective multi-directionnelle et le risque, plutôt que le formatage et la redondance, j’apprécie sincèrement l’effort. Qu’ils jouent à dix, à trois ou à six, chaque morceau a une identité sonore et une dynamique propre (pas moins de sept trios et trois Dieci). Il y a ainsi douze improvisations de quelques minutes (entre 1’48’’  et 6’47’’). L’intérêt de leur démarche est que leur recherche mène à des situations inusitées et des combinaisons d’instruments, de sonorités et d’actions improvisées qui fonctionnent, intriguent, fascinent . Une démonstration par la pratique des possibilités renouvelées (infinies) de cette méthode ludique et éperdue. Avec un vrai bonheur, cela respire l’écoute et un réel à propos. Des amalgames de sons imprévus et réussis, spontanés ou méticuleusement recherchés. On pense à Derek Bailey et à Company et il arrive que la guitare de Sanna évoque le guitariste disparu. Les connaisseurs de longue date  de cette musique « improvisée libre » (non idiomatique ?) branchés etc..diront que c’est pas « nouveau » et qu’on jouait ainsi , « en géométrie variable »,  il y a quarante ans (les premiers enregistrements de Company datent de 1976 et de 1977). Mais cette direction impromptue et volatile est finalement si peu sollicitée en public, surtout dans les festivals des organisateurs « responsables », que je ne vais pas me plaindre. Cet enregistrement fut réalisé lors d’un concert dans un bled de province et il est clair que ce concert fit œuvre utile pour convaincre et réjouir in vivo des auditeurs avides ou curieux qui n’ont pas « la chance » ( ?) de vivre à Londres, Berlin ou Paris. Il y a une immédiateté, un appétit de l’insatiable, un plaisir aussi intériorisé qu’effervescent. Bref, on réfléchit autant qu’on s’éclate et c’est bien le principal. Je suis sûr que Derek Bailey aurait bien apprécié cet Ensemble Dieci.   

Duck Baker Outside Emanem 5041
Avec des guitaristes  tels que Derek Bailey, John Russell, Roger Smith et Elliott Sharp  enregistrés en solo ou en formation au catalogue du label Emanem, rien d’étonnant que son responsable, Martin Davidson, vienne de publier des archives en solitaire du guitariste américain Duck Baker. Celui-ci s’était vu confier un album par John Zorn pour Tzadik avec les compositions du légendaire pianiste Herbie Nicols. Durant les seventies, il a gravé plusieurs albums pour Kicking Mule, le label du guitariste Stefan Grossman, lui-même fan n°1 et élève du génial Reverend Gary Davis, un des géants du blues acoustique et dont le picking à deux doigts n’a aucun équivalent. On retrouve la trace de Duck Baker dans l’album Eugene Chadbourne Volume Three (Parachute P-003 1977) en compagnie des guitaristes Randy Hutton et Eugene Chadbourne sur une face volatile et mémorable. Sur la deuxième face, un trio électrique de Chadbourne avec les guitaristes Henry Kaiser et Owen Maercks intitulé « We are Always Chasing Phantoms » lequel se référait à une nuit entière passée par les trois acolytes à retracer les exploits d’Han Bennink à travers deux douzaines de vinyle. C’était l’époque bénie où Derek Bailey, Hans Reichel et Fred Frith publiaient des albums solos qui défrayaient la chronique et où Steve Beresford, David Toop et d’autres découvraient l’existence de jeunes improvisateurs US : Eugene Chadbourne, John Zorn, Tom Cora, Henry Kaiser et le Rova Sax Quartet qui se référaient à la scène free européenne. A cette époque, Duck Baker a vécu successivement en Angleterre, en Italie et aux U.S.A. et pratiquait autant l’improvisation que la musique traditionnelle tirée du jazz swing, du country et du ragtime. D’ailleurs sa discographie témoigne de son répertoire étendu et de sons sens de l’humour (cfr Kicking Mule). Plus récemment le label Incus de Derek Bailey lui a consacré le superbe Ducks Palace en duo avec Derek Bailey, en trio avec John Zorn et Cyro Batista et un blues avec Roswell Rudd en bonus. Outside réunit seize pièces en solo au croisement de ces chemins et deux duos improvisés avec Eugene Chadbourne à Calgary en 1977. J’avais moi-même découvert à l’époque un sublime album de Chadbourne avec le pianiste Casey Sokol (Music Gallery Editions) enregistré la même année à Calgary. Outre deux solos  et les deux duos avec Chadbourne de Calgary (Part 3), six pièces avaient été enregistrées à Turin en 1983 (Part 1) et huit à Londres en 1982 (Part 2). Au programme, deux versions d’un arrangement réussi du Peace d’Ornette Coleman, You Are My Sunshine, deux ou trois improvisations spontanées (Torino Improvisazzione et London Improvisation) quelques  compositions personnelles, comme Klee (en hommage au peintre), Like Flies, No Family Planning dont on peut comparer deux versions différentes et d’autres comme Breakdown Lane, Shoveling Snow ou Holding Pattern. Si Duck Baker respecte la technique conventionnelle de l’instrument (contrairement à un Derek Bailey), il trace des perles acoustiques dans un jazz d’avant-garde sous l’influence d’Ornette Coleman et de Roscoe Mitchell. Dans son style, on trouve un air de famille avec celui d’Eugene Chadbourne dans la collaboration de Chad avec feu Frank Lowe, Don’t Punk Out, album enregistré en 1977 et publié lui aussi par Martin Davidson (CD Emanem 4043). Sorry pour ce paquet de références, c’est simplement pour situer Duck Baker (de son vrai nom Richard R. Baker) à l’époque où il avait déjà trouvé sa voie. Car le moins qu’on puisse dire, c’est que Duck Baker est un artiste original de la six-cordes nylon. Son art est basé sur une capacité à faire swinguer son picking dans ses compositions contorsionnées free.  Par rapport au phrasé des guitaristes de jazz, on se trouve ici dans une autre école qui n’a rien à voir avec Jim Hall ou Wes Montgomery ou encore à l’esthétique marquée par le rock. Il n’hésite pas à emprunter le phrasé d’un saxophone (comme dans No Family Planning : on songe à Roscoe ou Oliver Lake) et comme un chat, il retombe sur ses pattes après des acrobaties sautillantes. Rien d’étonnant qu’il soit devenu un grand spécialiste des compositions anguleuses du pianiste Herbie Nichols. Et donc comme cette démarche n’est pas du tout  courante, cela vaut le déplacement. Ou faute d’un concert, ce très beau disque d’archives est vraiment à recommander. À l’époque de ces enregistrements, je me souviens avoir été déçu par la démarche acoustique par trop évanescente de certains guitaristes de l’écurie ECM. C’est dire l’exigence instrumentale de Baker. Sa musique entièrement acoustique capte l’attention de l’auditeur autant par son dynamisme vitaminé que par l’audace des doigts sur les cordes dans des écarts rythmiques et harmoniques casse-cou, des brisures de métriques sans prévenir. Les notes jouées propulsent la ligne mélodique du bout de chaque doigt. Outre ce type de morceaux rebondissants, on trouve une élégie à un ami disparu (Like Flies), une exploration du phrasé à quatre doigts dans une dimension dodécaphonique en hommage à Paul Klee et une chanson sans parole, Southern Cross, exécutée avec la classe des vrais guitaristes six cordes classiques  tout en jouant l’essentiel. Car cette précision et cette absence de verbiage est la marque distinctive de sa musique : chaque note jouée a sa raison d’être. Et chaque morceau d’ Outside apporte une dimension supplémentaire à son univers. Le drive sans défaut et la construction musicale d’Holding pattern et le free picking de No Family Planning en font de  véritables morceaux d’anthologie et ils valent à eux seuls l’achat du disque. Sa relecture du Peace d’Ornette Coleman en forme de ballade revisite les implications de la mélodie et l’évidence de la musique y respire le bonheur.

Chamber 4 Marcelo Dos Reis Luis Vicente Théo Ceccaldi Valentin Ceccaldi FMR CD393-0615

Une belle musique de chambre pour trompette (Luis Vicente), violoncelle (Valentin Ceccaldi), violon et alto (Théo Ceccaldi) et guitare acoustique et préparée (Marcelo Dos Reis). La pratique de la musique classique et contemporaine n’est pas loin (les frères Ceccaldi) et l’idiome du jazz (Vicente) aussi. Une musique improvisée enregistrée à Ler Devagar à Lisbonne et de belle facture. Le trompettiste est lyrique à coup sûr, construisant une improvisation sur base d’une subtile échelle modale et les cordistes tissent une trame à coup de col legno en se référant aux gammes du souffleur. Quand celui-ci insère des pff pff dans la cadence, l’alto improvise en contrechant (Green Leafs) d’une mélopée invisible. Timber Bells propose une sorte de veillée funèbre scandée par la guitare préparée. C’est subtil, délicat, introverti ou poétique. En outre la combinaison instrumentale et l’arrangement des timbres, des sons et des lignes mélodiques sont exemplaires. L’essence de la musique, comme si elle avait été écrite avec des enchaînements d’événements sonores qui coulent de source. On ne va pas toujours écouter la sempiternelle formule souffleurs / basse / batterie et Chamber 4 offre ici une belle occasion à ne pas rater. Il n’est pas question de virtuosité affichée, ni des excès ludiques de l’improvisation libre per se ou l’exploration sonore radicale, mais plutôt d’une recherche formelle en créant des équilibres par un dosage minutieux réalisé en toute spontanéité dans une dimension contemporaine, free. Plusieurs procédés de composition sont utilisés créant des variations bienvenues pour les cinq morceaux de l’album.  La sobriété des instrumentistes n’exclut pas une intense expressivité sonore. Pour le trompettiste, qui se donne à fond dans Some Trees, c’est un écrin de rêve et d’une réelle intensité. La science du glissando de Valentin Ceccaldi, les cadences sur les cordes préparées de Marcelo Dos Reis contribuent à créer une belle tension. Wooden Floor, qui suit juste après, manifeste une belle retenue et se développe dans un drone tortueux. La trompette et le violon se nourrissent de leurs intervalles respectifs. La trompette s’écarte, le violon faisant entendre sa voix frontalement dans l’aigu soutenu par le violoncelle puis revient dans le grave hésitant pour tenir des tonalités microtonales et ensuite des sussurements et des gazouillis vers un son sale, le violoncelle s’enfonçant dans un grave indécis. Toute cela semble aussi minuté que naturel et organique. Un emboîtement de séquences plutôt que des dérives. Le résultat musical est une belle réussite avec pour chaque morceau une identité précisequi le distingue clairement des autres. J’ai un grand plaisir à découvrir et écouter ce Chamber 4 qui explore une voie intéressante de l’improvisation d’aujourd’hui. Original à plus d’un titre !!

Lubatov Gareth Lubbe & Simon Nabatov Leo Records CD LR 762

Simon Nabatov et Leo Feigin ne m’en voudront pas trop si j’avoue méconnaître la musique et les enregistrements du pianiste, sans nul doute un des plus brillants de sa génération dans ce domaine musical au confluent de la musique contemporaine sérieuse et du jazz d’avant-garde. Simon Nabatov est un pianiste de haut vol et je me souviens d’un excellent projet Leo Records, Nature Morte, dans lequel il officiait aux côtés de Phil Minton. On ne peut pas rester insensible à ses qualités musicales et instrumentales et à celles de son complice Gareth Lubbe, un super violoniste alto, doublé d’un vocaliste d’envergure dans deux suites, Plush Suite  et Suite In Be pour un total de 61 minutes.  La voix de gorge grave de Lubbe s’ébat dans un style voisin des chanteurs de Touva : karigiraa, différents types de khoomei et cette voix flûtée insaisissable (Part 2 de Plush Suite) et remarquablement étendu. Les nuances, les inflexions mélodiques et changements de clé dans la même émission sont vraiment épatantes et pleines de finesse. Gareth Lubbe est un artiste vocal rare et Nabatov dialogue avec un réel goût utilisant les ressources sonores du piano dans les cordes, avec la résonnance et en étouffant la pression des marteaux. Dans la première suite, il passe de l’instrument à la voix et parfois les deux. Si j’adore le travail  vocal de Lubbe et admire le grand métier pianistique de Nabatov, il y a pour moi un hic : la démarche de Simon Nabatov est, à mon avis, celle d’un pianiste classique qui se livre à l’improvisation avec un réel succès, plutôt qu’un improvisateur libre pur jus comme Fred Van Hove qui a créé son propre langage en s’écartant des modèles et du pianisme académique. Il y a chez Fred une folie et une substance qu’on peine à trouver ailleurs. Cela dit, il y a des fort belles choses dans cet album qui mérite l’écoute comme cette cadence exquise de 9’20’’ du piano et de la viole dans la Partie 1 de la Suite In Be. Lubbe tire parti de son alto avec de superbes chatoiements dans le timbre et les harmoniques. Superlatif tout comme le doigté et le touché du pianiste : on se régale. Un excellent duo pour ceux qui savent prendre plaisir à jouir de la musique d’où qu’elle vienne et une démonstration vocale à retenir pour une anthologie de la voix humaine aux côtés de Phil Minton, Demetrio Stratos et cie. Plus classique vingtiémiste qu’improvisé, quand même.

Zero   Rotozaza : Rudi Mahall Nicola L. Hein Adam Pultz Melbie Christian Lillinger Leo Records CD LR 763

Projet qui se veut à mi-chemin entre le free-jazz qui ne se cache pas et l’improvisation libre radicale en tentant, souvent avec succès, à profiter des éléments constitutifs de chaque orientation, à les marier et à confronter les démarches  que d’aucuns ont voulu, à une époque, opposer. Disons que vu du point de vue de la diversité « biologique », la formule souffleur / basse / batterie plus guitare est un lieu commun des musiques improvisées telles qu’elles sont pratiquées dans le circuit des festivals et clubs « importants ». Consulter les catalogues de disques consacré à votre musique préférée et vous finirez par le constater, ne fût ce que chez Leo Records. Cela dit Christian Lillinger se démène avec une belle énergie sur ses fûts, Rudi Mahall fait exploser sa clarinette basse dans les aigus ou siffle un contrechant exquis, le plus sonique des quatre, le guitariste Nicola L Hein explore son engin dont il a customisé les pédales. Un morceau plus aéré, Der Hammer als Hammer, donne à entendre l’archet actionné par le contrebassiste Adam Putz Melbye dans l’hyper grave. J’entends bien la nécessité de leur démarche mais c’est quand ils lancent des dés et choisissent des options sans crier gare que l’intérêt monte d’un cran, même si les formes qu’ils choisissent d’investiguer ont un réel intérêt. On devine l’évocation détournée d’un thème de Dolphy. Hah ! Rudi Mahall , un musicien puissant et subtil !  Au fil des plages, une réelle connivence se fait jour, des concordances, une écoute intense, une stratégie commune concertée par des signaux impalpables. Ce disque n’est pas pour moi un manifeste que je glisserai dans mes disques « importants » en relation avec mon expérience et mes goûts, mais plutôt un témoignage d’un groupe et d’invidualités qui a réussi son projet et que j’aurais à cœur d’écouter en concert. Et c’est avant tout cela qui compte.

Marialuisa Capurso & Jean-Marc Foussat En Respirant FOU Records FR-CD 17

Chez FOU Records, les CD’s de Jean-Marc Foussat se suivent sans se ressembler. Trois pièces enregistrées « live at POP –der Laden » à Berlin le 19 février 2016 proposent des ambiances planes, faussement répétitives et étirées avec soin à base de Synthi AKS (Foussat) et la voix et les paroles traitées par des effets électroniques multiples (Capurso). Le titre du premier morceau, Osmosis (19’49’’), ne croit pas si bien dire, les deux artistes s’intégrant leurs sons l’un à l’autre avec une dynamique excellente. Entend-on une guimbarde ou l’effet d’un traitement sonore vers 12’/13’ ? Le vent des steppes souffle ou la bise transperce les fenêtres d’un château abandonné des Carpathes, Marialuisa  entonne une berceuse bisyllabique qui finit par se démultiplier lorsqu’on devine les murmures de Jean-Marc. Les sons changent lentement de couleurs et de timbres comme dans un crescendo/ decrescendo réussi et on aboutit dans un autre espace-temps où tinte un filet de son aigu. Purple Future (15’28’’ ) est une autre mouture de ces procédés et qui débute par des boucles de voix (mère-fille ??) Dans le processus, JMF injecte sa voix dans l’installation en la traitant : on découvre une trame d’une réelle richesse sonore même si le côté obsessionnel voire répétitif (la boucle vocale initiale est une constante durant quelques minutes et ce procédé est réitéré par la suite) ou « planant » est un peu trop appuyé. Par rapport à la musique électronique que les médias essaient de nous servir, la musique du duo Capurso – Foussat est nettement plus accidentée, volatile, lucide et somme toute, plus vraie.  Capurso transforme graduellement deux mots - litanie à chaque loop comme un rituel secret. La recherche de l’électronicien n’est pas vaine : on l’entend pêcher quantité de sons intéressants et très fins. Vu l’émission continue de son dispositif, on réalise parfois la nature de ses mutations sonores après coup. Place du Marché (11’06’’) fait cohabiter un jodel d’oiseau, des battements de guimbardes sidérales et des croassements synthétiques…. Se joignent d’autres matériaux (vents électroniques), des boucles quand d’autres s’estompent, l’électronique revêtant une apparence de vocalité, frémissante parmi les bribes de conversations étouffées et tournoyantes et des dissonances rebondissantes. Je ne vais pas me perdre dans la description de cette troisième pièce terminée par un couplet vocal très efficace, inspiré d’un folklore balkanique imaginaire et traité en boucle et multitracking. Mais plutôt témoigner de sa qualité qui élève la tenue de cette collaboration d’un concert. JMF : à suivre !

vendredi 1 juillet 2016

They Begin To Speak : Linda Sharrock Mario Rechtern / Blazing Flame : Steve Day Julie Tippetts Keith Tippett / Leos Janacek untuned by Alvin Curran & Gordon Monahan / Spiderwebs of Sandy Ewen Tom Carter & Ryan Edwards


They begin to speak Linda Sharrock Network Linda Sharrock, Mario Rechtern with : CD1 France : Itaru Oki Eric Zinman Makoto Sato Yoram Rosilio Claude Parle Cyprien Busolini. CD2 UK : Derek Saw John Jasnoch Charlie Collins Improvising beings ib46

L’irréductible label Improvising beings présente le plus large éventail qu’il est possible dans les musiques improvisées, que ses musiciens soient très jeunes ou vieux et cela sans concession ni considération de "ligne éditoriale"  quant au style. Quel autre producteur aurait donné sa chance à François Tusquès, Alan Silva, Itaru Oki, Burton Greene, Giuseppi Logan ou le bassiste électrique milanais Roberto Del Piano ou encore publié un projet loufdingue de 8 cd’s avec Sonny Simmons et des zèbres comme Anton Mobin, aka _bondage, Michel Kristof et lui-même (leaving knowledge, wisdom and brilliance / chasing the bird) ?? Non content de publier un compact  de Tusquès, ce n’est pas moins de six albums que Julien Palomo, le responsable d’IB, a consacrés au pianiste vétéran, montrant ainsi l’étendue de sa palette. Il lui faut un culot extraordinaire vu les conditions actuelles (vente de cd’s en berne), car malgré une carrière bien remplie et son implication totale dans l’avènement du free-jazz en France (il fut le compagnon de la première heure des Jenny Clark, Portal, Romano, Thollot, Barney Wilen, Beb Guérin, Vitet, Jeanneau, Don Cherry et de tous les combats), François Tusquès ne jouait quasi nulle part et n’intéressait plus un seul organisateur ou journaliste. Pour un tel label, c’est presque suicidaire. Palomo et Improvising Beings préfèrent s’intéresser à des artistes négligés par les médias jazz/improvisés ou des inconnus comme Jean-Luc Petit, Henry Herteman, Hugues Vincent, que  de mettre son énergie dans des artistes omniprésents dans les festivals et une kyrielle de labels (Brötzmann, Gustafsson, Léandre etc..). Bref, Julien Palomo a la foi qui soulève les montagnes, et si cette musique improvisée se vit comme une utopie, on peut dire qu’Improvising Beings est bien le label utopiste par excellence. Pour preuve, ce double cd de la chanteuse Linda Sharrock, autrefois diva de la scène avec Sonny Sharrock, puis avec Wolfgang Puschnig et Eric Watson. Malheureusement  pour elle, elle fut victime d’une attaque cérébrale et en resta aphasique, perdant l’usage de la parole et de la motricité. Son compère saxophoniste Wolfgang Puschnig, avec qui elle fit les beaux jours des festivals durant deux décennies, continua son chemin et c’est avec un autre saxophoniste, Mario Rechtern qu’on la retrouve, celui-ci l’assistant dans sa vie de tous les jours et dans sa volonté inébranlable de continuer à s’exprimer à travers sa musique.  On se souvient des vocalises démentielles de Linda Sharrock dans les albums légendaires de Sonny Sharrock (Monkey Pookie Boo / Byg et Black Woman / Vortex avec Milford Graves). La voilà qui remet çà avec des despérados comme Mario Rechtern au sax alto et baryton, le pianiste Eric Zinman, le trompettiste Itaru Oki, le batteur Makoto Sato et le bassiste Yoram Rosilio. Improvising beings avait déjà publié  no is no (don't fuck around with your women) / ib-30 et un 45 tours en édition limitée : don’t fuck around with your women / ib30ltd avec les précités. Bien que son registre et ses moyens vocaux sont restreints par son handicap et son articulation est devenue quasi inexistante, Linda Sharrock a conservé toute sa lucidité et mène un combat contre le sort pour crier sa rage de vivre. Avec sa voix, son regard et sa présence, elle conduit son orchestre depuis son fauteuil roulant, le son de sa voix chaude et hantée agissant comme la baguette d’un conductor, un peu comme le faisaient Alan Silva ou Butch Morris pour diriger des orchestres d’improvisateurs. Le premier cédé (They Begin to Speak studiocontient un enregistrement studio réalisé en mai 2015  avec Rechtern, Oki, Zinman, Sato, Yoram Rosilio auxquels se sont ajoutés l’accordéoniste Claude Parle et le violoniste Cyprien Busolini dans trois improvisations intitulées par leur durée (20 : 24 / 20 : 27 / 12 : 58). Le deuxième cd (They Begin to Speak live) propose aussi trois improvisations, celles-ci enregistrées en concert à Sheffield (22 : 54 / 12 : 33 / 16 :19), réunissant Sharrock, Rechtern, le trompettiste Derek Saw, le guitariste John Jasnoch et le percussionniste Charlie Collins, des allumés de la très active scène improvisée du Yorkshire. En studio (Studio Septième Ciel à Issy les Moulineaux), l’affaire est chargée, compacte, intense, les huit musiciens remplissant le spectre sonore : voix, trompette, sax, violon, accordéon piano, contrebasse et batterie. Le quintet avec les musiciens anglais est plus aéré, fluide, mais néanmoins tout aussi décoiffant comme dans le final des 12 :33 sous les coups de boutoir du baryton de Rechtern. L’introduction des 16 : 19 semble irrésolue, mais on remet ses esprits en place pour clouer un sort à la raison des fades à la fin du concert. Je pense que c’est plus réussi que le disque précédent, le projet et la pratique de Linda Sharrock , Rechtern et cie ayant eu le temps de mûrir. Ces enregistrements sont le marqueur de l’irrépressible révolte qui sourd toujours, presque cinquante ans après mai 68, dans une réalité quotidienne de plus en plus inquiétante : les attentats à Paris, Bruxelles et Istanbul, les centaines de milliers de réfugiés, la précarité galopante, la Loi-Travail et Nuit Debout, le FN, le glyphosate toujours prolongé, Donald Trump, Daech, Al Qaida, Boko Haram, la fusillade à Orlando, le racisme, la Crimée, le Somalie, Fukushima, l’UE et le Brexit, des dirigeants irresponsables, les fermetures d’entreprises, l’environnement, le réchauffement climatique et la fonte de la banquise, le fracking et les incendies de Fort Mc Murray, l’arrogance des hyper riches, les paradis fiscaux, les guerres interminables. On a reproché au free-jazz de crier et de gueuler au lieu de faire de la musique, mais il semble qu’aujourd‘hui personne ne contredira que, tout comme l’utopie, mais aussi l’écoute, la confiance, la générosité, etc…, c’est devenu une nécessité.

Murmuration : Blazing Flame Steve Day Julie Tippetts Keith Tippett Aaron Standon Peter Evans Julian Dale Anton Henley Bill Bartlett Leo Records LR 756
Blazing Flame est le projet poétique et musical de Steve Day en bonne compagnie : les deux Tippett(s) excusez du peu surtout qu’on ne les entend guère au fil des années. Peter Evans, un bon violoniste est seulement l’homonyme du trompettiste américain qui défie la chronique. Mais le propos n’est pas là : Blazing Flame est un projet colelctif au service des excellent poèmes de Steve Day qui les chante parle avec une belle assurance. Il n’est peut être pas un « vrai » chanteur et sa voix est inspirée par celle des chanteurs rock  british plutôt que par ceux du jazz ou du contemporain. Julie Tippetts intervient et quand sa voix se laisse aller, on est au paradis. Comme il se doit dans la scène britannique, ces musiciens se plient complètement pour servir le texte et les idées de Steve Day, car chez eux (les free improvisers British), le fair-play egoless, la modestie et l’absence d’idées toutes faites sont de mise sans qu’il soit besoin de s’expliquer. Le saxophoniste alto Aaron Standon, le bassiste Julian Dale et le batteur Anton Henley assurent et Julie et Keith s’insèrent avec goût et originalité sans se mettre en avant. Les poèmes sont heureusement imprimés dans le livret de pochette ce qui me permet d’en apprécier la richesse, la simplicité naturelle, la dimension humaine. Le message passe et on a passé un beau moment avec des paroles, le chant de Julie, les sons et les rythmes, l’effervescence des moments forts et les vibrations de chaque assemblage d’instruments. Steve Day joue aussi des percussions. J’ai toujours trouvé que comme critique, il manquait un tant soit peu de substance mais comme artiste, il a un cœur gros comme çà.  Un bon projet

Alvin Curran / Gordon Monahan For Leos’s Piano Hermes’ear HE CD 014

Produit par le Pr Jozef Cseres, chercheur en esthétique, cet album en hommage au (piano du) compositeur tchèque Leos Janáček a été enregistré dans la maison du compositeur à Brno, aujourd’hui le Leos Janáček Memorial, avec des œuvres d’Alvin Curran pour piano et électronique et des « altérations » d’œuvres de Leos Janáček et Henry Cowell par Gordon Monahan pour  Piano Digital Performer Software  et « Native Instruments Akoustik Piano Software », toutes réalisées par les deux compositeurs in vivo. Les cinq pièces d’Alvin Curran, jouées sur le piano de Janáček, ont une durée de 5 à 11 minutes et alternent dans l’ordre du CD avec neuf morceaux de Gordon Monahan de durée plus courte (entre 36 secondes et trois minutes). Ces performances ont comme toile de fond la maison du compositeur, l’installation aérienne de Monahan avec des cordes de piano tendues sur le cadre de deux pianos installés au jardin et la rencontre, il y a nonante ans, entre Janáček et Henry Cowell à Brno. Le contexte de cette rencontre est réactualisé dans les performances de Curran et Monahan grâce aux recherches de Jozef Cseres et de Jirí Zahrádka sur les circonstances précises où celle-ci eut lieu. Pour qui connaît le pianiste et compositeurs expérimental Alvin Curran, on ne se trompera pas en affirmant qu’il est un des vrais héritiers d’Henry Cowell tant pour les formes de sa musique que par l’esprit de sa démarche. Les pièces jouées par le compositeur sur le piano non accordé de Janáček  ont été ensuite mixées et transformées électroniquement par lui-même et son assistant Angelo Maria Farro. Quant à Gordon Monahan, il a sélectionné des extraits d’œuvres de Cowell et Janáček exécutées par Curran et les a ensuite éditées et altérées avec le Digital Performer Software (piano électronique, somme toute) dont les sons activent douze cordes de piano tendues entre le sommet de la maison de Janáček et deux pianos droits placés dans le jardin, six pour chaque piano. Le public installé autour de ces deux pianos entend la vibration des cordes de ces pianos amplifiant les sons transmis par les cordes de l’installation, mais aussi en réaction au vent qui se lève. Tout ceci et plus encore est minutieusement détaillé et commenté par les artistes eux-mêmes dans les notes de pochette. L’interprétation de la démarche est magistralement synthétisée en deux pages par Jozef Cseres, un des personnalités les plus lucides de l’art transmédia d’aujourdhui, sous le titre : Janáček Revisited Recomposed and Retuned. Ce texte brillant complète admirablement les enregistrements et donne son sens à la démarche de ce double projet. C’est d’ailleurs Cseres qui a commissionné Curran et Monahan pour ce projet. Ce qui est certain pour moi, c’est que le processus créatif de ce projet complexe aurait pu être décrit ultra-minutieusement et le mieux du monde par Raymond Roussel, l’écrivain le plus curieux de l’époque de Cowell et Janáček.  Toujours est-il que les sons produits par le vent et l’installation semblent être entendues réalistement durant la pièce de Curran The Works, à moins qu’il s’agisse d’électronique insérée par Curran lors du mixage ultérieur. En résumé, dans la vénérable demeure du compositeur Janáček et avec son piano en l’état, soit non accordé, deux musiciens / artistes sonores contemporains, qui ont eux mêmes une histoire, réactualise et transforme le son et la pratique du piano à travers l’œuvre de compositeurs du passé avec des moyens électroniques contemporains inconnus du vivant de ceux-ci, comme si des photos du passé se trouvaient altérées par photoshop sous les doigts experts d’un grand artiste. J’apprécie particulièrement le traitement du son du piano en ralentando de Curran dans Inner Cities et son exécution des pièces de Cowell, elles-mêmes transformées par Monahan. L’écoute de cet album à l’ambiance toute particulière nécessite un travail de l’auditeur pour pénétrer la démarche en s’aidant des notes de pochette et en faisant travailler son imaginaire. For Leos’s est vraiment remarquable et la musique se situe à la hauteur de l’imagination et de tout le mal que ce sont donnés les protagonistes pour le réaliser.
NB : Je ne suis pas parvenu à trouver sur mon clavier la lettre s de Leos surmontée d’un accent en forme de v qui en fait une consonne différente. Donc ce n’est pas une faute de ma part, mais plutôt une contingence technique.

Spiderwebs in between the known and the unknown Chiastic Society >x< 04 / Coincident Sound CS005 /  Wholly Other WO17

Coproduit par trois micro-labels et réunissant les guitaristes Tom Carter, Sandy Ewen et Ryan Edwards  en concert à Houston, Texas le 11 mars 2013, in between the known and the unknown porte bien son titre. Dès le premier des trois morceaux en duo (entre 8 et 12 minutes) qui précèdent le main course de 33 minutes en trio, le ton est donné : Carter et Edwards font chanter une électricité saturée et vocalisée avec des notes tenues en créant un arc d’intensités statiques et en réitérant un motif autour de deux notes de la gamme (Inform the athmosphere). We were isolated musically  d’Ewen et Edwards nous fait entendre deux manipulations parallèles des mécanismes et effets sonores de la guitare avec force de micro-détails et un excellente lisibilité. L’action des doigts et des mains tout azimut sur les parties du manche, des micros et sous le chevalet entraîne un crescendo de l’utilisation des effets. Les guitares devenues objets semblent piétinées, les sons fractionnés, semi-aléatoires, fantômes, s’échappent en lambeaux du subconscient… Toute l’improvisation est menée avec une  vraie suite dans les idées et la séparation de chacun dans le champ sonore nous fait entendre qu’il s’agit d’un dialogue spontanément concerté. Les frottements des cordes et le trafic sonore électrogène de The Most Obvious Choice de Carter et Ewen  prolonge le développement du matériel de la deuxième plage vers des zones spacieuses et éthérées. Le son des guitares électriques traitées par de effets multiples atteint une réelle dimension organique. Le volume n’étant pas saturé, et l’attaque des cordes non violente, c’est l’écoute qui est happée dans le réseau des timbres et des notes tenues, suspendues dans un vol de nuages électriques jusqu’à ce que des dissonances et des frictions  dirigent les deux guitaristes vers un bouillonnement expressionniste. La très bonne qualité de l’enregistrement rend l’affaire lisible et les guitaristes se concentrent sur le déroulement de leurs efforts en construisant un univers sonore cohérent qui évoque souvent des voix humaines transformée en vagues, ressac moussu ou crêtes de lames vers l’infini. Un lyrisme immanent sous tend ces deux pièces où toute référence mélodique est écartée pour le chant d’une ou deux notes en en altérant graduellement la couleur. Dans le long final  A happy conjunctions of conditions and events, les trois guitaristes réunis conjuguent les qualités et les caractéristiques des duos précédents en implémentant encore plus de matériaux sonores dans des congruences inédites. Peu de staccatos fébriles et aucun excès décibélique :  il s’agit d’une version céleste du noise, lequel est à mon goût une veine trop souvent frelatée. Cette musique connaît une relative linéarité, mais celle-ci est transcendée  par la richesse sonore des trois guitares mêlées. A la dixième minute le calme revient et c’est une autre occurrence d’idées, de motifs et d’affects qui s’établit dans un silence de réflexion et d’écoute palpable. Une veine mélodique transparaît bientôt concurrencée par des vibrations inopinées. La qualité de leur écoute croît au fur et mesure que les glissandi deviennent subtils et subtilisent l’attention de l’auditeur et des musiciens. Ceux-ci font corps dans un décor de lueurs de galaxies et d’astéroïdes projetés dans la poussière sidérale.  J’arrête la description en vous jurant que cela vaut le détour même si le climax est un peu long avec le casque aux oreilles. Car cette musique est essentiellement live et doit être vécue comme une expérience cathartique. De tels apôtres du son vont assurément prendre les amateurs de rock aventureux par la main pour les emmener (irrémédiablement ?) vers d'autres cieux plus requérants.
Les amateurs informés connaissent / reconnaissent un certain de guitaristes comme chefs de file de la mouvance alternative / expérimentale / improvisée et ils peuvent inscrire d’ores et déjà Spiderwebs comme leur toile d’araignée préférée. Jimi Hendrix aurait adoré, tout  comme Randy California, John Cipollina et tous ces guitar-héros qui ne craignaient pas de plonger dans les abysses.