mardi 11 octobre 2016

Christiane Bopp & Jean-Luc Petit / Le Grand Fou Band/ People Band/ Paul Dunmall, Phil Gibbs, Trevor Taylor, Paul Rogers, Neil Metcalfe, Alison Blunt & Hannah Marshall


Christiane Bopp & Jean-Luc Petit L’écorce et la salive Fou Records FR-CD19
Jean-Marc Foussat produit des albums en veux-tu en voilà en prenant soin de garnir son catalogue d’artistes légendaires comme Joëlle Léandre, Evan Parker, Derek Bailey et George Lewis (Idem 28 Rue Dunois Juillet 1982), Peter Kowald, Daunik Lazro  et Annick Nozati (Instants Chavirés), Willem Breuker Kollektief (Angoulême 18 mai 1980), Daunick Lazro, Joëlle Léandre et George Lewis (Enfances 8 Janvier 1984) et des artistes très peu connus comme le quartet de Jean-Brice Godet (Mujô), le collectif Cuir (Chez Ackenbush) et ses propres collaborations avec le clarinettiste Jean-Luc Petit (D’ou vient la lumière..) ou l’accordéoniste Claude Parle et l’altiste João Camõès (Bien Mental)…. Peu lui chaut si c’est du jazz contemporain un peu extrême (Cuir et Jean-Brice Godet), de l’impro libre ou de la musique dite contemporaine. C’est dans cette catégorie qu’on rangerait ce disque vraiment intéressant de la tromboniste Christiane Bopp et du clarinettiste contrebasse Jean-Luc Petit, aussi saxophoniste soprano. Titres poétiques ou imagés (Une image dans les voix 7’13’’, Au pays des plis 6’38’’, L’infini sur les lèvres 9’05’’, L’ombre du gel 5’32’’, Dans ce bruit d’air 4’15’’, L’ombre s’efface 8’08’’, L’écorce et la salive 8’14’’), sons graveleux et bourdonnants avec une belle variété de timbres au gros monstre et volonté de s’insérer au plus près des sons de la clarinette contrebasse du côté de la coulisse. Complémentarité, souvent au bord du silence, art de la pause, instants subtils, battements de l’air au sortir des tubes, coordination du subconscient, finesse impalpable. Une véritable maturité se fait jour dans le jeu peu ordinaire de ces deux improvisateurs qui apportent du grain à moudre au moulin de l’originalité improvisée, surtout dans le dernier quart d’heure du concert (L’ombre s’efface et L’écorce et la salive). Comment improviser à deux en ne faisant penser à personne, faire sens avec quelques sons. Fou records cherche vraiment à nous présenter des enregistrements significatifs de musiciens de la scène française qui méritent d’être entendus, parce qu’ils rafraîchissent l’idée qu’on se fait de la musique improvisée. Jean-Luc Petit et Christiane Bopp sont des artistes à suivre de près, assurément.
Les labels Fou Records (J-M Foussat), Improvising Beings (Julien Palomo) et Potlatch (Jacques Oger) inversent la tendance continue dans le monde des festivals / concerts / médias etc... qui resservent un peu (beaucoup) les mêmes, les artistes qui ont une notoriété.  Qui songerait à publier Christiane Bopp et Jean-Luc Petit, le tromboniste Henry Herteman , Roberto Del Piano ? Moi-même qui essaye de me tenir au courant, j'avoue n'en avoir jamais entendu parler avant que leurs albums soient publiés. Il faut un vrai courage. Or lorsque je publie ici-même des chroniques sur ces musiciens peu connus,  l'intérêt des lecteurs augmente sensiblement parfois dans des proportions importantes. J'en conclus qu'une frange du public intéressé recherche à entendre autre chose....  
http://www.citizenjazz.com/Jean-Luc-Petit-et-Christiane-Bopp.html?utm_content=buffer52935&utm_medium=social&utm_source=facebook.com&utm_campaign=buffer  

Le Grand Fou Band au 7ème ciel. Petit label PL SON 020
http://www.petitlabel.com/pl/disque.php?ref=PL%20son%20020


Si j’ai bien compris, Jean-Marc Foussat a rassemblé dix sept amies et amis pour son anniversaire et ils ont joué de la musique tous ensemble. Pêle-mêle, Makoto Sato, Soizic Lebrat, Augustin Brousseloux, Claude Parle, Michael Nick, Jean-Brice Godet, Sylvain Guérineau, Fred Marty, Nicolas Souchal, Maria Luisa Capurso etc… artistes découverts au fil des parutions et écoutes des labels Fou et Improvising Beings. Les musiciens trouvent leur place dans le flux collectif par essais et ratures, en s’orientant à la pagaye, entraînés par les courants et les alluvions au travers d'un territoire incertain. Chacun trouve le moyen et l’espace de jeter sa plus belle phrase dans la mêlée. Ce genre d’exercice a un mérite pour le musicien : il force sa propre écoute et est obligé de se concentrer sur son propre jeu en se remettant en question. Avec la multiplication des propositions et l’incertitude de ce terrain mouvant, il n’est pas question de se laisser aller, de se dire OK, j’ai compris ! A l’écoute, l’auditeur est happé par cette fuite en avant et séduit par ceux qui apportent la cerise sur le gâteau. Tensions, convergences, grouillement centrifuge, écoute mutuelle, invention individuelle, microcosme social, libertés partagées. Une musique qu’il faut appréhender pour ce qu’elle est : un essai sincère de s’entendre et de faire évoluer la situation le plus positivement possible pour un bonheur utopique.

The People Band Live at Café Oto 33eXtreme 007 /33jazzrecords.

Pour ceux qui n’étaient pas encore nés à cette époque, et ils deviennent de plus en plus nombreux, le People Band fut un des groupes de musique improvisée les plus extrêmes, tout comme AMM, le Spontaneous Music Ensemble ou Music Improvisation Company. Fondé en 1965 par inadvertance, un album produit par Charlie Watts, le batteur des Stones, sur le label Transatlantic, des concerts complètement anarchiques au Paradiso d’Amsterdam, le public invité à jouer et à se mêler aux musiciens qui leurs prêtaient leurs instruments, l’échange de ceux-ci au fil du concert, des improvisations dans les parcs, jouer en sortant de scène, dans le foyer ou en sortant carrément de la salle, le concert de Bruxelles où il n'y eut que Terry Day aux percussions, violoncelle, saxophone etc.., l’enterrement du groupe dans le cimetière de Highgate en 1972 et la légende diffuse. Un des buts du groupe était de jouer sans arrêter, leur nom initial étant le Continuous Music Ensemble, changé par la suite en People Band, parce qu’ils collaboraient avec le People Show, une troupe de performance theatre alternative. Et aussi, de faire en sorte que beaucoup de choses soient permises, même les plus insensées. Par exemple, comme il suffisait qu’une poignée d’entre eux investissent un lieu en y invitant des amis de rencontre sous la bannière People Band, il arrivait que le groupe joue le même soir en Angleterre et aux Pays Bas. Une destination privilégiée, car on sait les Hollandais friands d’humour. Avec avec un groupe aussi éclaté, décomplexé, imprévisible, ils étaient servis. C’est en assistant à leurs concerts qu’Han Bennink s’est dit un jour qu’il jouerait bien aussi du violon, du banjo et du trombone sans crier gare. C'est en suivant leur exemple qu'il s’est mis à parcourir l’espace en continuant à jouer. Le réalisateur Mike Figgis, lui, y a joué de la trompette et le rocker punk Ian Dury (Sex Drugs and Rock n’roll) a fait partie de la mouvance People Band, tout comme le saxophoniste Davey Payne qui s’illustra dans les Blockheads de Dury. Deux porte-parole, mais non « leaders », le pianiste Mel Davis et le batteur Terry Day. Quelques-uns des improvisateurs londoniens les plus « anciens » de la scène, m’ont dit avoir senti pour la première fois le feeling de liberté totale de la free music européenne  en rencontrant Terry Day jouer du saxophone dans un atelier de peintre où un modèle posait  nue. Terry, peintre à l’époque (il avait étudié au Royal College of Art), se répandait dans l’espace en soufflant avec un son « déchiqueté ». Dans ce live enregistré en 2008, 2009, 2013 et 2014 au Café Oto, on croise Mel Davis, Terry Day, Mike Figgis, George Khan, Davey Payne, Paul Jolly, Charlie Hart, Tony Edwards et Adam Hart, soit des membres du groupe initial et des invités de passage comme Tony Marsh, Maggie Nicols, Ed Deane, Terry Holman (un ancien du PB), Ben Higham, Dave Chambers et Brian Godding. Des peintures expressionnistes et colorées de Gina Southgate. Aucun des instruments n’est crédité sur la pochette, comme si le disque s’adressait aux insiders. Mais peu importe : ils risquent bien d’en changer à un moment donné et ce qui compte c’est la musique et pas seulement qui joue quoi ! Leur musique est un flux, une jam monstre, du free-jazz informel, une foire d’empoigne. Des textes sont dits par Terry Day qui lui s’est remis à la batterie après l’avoir abandonnée pour raison de santé. Deux morceaux en solo du pianiste Mel Davis,  disparu en 2013, ouvre et clôture l’album en hommage à sa présence indispensable dans le groupe. Un jeu de piano lyrique et dépouillé. Ce troisième album du People Band est un document attachant et bourré d’énergie, avec de beaux échanges (George Khan à la flûte), les inévitables congas, un sax ténor puissant sincèrement free (jazz), du xylophone, la polyrythmie, des arrangements spontanés, du violoncelle scratché, des flûtes, l’écoute mutuelle, des explosions, des voicings spontanés des cuivres, parfois une ambiance sombre, la voix de Maggie, des envolées collectives dirigées par une main invisible, par de là l’anarchie, une cohérence. Une jam cosmique. Pour se documenter, Emanem a réédité People Band (1968, l’album Transatlantic et des inédits) et publié People Band 69/70 (Emanem 4102 et 5201)

Paul Dunmall Philip Gibbs Dreamworld FMRCD0348-112
Paul Dunmall Philip Gibbs Clouds Turned Silver FMRCD0372-214


Saxophoniste ténor extraordinaire que je n’hésite pas un instant à mettre sur le même pied qu’Evan Parker au niveau de l’inspiration, de la technique (surhumaine), de la musicalité, à ceci près qu’il  joue plus en restant attaché aux racines du jazz, une musique qu’il connaît et pratique en profondeur, Paul Dunmall est un musicien qui réserve toujours beaucoup de surprises. Il est assez malaisé de définir son champ esthétique car la direction qu’il s’est choisie depuis des dizaines d’années embrasse bien des options au niveau du feeling, des intensités, de l’inspiration… Aussi, on est frappé par sa capacité à imprimer son empreinte personnelle dans des musiques qui semblent aussi éloignées que le « free » free-jazz intense et musclé librement improvisé, une sorte de musique de chambre microtonale onirique (folklore imaginaire ?) ou ses interventions aux multiples cornemuses qu’il joue aussi en solo (dingue).  Depuis 2000 et l’album Masters Musicians of Mu (Slam CD 241), il a effectué tout un parcours avec Phil Gibbs, le guitariste de Bristol, qui s’est concrétisé par des dizaines de concerts et une documentation exponentielle en CD’s et CDR’s qui culmine à presque cinquante enregistrements, souvent en compagnie du contrebassiste Paul Rogers. Les deux Paul ont évolué ensemble, entre autres avec le batteur Tony Levin, aujourd’hui disparu, et le pianiste Keith Tippett, et se sont révélés tous deux l’alter-ego l’un de l’autre. On sait que certains musiciens se vouent des amitiés fraternelles, souvent entières, mais je connais peu de musiciens autant attachés l’un à l’autre. Et quand ils sont réunis, le troisième homme qui renforce le plus leur collaboration musicale et spirituelle est le très fin Phil Gibbs. Par nécessité vitale, Paul Dunmall veut tout essayer tout en restant dans son domaine, l’improvisation libre, et cela, avec de nouveaux instruments. Pour ce beau Dreamworld en duo, PD joue de la flûte avec une belle sonorité et un timbre pur, de la clarinette, de la clarinette basse et du contrabasson, alors que ces instruments habituels sont les sax ténor et soprano et les bagpipes et cornemuses. Phil Gibbs est sensé jouer de la guitare électrique, mais en fait sa guitare sonne comme si elle était entièrement acoustique. Erreur du producteur qui a fait presser l’album avant d’avoir écouté ? On croirait entendre une guitare acoustique, espagnole et il en joue avec les doigts de la main droite. Dans plusieurs morceaux la clarinette (virtuose ou Giuffrienne) intervient avec la flûte (en re-recording). Une musique lyrique qui, selon le texte de pochette ne parle pas qu’au cœur de l’auditeur, mais à the whole subtle body. Par rapport aux albums sold-out de leur label Duns Limited Editions en trio avec Paul Rogers (le Moksha Trio) complètement microtonaux et délirants, c’est une musique plus sage, apaisée, détendue, aérienne, parfois méditative. Après deux morceaux légers et aériens, on entre le vif du sujet avec les clarinettes basses et «alto» mi bémol jouées simultanément par la magie du multipiste. La guitare a des accents andalous et la clarinette basse une sonorité translucide, polie avec des graves qui grasseyent. Un album réussi et surprenant pour qui connaît les deux musiciens ! The Clouds Turned Silver nous fait entendre Paul Dunmall à nouveau à la flûte et à la clarinette basse, ainsi qu'au sax soprano, Phil Gibbs à la guitare acoustique et Paul Rogers avec sa contrebasse à sept cordes. Moins délirant et microtonal qu’à l’époque folle où le Moksha Trio se lâchait complètement dans les CDR’s Duns Limited Edition pour quelque dizaines de collectionneurs inconditionnels, mais tout aussi profond et musical. Quatre improvisations s’écoulent au delà du quart d’heure dans une dimension intimiste où chacun fait de la place à l’autre, le centre d’intérêt du trio se déplaçant : le dialogue entre deux instruments comme le soprano et la contrebasse s’enchaîne subrepticement vers un duo sax / guitare ou contrebasse/guitare, mais le changement d’instrument est à peine perceptible tant ils sont affairés dans l’écoute totale et la cohérence de leur musique. Ces trois-là cultivent l’empathie, l’écoute mutuelle, la complémentarité, un lyrisme détendu. The darkness descends nous fait découvrir pleinement le jeu assez particulier de Dunmall à la clarinette basse avec une qualité de timbre plus classique que jazz, ou free-folk. Cela me fait songer à celui d’Ove Volquartz. Au final, The Clouds Turned Silver constitue une excellente entrée en matière de ce maginfique trio. Et pour qui connaît déjà les trois musiciens par leurs disques avec les batteurs Mark Sanders, Tony Bianco, Tony Marsh et Tony Levin, ce sera une surprise de taille. Il serait indiqué que FMR réédite les folies du Moksha Trio introuvables comme Moksha Trio Live, Gwinks, Live at The Quaker Centre etc…

Paul Dunmall Phil Gibbs Trevor Taylor New Atmospheres FMRCD0345 112

Trois pièces intitulées Atmos 1, 2 et 3 de 14 :28, 18 :09 et 10 :25 enregistrée en concert en novembre 2012. Trevor Taylor est le responsable du label FMR et il a fait publier pas moins de 60 cd’s du saxophoniste Paul Dunmall, souvent avec  le guitariste Phil Gibbs et lui-même aux percussions et à l’électronique. Ensemble, ils ont travaillé dans le groupe électronique Circuit, et le quartet acoustique Atmospheres en compagnie de la pianiste Evelyn Chang ou du contrebassiste Nick Stephens. Après les quatre volumes d’Atmospheres publiés par FMR , voici le New Atmosphere : Dunmall à la flûte et au sax soprano incurvé, (il a hérité du sax soprano incurvé de son ami Elton Dean), Gibbs à l’electro-acoustic guitar (mais aussi préparée et acoustique, si j’entends bien) et Taylor aux percussions acoustiques et électroniques (et vibraphone). Après Atmos 1,  délicat avec la flûte et sa sonorité droite et mélodieuse et la guitare acoustique, se déchaîne l’improvisation : sax soprano étirant les intervalles ou tournoyant, la guitare électrique préparée microtonale avec cette attaque particulière et la percussion libre, baguettes légères déployées avec vivacité sur les ustensiles recouvrant les peaux, cymbales légères. S’il jongle avec les notes avec un souffle sinueux, on constate que Dunmall peut adopter un son particulier pour chaque occasion et improviser durant toute la séance en maintenant cette qualité sonore particulière, ici elle évoque Lol Coxhill. Cette sonorité propre à la séance est en complète empathie avec le ton et l’approche adoptés par le guitariste. Avec le développement de cette deuxième improvisation, la guitare bourdonne comme un essaim de frelons et la percussion électronique se métamorphose en clavier, marimba, cloches, vibraphone, et étend les sonorités de la batterie de manière dynamique. L’espace et le temps s’ouvrent pour le percussionniste et le guitariste, le saxophoniste leur laissant l'initiative en jouant sur le côté.Les improvisateurs arpentent un territoire ensoleillé, des brisures éclatent… la guitare est devenue une sorte de harpe échappée d’un continent inconnu avec une échelle de notes qui nous la rend aussi étrange que familière par ses battements de piano à pouce/ likembé. Atmos 2 se termine avec les doigtés fous du guitariste. Il reprend l’initiative en solo dans Atmos 3, en créant spontanément un thème qu’il triture et ressasse dans lequel les deux autres s’inscrivent par petites touches, un accent d’accordéon pointant son nez du côté de l’électronique. Le soprano se fait liquide, cherche son phrasé sur les pulsations et entame le dialogue sur les accords et les arpèges insensés de la guitare, Trevor Taylor colorant de sons épars sur certains angles. La guitare devient pointue multipentatonique avec des intervalles curieusement altérés, sa résonance est amortie créant ainsi un timbre mat sans brillance, le son de l’instrument amplifié se limitant à l’attaque des doigts sur la touche. Ainsi, il laisse le chant du souffleur occuper l’espace sonore. Cette connivence est vraiment remarquable, car souvent, un peu partout, depuis que l’influence du rock est prépondérante, le guitariste fait fuir  le saxophoniste. Or, Phil Gibbs est un musicien issu du rock et passé à la free-music par la musique de John McLaughlin. Ces deux musiciens ont acquis la capacité d’assimiler leur substance musicale respective de manière réciproque comme le faisaient Derek Bailey et Evan Parker dans les années septante dans une approche très différente. Une quatrième plage non mentionnée sur la pochette qui sonne comme un remake de la troisième, Atmos 3 ! Phil Gibbs reprend son thème du morceau précédent et Trevor Taylor intervient au marimba basse / clavier électronique. S’ensuit une improvisation qui offre des similitudes avec la précédente. Le clavier électronique, les percussions, la guitare électrique (presqu’acoustique) giclent des sonorités électroniques en alternance avec le tout acoustique créant des mouvements contrastés. Le saxophoniste volubile et réservé se faufile entre les lignes, on entend un effet marimba géant, un splash de steel drum des Antilles et le sax conclut brièvement. Ce qui est assez étonnant : quelque soit la couleur sonore, l’instrumentation du groupe, acoustique ou électrique, qu’il joue du ténor, du soprano, des clarinettes, avec ou sans batterie et/ou contrebasse, vigoureuse ou évanescente,  la musique de Paul Dunmall et de ses acolytes conserve son identité, son lyrisme, sa spécificité.

Paul Dunmall Philip Gibbs Alison Blunt Neil Metcalfe Hanna Marshall I look at you FMRCD397-0915

Voici encore une belle surprise. Un quintet flûte, sax soprano ou clarinette, violon, violoncelle et guitare acoustique. Neil Metcalfe, Hanna Marshall et Alison Blunt, respectivement flûtiste (baroque), violoncelliste et violiniste avaient enregistré un bel album, Quartet Improvisations avec Tony Marsh, le batteur disparu, pour le label Psi d’Evan Parker sous la bannière du Tony Marsh Quartet. Il se fait que Neil Metcalfe, un musicien vraiment original, est un des collègues favoris de Paul Dunmall et Phil Gibbs et que ceux-ci on joué fréquemment avec Tony Marsh. Et donc, ces cinq musiciens se sont réunis pour une vraiment belle session d’enregistrement au Conservatoire de Birmingham et leurs interrelations conjuguées sont à la base d’une construction collective dans l’instant qui mérite vraiment le détour. À la fois lyrique, librement improvisée, acoustique, dans un registre musique de chambre délicat et subtil. Paul Dunmall y joue exclusivement du sax soprano et de la clarinette et Phil Gibbs de la guitare acoustique, qu’il transforme parfois en une sorte de harpe curieuse. L’empathie entre les cordes est merveilleuse, le guitariste jouant le rôle d’aiguillon ou d’un kalimba vibrionnant. Des mouvements gracieux des deux cordistes se détachent alternativement le soprano et la flûte baroque, déroulant de subtiles lignes mélodiques improvisées. Les musiciens prennent le temps de jouer ou jouent en prenant leur temps, sans aucune agressivité ni contraste. Il règne un équilibre instable, chaque instrument se mouvant entre chacune des autres voix instrumentales selon son propre biorythme, sa propre logique. On se rapproche ou s’écarte, le son de la flûte naît de l’archet sinueux du violon, le soprano rebondit sur le timbre du violoncelle, la guitare ponctue. Chaque improvisateur trouve un point d’attache, une question ou une réponse auprès de l’un des quatre autres. Le motif qui vient sous les doigts de l’un transite dans le souffle de l’autre. Le violon et le sax soprano trouvent des points communs. Une qualité particulière de dialogue multiple s’ébauche, prends corps, se métamorphose dans des croisements de volutes, dans les frottements langoureux des cordes. Le flûtiste se joue de la hauteur des notes,  écarte les intervalles sur les quelques commas  qui sont sa carte de visite, la violoniste ajuste son jeu de même, le soprano suave déboule des doubles détachés qui se glissent dans le jour des entrelacs mouvants. La télépathie devient contagieuse, les coups d’archets succèdent au micron près aux coups de langue des souffleurs, le violoncelle guide. On en finit par oublier qui joue : le violon, la flûte, le soprano ou la clarinette. Alison et Hannah font changer le décor démultipliant les perspectives et le guitariste s’immisce entre les jointures ou s’ébat à l’écart. Quatre longues improvisations collectives. L’une débute, par exemple, par les grondements du violoncelle quasi vocalisés inspirant les glissandi du violon. Interviennent ensuite les deux souffleurs. Dès les premières notes, Metcalfe et Dunmall choisissent la tonalité et les harmonies de leurs volutes respectives en relations avec les sons et les timbres des deux cordistes, leurs souffles conjugués s’inscrivant en empathie.  Franchement, cette démarche chambriste inextricable évolue au fil des morceaux vers une qualité de dialogue, un goût pour les timbres cultivant les nuances entre le diaphane jusqu’au charnu. On atteint le merveilleux, l’indicible. Si leur démarche est plus lyrique et « conventionnelle » que celle du trio Butcher/Durrant/ Russell ou de la mouvance Wachsmann, leur musique atteint un sommet de sensibilité et de créativité collective rare. J’ai beaucoup apprécié le trio de cordes Barrel des mêmes Alison Blunt et Hannah Marshall avec l’altiste Ivor Kallin (Gratuitous Abuse/ Emanem), celui d’Arc, le trio Sylvia Hallett/Danny Kingshill/Gus Garside  (The Pursuit of Darkness/Emanem), le magnifique Quartet Improvisations cité plus haut où on trouve encore Blunt, Marshall et Metcalfe. J’aurais pensé que l'association de cette équipe avec le tandem Dunmall - Gibbs était un peu trop hybride et qu’à cinq improvisateurs, cela devienne une gageure. Surtout que Dunmall n’hésite pas à publier des enregistrements qui se révèlent être d’honorables tentatives au niveau de la cohérence même si le niveau musical est très élevé. Mais il appert que les intenses qualités d’écoute de chacun ont transformé la situation de départ, qui pouvait laisser un parieur dubitatif : c’est une parfaite réussite. Une qualité musicale spécifique qu’on ne peut atteindre que par l’acte d’improviser collectivement en ouvrant grand les oreilles et avec des affinités sensibles et convergentes. Ces musiciens, faut-il le noter, ont une absence d’ego totale. Pour les avoir rencontrés personnellement, je peux dire qu’ils considèrent modestement leur propre talent comme une chose normale, qui va de soi, et pour laquelle il n’y a aucune raison de se prendre la tête. Mais par contre, ils sont intensément émerveillés par la musique de leurs collègues. Ces cinq musiciens se mettent donc instinctivement au service de la musique collective en évitant le moindre écart et leur individualité ne s’affirme que si la situation l’exige. Une vraie merveille.

Just one interesting video : https://soundcloud.com/jean-michelvanschouwburg/music-is-now-2-october-2016 Yoko Miura piano and myself singing @ Music Is Now.... 

vendredi 7 octobre 2016

Mia Zabelka - Ivo Perelman Art of the Improv Trio - Simon Nabatov - Annette Giesriegl & Udo Schindler - Chefa Alonso & Tony Marsh

Mia Zabelka  Monday Sessions Creative Sources CS 320

Voici un beau témoignage d’une pratique contemporaine du violon enregistrée en concert. Travail très personnel sur la gestuelle et le son acoustique de Mia Zabelka, personnalité active en Autriche et qu’on croise sur les scènes européennes. On l'a découverte avec Maggie Nicols et John Russell dans un excellent Trio Blurb (Extraplatte 821-2). Ces Monday Sessions me rassurent car j’avais trouvé son précédent opus en solo un peu superficiel avec un son électrifié qui gommait la spécificité du violon, et la musique disons, « expérimentale ». Et c’est bien ces possibilités expressives sonores et kinesthésiques qui sont mises ici en valeur dans une dizaine de pièces développant soigneusement un aspect  bien typé de l’instrument. Il y aussi une  intervention vocale proche de la poésie sonore que j’apprécie vraiment (Oscillations). Mia Zabelka va chercher des sons inouïs, sorte de sabir de sorcière sous hypnose. Strömungen est le lieu où l’instrument gratté, percuté et frotté se transforme en discrète boîte à bruits alien. Imminent Disaster voit actionner l’archet de bas en haut de manière compulsive et incarne sa dimension expressionniste. Avec Entfremdung, on peut mesurer sa capacité à sublimer l’instrument comme marqueur culturel et en faire un objet sonore, à creuser jusqu’à l’extrême les propriétés astringentes de l’archet sur les quatre cordes presque simultanément en les pressant sans relâche laissant s’échapper des microsons hyper-aigus. Stream of Consciousness est une belle construction spontanée où des éléments apparemment disparates s’enchaînent comme dans un rêve. Voici un superbe ouvrage qui, s’il ne fait pas montre de la maestria violinistique exceptionnelle des solos enregistrés de Carlos Zingaro ou de Malcolm Goldstein, atteint le même haut niveau musical et de liberté par l’ expressivité, la sensibilité, et un goût irrépressible pour un son brut, hanté. De la free-music sans concession.   Sans de tels albums, mon blog perdrait sa raison d’être.

Ivo Perelman The Art of Improv Trio
Volume 1 Karl Berger & Gerard Cleaver Leo CD LR 771
Volume 2  Mat Maneri & Whit Dickey Leo CD LR 772
Volume 3 Matthew Shipp & Gerard Cleaver Leo CD LR 773
Volume 4 William Parker & Gerard Cleaver Leo CD LR 774
Volume 5 Joe Morris & Gerard Cleaver Leo CD LR 775
Volume 6 Joe Morris & Gerard Cleaver Leo CD LR 776


Six albums Leo, six pochettes ornées d’œuvres graphiques / picturales en noir et blanc très expressives d’Ivo Perelman, sorte de calligraphie imaginaire et spontanée. Ses traits vifs sur la surface blanche semblent tracés d’une main sûre à l’instar des volutes de son jeu au saxophone ténor : tous deux portent son empreinte secrète.  Le trio semble être le nombre d’or de l’improvisation en matière de groupes, depuis Sonny Rollins au Village Vanguard, Bill Evans, Albert Ayler et Spiritual Unity, Ornette Coleman avec Moffett et Isenzon, le trio Schlippenbach etc… En trio donc, Ivo Perelman seconcentre dans les échanges avec ses fidèles : Matthew Shipp, le pianiste  avec qui il a gravé des duos mémorables (Callas, Corpo), le violoniste alto Mat Maneri, le batteur Whit Dickey, le contrebassiste William Parker, Joe Morris à la guitare ou à la contrebasse, Gerard Cleaver qu’on retrouve  dans cinq des six volumes et Karl Berger au piano. Ivo a enregistré récemment des albums en duo avec chacun d’eux (sauf Parker) et certains d’entre eux cultivaient des couleurs particulières. Je pense à Two Men Walking avec Mat Maneri ou Blue avec  Joe Morris, Tenorhood avec Whit Dickey et bien sûr les dialogues avec Shipp dédiés à la Callas. Ce qui frappe quand on écoute systématiquement ses albums au fil des trimestres dès leurs sorties, c’est la capacité du saxophoniste brésilien à improviser dans d’infinies variations, sa voix chaleureuse détaillant les nuances du registre aigu de l’instrument avec une qualité chantante, passionnée unique, tellement lyrique et amoureuse de la vie qu’il ne donne pas l’impression de se répéter. Gerard Cleaver, un batteur puissant croisé dans de nombreux groupes, se fait ici un discret poète des sons, des vibrations rythmiques avec une rare réactivité sensible et intuitive. Le but premier d’Ivo Perelman est de créer une conversation à trois où chaque participant improvise en permanence sur un pied d’égalité, le saxophone vis-à-vis de la basse, de la batterie  ou du piano, plutôt que de souffler en soliste accompagné ou propulsé par les autres musiciens. La conséquence est que son jeu s’est transformé, devenu moins éruptif depuis l’époque où il enregistrait avec Rashied Ali avec une énergie expressionniste égale à celle d’Albert Ayler. Il faut avoir entendu For Helen F (Boxholder 038/039) pour se rendre compte de l’existence de ce brûlot incandescent. Sans doute certains des albums précédents sembleront musicalement plus achevés, on pense au Counterpoint avec Morris et Maneri, à Two Men Walking,  aux duos précités avec Matt Shipp. Mais cet art de l’improvisation en trio en six volumes lui permet de chercher d’autres chemins dans les méandres du souffle et des notes étirées, altérées, ces étoiles filantes au firmament de l’inspiration. Des décennies après Ben Webster, Don Byas, Getz, Coltrane, Ayler, Sam Rivers, Ivo Perelman renoue avec cette inspiration illuminée, cette sincérité libre de tout calcul qui dit l’essentiel en renouvelant incessamment sa quête. On trouve là une démarche évoquant l’Archie Shepp des concerts enflammés (Three For A Quarter One For A Dime, Impulse), la virulence revendicatrice en moins. Le Shepp  des sixties était littéralement emporté par sa section rythmique projetant le son vers l’audience comme s’il haranguait une foule. Le référentiel du cri de Shepp vient clairement du preaching des pasteurs de l’Eglise Noire des discours enflammés de Malcolm X. Si Perelman a en commun avec le vétéran du free-jazz une incroyable aisance dans l’inspiration mélodique, il joue dans un registre nettement plus détendu et complexe en s’adressant avant tout à ses deux partenaires, sans parler de son extrême facilité dans l’aigu, où il fait chanter les notes les plus hautes de manière aussi unique que Stan Getz la saudade avec Astrud Gilberto. C’est avant tout la qualité d’écoute mutuelle et la finesse des réactions au sein du trio qui est au centre de leur message musical. En effet, et c’est bien là la différence avec le free jazz initiatique de la génération Ayler /Shepp, outre le fait que la musique de Perelman et ses partenaires est entièrement improvisée (sans thème écrit, ni motif mélodique ou rythmique récurrent), le message que celle-ci transmet se situe plus au niveau des relations entre chaque musicien comme s’ils incarnaient l’antidote au marasme sociétal actuel. L’écoute, le dialogue, la compréhension doivent être au centre des relations humaines pour que la société évolue positivement.  La musique de Shepp comme elle est documentée dans le brûlot  enregistré Live At Donaueschingen en 1968 était un cri de guerre contre l’injustice raciale,  une dénonciation virulente contre les souffrances infligées à son peuple… Shepp étant le leader incontesté, les autres servent son discours. Chez Perelman, même s’il est le personnage central, chacun est soliste à part entière, les hiérarchies sont effacées (même si c’est le son du sax ténor qui attire l’écoute) et les autres ont tout le loisir et la liberté de s’exprimer : la seule contrainte est d’écouter en permanence et d’interagir au mieux.
Autre particularité de Perelman : il a quelque chose de Lol Coxhill dans l’insistance à plier quasi toutes ses notes, à en altérer les intervalles de manière homogène sur toute la gamme. Et puis, si on écoute avec attention, se révèle l’insoupçonnable cheminement entre les particules sonores renouvelant plage après plage, disque après disque, la raison d’être de ses six volumes : si la démarche spontanée de Perelman est intarissable, on ne s’en lasse pas. Même s’il faudra bien quelques semaines pour en mesurer l’étendue. Il m’est difficile d’épiloguer plus avant sans que je me répète, mon blog ayant déjà tenté de décrire, décrypter et commenter ses enregistrements….  Là où l’improvisation libre et le jazz free se rencontrent !

Simon Nabatov Trio picking order Leo CD LR 765

Simon Nabatov est omniprésent sur le label Leo  d’abord pour son grand talent de pianiste et aussi parce qu’il est originaire de Moscou avant d’avoir émigré à New York avec ses parents et étudié la musique à la Juilliard School. Leo nous a fait découvrir les improvisateurs de l’ex-U.R.S.S. (Ganelin Trio et Sainkho Namchylak) et s’est attaché à les publier sans discontinuer. Donc, on ne trouve pas moins de 20 albums de Simon Nabatov sur le catalogue Leo avec des partenaires comme Frank Gratkowski, Nils Wogram, Matthias Schubert, Mark Dresser, Ernst Reyseger, Phil Minton, Tom Rainey, Mark Feldman, Han Bennink, Luk Houtkamp et tout çà depuis 2001, année où il avait initié sa présence sur le label avec l’excellent Nature Morte en compagnie de Phil Minton, Frank Gratkowski et Nils Wogram. Il peut s’estimer heureux, si on compare le nombre d’albums de Fred Van Hove, le pianiste préféré des praticiens et connaisseurs de la free music européenne, ces vingt cinq dernières années. Simon Nabatov est un pianiste virtuose absolument remarquable avec un background classique impressionnant et une capacité à improviser dans différentes directions entre jazz d’avant-garde et improvisation libre avec l’éclairage de la musique contemporaine. Les musiciens avec qui il a travaillé intensivement sont des artistes passionnants comme le saxophoniste et clarinettiste Frank Gratkowski et le tromboniste Nils Wogram. Récemment, il collabore avec des artistes de musique traditionnelle. Ici, picking order est un trio piano basse batterie somme toute classique et ses partenaires sont de solides musiciens. La musique très libérée (par rapport au jazz contemporain), à la fois dense, lisible, intelligente et parfois ébouriffante (quel pianiste !), requiert l’attention sans répit avec une réelle exigence. Il y a çà et là des choses audacieuses (même par rapport au free-jazz). Le tandem contrebasse batterie de Stefan Schönegg et Dominik Mahnig joue très professionnellement avec une certaine finesse, comme des jazzmen qui se mettent à improviser le plus librement possible tout en maintenant une forme de construction qui respecte le gabarit du trio piano- basse-batterie et avec des réflexes issus de cette pratique. Mais pour quelqu’un comme moi qui recherche l’originalité et l’invention et qui a été biberonné dans la musique de Fred Van Hove, Irene Schweizer, Paul Lovens, Paul Lytton, Maarten Altena, Evan Parker, Derek Bailey, Paul Rutherford, Gunther Christmann, Phil Wachsmann, Roger Turner etc… je trouve ce jeu en célérité un peu sans saveur, même si l’énergie n’est pas feinte. Je ne vais pas vous faire le coup du «je ne m’intéresse qu’à la musique improvisée non-idiomatique», car ceux qui parcourent mon blog savent que j’ai des goûts assez variés. Mais je préfère toujours l’originalité, le risque, l’imagination, la fantaisie, la recherche personnelle, le musicien qui ne ressemble à aucun autre, etc…  La technique instrumentale ne suffit pas à mes oreilles. Gageons que ses musiciens mûrissent et trouvent leur propre voix/voie créative. Sinon cela s’écoute avec intérêt et pour quelqu’un qui veut s‘initier au jazz libre / à l’improvisation à travers le piano, c’est une bonne porte d’entrée vers ces univers.

SO{U}NDAGES Annette Giesriegl & Udo Schindler Creative Sources cs319 cd

J’avais reçu un paquet de cd’s Creative Sources  tellement copieux que je n’ai pu faire la chronique de toutes les choses vraiment remarquables dans les deux mois de leur réception. Donc, je me rattrape avec un duo voix – clarinettes des autrichiens Annette Giesriegl et Udo Schindler avec de nombreux mois de retard alors que Creative Sources a déjà produit des dizaines d’autres albums. Annette, sur la photo de pochette chante dans un micro et Udo embouche une clarinette contrebasse. On l’entend aussi à la clarinette basse, au sax soprano et au cornet. Il s’agit d’une première rencontre lors d’un concert au festival Klang & Kunst à Vienne en novembre 2014 et le cd contient son entièreté dans l’ordre où cette musique a été jouée. Il y a cinq pièces : la première de 6’ en guise d’échauffement (j’entends qu’au tout début la voix d’Annette n’est pas entièrement assurée). Ensuite trois longs développements (12 :48, 13 :53 et 10 :57) et un final de 5 :15.  Les excellentes notes de pochette sont rédigées par Veryan Weston avec qui la chanteuse a collaboré, il y a quelques années (Different Tessellations Emanem 5015). Comme le souligne Veryan Weston, Udo construit sa musique au départ des propriétés de chacun de ses instruments et Annette travaille le son de sa voix en se référant avec une vraie flexibilité aux propriétés sonores des instruments de son partenaire. Elle utilise tout l’éventail de ses nombreuses possibilités vocales en les développant de manière très intelligente par rapport au cheminement du souffleur, et l’imagination est vraiment le moteur de sa démarche. L’écoute profonde est au rendez-vous tout autant qu’une réelle indépendance de chacun par rapport à l’autre. Donc très peu de mimétisme premier degré et c’est au niveau des détails, des intentions, du second degré, et de la finesse que cette écoute est palpable. Certains supporters acharnés de la free-music se focalisent sur les artistes réputés / notoires parmi lesquels certains nous inondent d’albums qui ne nous apprennent plus grand chose (même si on adore). Peu essayent de prêter une oreille curieuse à des artistes quasi inconnus tels que le duo de SO{U}NDAGES. Même si Udo Schindler ne fait pas montre de virtuosité, il fait plus qu’assurer, inspirant la réelle fontaine vocale, intarissable d’idées neuves, qu’incarne Annette Giesriegl, celle-ci étant à la fois une véritable stratège et tacticienne sur la durée en offrant toute la gamme de ses phonèmes, vocalises, harmoniques, effets vocaux etc.. quasiment sans se répéter durant les trente-huit minutes du concert et en conservant une logique interne très précise et des timbres personnels. C’est avec la technique du chant diphonique que le concert se clôture et j’apprécie sa manière de faire varier cette approche vocale (il faut savoir le faire), ce qui, sans cela, serait un gimmick.
Quoi qu’on puisse dire « au niveau technique » (beaucoup croient que c’est facile de chanter « en délirant » *), on trouve dans cet album une qualité fondamentale : savoir gérer au mieux son bagage musical, sonore et l’improvisation au fil des secondes de manière que la musique fasse sens et que chaque moment renouvelle ce qui a déjà été dit. Un vrai plaisir !!

Good Bye Red Rose Tony Marsh & Chefa Alonso Emanem 5043


Situé à l’arrière d’un pub fameux de la Seven Sisters Road, à deux pas de la gare de Finsbury Park, le Red Rose Comedy Club était une salle à l’acoustique parfaite où John Russell (et Chris Burn) a organisé un concert mensuel de 1991 à janvier 2008. Un nombre incalculable d’improvisateurs et d’artistes ont pu y présenter leur musique, car d’autres événements y avaient élu domicile bien avant l’existence du New Vortex à Dalston, du Café Oto, d’Iklectic et d’ Hundred Years Gallery. J’y ai croisé Hugh Davies, Adam Bohman, Terry Day, Lol Coxhill, Steve Beresford dans le public. Le dernier concert de clôture avant que le local fut transformé en luna park par le nouveau locataire du complexe, eut lieu le 20 janvier 2008 et Good Bye Red Rose nous livre deux beaux échanges entre la saxophoniste soprano espagnole Chefa Alonso et le batteur Tony Marsh enregistrés à cette occasion. Les autres morceaux datent de la même année. Trois improvisations au Flim Flam de 9 :51, 9 :03 et 15 :57. La dernière plage est consacrée  un extrait de concert à Huesca. Survolant les pulsations croisées de ce maître des rythmes et des timbres du batteur aujourd’hui disparu, Chefa Alonso s’aventure dans un tourbillon de notes éblouissant et chaleureux, aux intervalles étirés, sinueux , à l’attaque du son à la fois franche et fugace, souvent en respiration continue. Le batteur Tony Marsh est un vieux routier du jazz qui nous a quitté trop tôt. Cet incontournable de la scène londonienne a joué intensivement avec Evan Parker, Elton Dean, Marcio Mattos, Paul Dunmall, Neil Metcalfe, Lol Coxhill, Nick Stephens, Chris Briscoe, Didier Levallet, etc... Avant de nous quitter, TM a enregistré un Tony Marsh Quartet assez particulier et intriguant avec le flûtiste Neil Metcalfe, la violoniste Alison Blunt, la violoncelliste Hannah Marshall dans un registre musique de chambre / improvisation libre (Quartet Improvisations psi 11.06) et curieusement Stops (Psi 10.07), un album intitulé à son seul nom mais en duo avec Veryan Weston à l’orgue d’église (Stop Organ en anglais). Comme quoi il ne faut pas trop cataloguer les improvisateurs et coller une étiquette « free-jazz » parce qu’on a entendu très souvent un batteur dans des formations archétypiques « souffleur – basse – batterie ». Donnez-lui l’occasion de publier des albums à son nom et il vous sort des choses atypiques comme ces Quartet Improvisations et ces Stops.

J’aime particulièrement ce Goodbye Red Rose parce que c’est un excellent exemple d’un percussionniste  issu du jazz qui s’adonne à l’improvisation totale en étendant ses techniques de frappe tout en restant dans le cadre du jeu de batteur « conventionnel ». Il fait chanter les fûts et démultiplier rythmes et pulsations en toute liberté. Le développement de l’improvisation libre fin des années 60, début des années 70’s etc… nous a fait découvrir des percussionnistes qui altéraient radicalement les paramètres de la percussion tant au niveau des instruments, des techniques et des sonorités : Paul Lovens, Paul Lytton, Eddie Prévost, Roger Turner, Lê Quanh Ninh. Tony Marsh reste fidèle à la conception établie de la percussion, mais son jeu a une réelle consistance, une urgence, une lisibilité, crée un dialogue – échange avec sa partenaire. Il se révèle aussi énergique que respectueux de la dynamique requise pour établir un équilibre à poids égal avec la saxophoniste. Celle-ci s’engage dans un jeu serré et lyrique d’une réelle complexité, comme celle des harmonies qui sous-tend le choix de ses notes, cette course en avant vif-argent et ses croisements de doigtés particuliers. Elle ne se départit pas d’un choix assumé de fausser intentionnellement ses notes de manière à créer un réseau microtonal, homogène sur la durée entre les différentes hauteurs et clés. On songe bien sûr à Lol Coxhill, si on veut chercher une comparaison, en précisant bien que Chefa Alonso, qui a eu un rôle déterminant dans la scène improvisée en Espagne, a son langage propre et qu’une fois l’avoir entendue, sa voix musicale nous reviendra en mémoire. Le duo renouvelle son jeu et les trames sur lesquelles il développe ses improvisations. Excellent et propre à mettre le feu aux poudres au Red Rose.