samedi 29 juillet 2017

Ernesto Rodrigues Guilhermo Rodrigues Monsieur Trinité/ Fernando Perales Abdul Moi-Même Ernesto Rodrigues/ Kazuhisa Uchihashi & Richard Scott/ Joachim Zoepf solo / Ayelet Lerman solo

Aether Ernesto Rodrigues Guilhermo Rodrigues Monsieur Trinité Creative Sources CS 359 CD

Il convient de souligner la pertinence et le renouvellement subtil du travail improvisé et expérimental du violoniste alto Ernesto Rodrigues et de son fils Guilhermo. Dans Aether, ils sont rejoints par le percussionniste Monsieur Trinité, pseudo d’un des potes les plus enthousiastes de la scène improvisée. Usant de percussions quasi miniatures et un brin de réverbération, il introduit une dimension ludique dans l’univers « sérieux » et épuré des Rodrigues. La musique évolue par signaux, lignes, frottements, courbes, harmoniques, sursauts, notes tenues, textures qui s’enchaînent et se contrastent avec clarté et précision tout en demeurant mystérieuse. Trois pièces, Hesiod, Hyginus, et Orphic Hymns, qui s’étendent dans la durée sans que celle–ci se fasse sentir. La  première de 17:49 s’interrompt après un court silence et m’a semblé durer cinq minutes. Dans Hyginus, une mélodie grave et lente est jouée par le violoncelle en introduction avant que les archets sollicitent notes répétées et harmonique sans pulsation marquée.  Commenté par les sons infimes du percussionniste, grelots en bois, baguettes minuscules et râcloir microscopique, le jeu en miroirs décalés des deux cordistes se développe dans une connivence totale comme si chacun exécutait des éléments d’une partition écrite pour un seul instrument. La dynamique est leur principal souci. On croit connaître la démarche épurée, voire hiératique, des Rodrigues, mais chaque enregistrement apporte un nouveau point de vue. Conscient de leur valeur et dans l’urgence de documenter leur parcours récent, ils se commettent moins avec des improvisateurs de passage comme par le passé, et focalisent leur travail avec des musiciens qui s’intègrent le mieux à leurs desseins. Si leur démarche semble restrictive et minimaliste, ils ont la capacité d’en étendre la force expressive vers des formes nouvelles grâce à une très grande musicalité en s’adaptant à leurs partenaires. Cette deuxième pièce aboutit un moment à des grattements minutieux d’archet sur la surface de l’instrument et aux bruissements frottés de Monsieur Trinité, pour revenir aux jeux d’archet en écho alto violoncelle. Le cheminement est complexe et toujours cohérent. Il est impossible de déterminer s’il s’agit d’une improvisation totale ou d’une quelconque partition. Un délice pour l’écoute.

Siete Colores Fernando Perales Abdul Moi-Même Ernesto Rodrigues Creative Sources CS 352 CD

Deux longues pièces pour un total de 48 minutes avec des titres chiffrés dont je vous passe le détail. Deux guitaristes : Fernando Perales, electric guitar & electronics et Abdul Moimême : prepared electric guitar avec Ernesto Rodrigues au violon alto. Dans la lignée de Keith Rowe (A Dimension of Perfectly Ordinary Reality 1989) et de Fred Frith qui prolongea brillamment le travail de son aîné lorsque Keith avait pour un temps abandonné la scène musicale (Live In Japan Vol 1 & 2). Restée longtemps une pratique marginale, cette manière de traiter la guitare en objet sonore, couchée sur une table, environnée d’objets, d’effets, chambre d’écho, trafiquée, préparée, malmenée est devenue un lieu commun de la scène expérimentale et improvisée, ou noise. Mais je dois dire que la manière très présente et exceptionnelle de comment c’est enregistré, la dynamique et la relation / intégration entre les deux guitaristes et leurs jeux respectifs, le sens harmonique, tout concourt à rendre la musique de Siete Colores séduisante et requérante. Et Ernesto Rodigues, me direz-vous ? Son jeu s’insère dans le pandemonium des guitaristes de manière discrète comme si son alto et son archet faisait partie intégrante des installations de ses compères. On devine des frottements lents qui semblent être produits par l’alto. Et bien sûr au  n° 2 vers les minutes 22/ 23. Qui joue quoi d’ailleurs importe peu. Le paysage sonore évolue sans cesse, scories du son des cordes frottées à l’éponge métallique ou avec d’autres ustensiles, altération du son vers une densité réverbérante, frottements métallisés, chocs subits et notes tenues, voix irréelles et multipliées, bruissements industriels, grattages minutieux, crissements amples, feedback ténu, sustain irisé, cycles lents, flottements de vibrations métalliques, machineries du rêve. Ce que j’apprécie particulièrement est la profonde qualité sonore et l’absence de faux pas / vulgarité amplifiée comme trop souvent. Un excellent disque d’une musique en constante évolution où l’apparence statique est sublimée par une sensibilité sonore contagieuse.

Awesome Entities Kazuhisa Uchihashi & Richard Scott doubtmusic, 2016, dmf-168.

Rencontre vraiment intéressante entre le très fin guitariste japonais Kazuhisa Uchihashi et le synthé modulaire analogique  de Richard Scott. Les pulsations électroniques en constante mutation créent des soubresauts / ondulations sur lesquelles le jeu métempsychosé  du guitariste surfe, se dédouble, se transformant en machine à sons procédés. Il est parfois difficile de deviner qui joue alors que les sons se distinguent clairement. Richard Scott se fait parfois percussionniste ou  marimbiste psychédélique, en plus son attirail déborde d’un fouillis de câbles colorés fichés dans un tableau verticaldont chaque interconnection crée une fréquence. Un vieux machin préhistorique. Kazuhisa Uchihashi : est-ce une guitare ou une machine électronique ? La variété et la richesse des timbres et leur agencement spontané est assemblée spontanément dans un unique flux musical, sans qu’on pense à un quelconque duo. L’imbrication sonore est très achevée : une musique électronique de haut niveau. Les deux artistes jonglent avec les timbres, les sonorités, les accents, les répétition / boucles  en altérant constamment le timing, les pulsations, l’enveloppe sonore. Richard Scott a appris à ralentir / accélérer la pulsation à la fraction de seconde près en se plongeant dans l’univers de John Stevens et du SME. Enfin je pense bien que les exercices de John et Trevor l’on fait réfléchir, la musique du SME et les conceptions de John Stevens (et Trevor Watts) étant le sujet de sa brillante thèse de doctorat en socio-musicologie il y a 25 ans. Il a d’ailleurs fortement amélioré son texte et affiné son analyse depuis. Chacune des huit pièces d'Awesome Entities contient une atmosphère propre, une qualité sonore spéciale, mystérieuse, tout en se référant à l’identité musicale du duo. Les acquits sont systématiquement remis en question, l’orientation est repensée, le matériau est reconsidéré… un chantier permanent, une course vers l’éphémère, véritable déstabilisation de l’écoute : friselis arachnéens, boucles qui aboutissent hors de l’espace- temps, désorientation rythmique. Un travail d’une grande sensibilité qui devrait conquérir un public ouvert (moins spécialisé) provenant de scènes différentes voire « opposées ».

Bagatellen Joachim Zoepf edition explico 20 (100 copies)

Publié par edition explico avec une pochette cartonnée noire monochrome, l’album solo du clarinettiste basse et saxophoniste soprano Joachim Zoepf est à la hauteur de la réputation d’innovateurs des créateurs du label (edition explico), Günter Christmann, le tromboniste et violoncelliste incontournable et sa compagne la poétesse – vocaliste Elke Schipper. C’est d’ailleurs Elke Schipper qui signe les excellentes notes de pochette décrivant le travail de l’artiste. Et celui-ci n’hésite pas à retrousser ses manches en les assistant dans la réalisation des Cd’r d’editions explico. Improvisateur intransigeant à la fois influencé par l’expérience du free-jazz et les recherches en musique contemporaine, Joachim Zoepf a longtemps animé la scène de Cologne (Paul Hubweber, Georg Wissel, Karl Ludwig Hübsch, etc)  et joué en duo avec le percussionniste Wolgang Schliemann et dans le quartet Quatuohr avec Marc Charig, Hannes Schneider et à nouveau Schliemann : Zweieiige Zwillinge par Schliemann- Zoepf et KJU : par Quatuohr ont été chaudement recommandés par votre serviteur.. On trouve ces albums sur le label en marge Nur Nicht Nur qui recèle aussi de nombreuses autres perles avec les artistes précités. Cette suite de quatorze pièces en solo op. 126 & op. 127 « composed and improvised by J.Z. » enregistrée en 2014 sous le titre Bagatellen vous tiendra en haleine tant par l’urgence sincère que par l’acuité dans le travail du son et du souffle, tant en aspirant l’air du tube et en y  induisant des hauteurs de notes qu’en faisant éclater les harmoniques et démanteler l’articulation conventionnelle. Zoepf souffle des harmoniques très aiguës au sax soprano en les intégrant  parfaitement dans le déroulement « mélodique » et les intervalles biscornus qu’il affectionne. Se jouant des extrêmes de chaque instrument, il vocalise en sourdine, étire les sons, triture, mâchonne, crie les overtones et fait subrepticement rebondir les graves de sa clarinette basse ou détale dans des harmonies complexes. Les paramètres du souffle et de l’acte musical sont constamment bouleversés, questionnés, transformés quasi à chaque seconde. La maîtrise de la dynamique lui ouvre un champ d’investigation sonore vers l’indéfini et l’aléatoire (contrôlé) et une expressivité qui exacerbe l’esprit de contradiction, le sens critique. Il ne cherche pas à nous en mettre plein la vue avec des volées de notes et une virtuosité étalée, mais nous attire dans les mystères insondables des diffractions de la colonne d’air soumises à des manipulations (doigtés, souffle, anche) à la limite du jouable. Dans son domaine, c’est le top de la clarinette basse et son jeu au soprano prolonge exactement celle-là. Fascinant. Un excellent album d’un improvisateur de haut vol dans la lignée des Wolfgang Fuchs, Urs Leimgruber, John Butcher.

7 Steps Ayelet Lerman Creative Sources CS 386 CD

Pensez-vous qu’on s’en rende compte ? On nous ensevelit de références discographiques de héros du saxophone qui constituent le contingent principal des artistes qui tournent sous les étiquettes free-jazz, musique improvisée, free-music…. Mais une révolution tranquille se met en place discrètement : l’alto ! Non pas le sax alto mais le « violon » alto ou viola en anglais. Au début des années 80, le hollandais Maurice Horsthuys jouait en compagnie de Derek Bailey, Maarten Altena, Raymond Boni, Lol Coxhill. L’album Grand Duo de Horsthuys avec le contrebassiste Maarten Altena pour le label Claxon demeure un document incontournable. Et puis, dès l’aube des années 2000, apparurent Mat Maneri, Charlotte Hug et Ernesto Rodrigues et Szílard Mezei, quatre artistes exceptionnels. Mat a enregistré des duos avec Cecil Taylor, Matt Shipp et Ivo Perelman et les trois autres n’ont rien à lui envier. Ensuite le britannique Benedict Taylor qui se révèle être un artiste passionnant en solo, j’ai d’ailleurs chroniqué ici-même ses albums ainsi que ceux de Charlotte, d’Ernesto, de Szílard et de Mat avec Ivo Perelman. Sans oublier Zsolt Sörès, mon camarade de Budapest. Voici donc une autre altiste d’envergure : Ayelet Lerman. Pourquoi j’insiste aussi fort sur l’instrument ? En fait l’alto comporte une difficulté, pour le faire sonner avec un archet et assez de puissance tout en articulant avec aisance dans des cadences rapides comme un violoniste avec un violon (plus petit que l’alto), il faut vraiment frotter avec plus d’énergie tout en gardant une qualité de son. L’instrument a une largeur et une ampleur sonore qu’il faut mettre en valeur. Pour une dizaine de violonistes au sommet de leur art, on trouve nettement moins d’altistes. Les mauvaises langues du classique et du jazz « plan-plan » cassent souvent du sucre sur le dos de leurs collègues improvisateurs free, déclarant que s’ils font cette musique, c’est qu’ils ne sont pas « assez bons » que pour jouer de la musique « normale ». Mais ce genre d’argument tombe tout à fait à côté avec les altistes précités. Certains auditeurs enthousiastes de la free-music ne sont pas toujours des connaisseurs de la matière musicale proprement dite : ils jouissent de la musique en écoutant sans chercher à savoir la différence entre une trompette et un bugle, ou même un sax alto et un sax ténor. Donc violon ou alto, pour ces auditeurs quelle différence ! Mais ils entendent quand-même que ces altistes ne sont pas le moins du monde handicapés par les difficultés de l’instrument que du contraire ! Car pour qui a le pouvoir de les faire ressortir en jouant de l’alto, cet instrument a des qualités sonores, une malléabilité, des possibilités étendues en matière d’harmoniques, une richesse de timbres, une fausse fragilité qui sont propices à une expression intime, à la recherche sonore, à des détours méandreux. On peut faire glisser la note en dosant l’écart avec une qualité quasi vocale. Le violon dans les mains de virtuoses acquiert une brillance vif-argent, une ductilité et une maniabilité qui dépasse l’entendement. Dans le domaine des musiques improvisées, on notera des violonistes proprement dits incontournables comme Jon Rose (projection du son hallucinante etc..), Phil Wachsmann (subtilité, grande classe et ex alter-ego de Fred Van Hove) et Carlos Zingaro (lyrisme à la fois microtonal et logique. L’américain Malcolm Goldstein joue au violon ce qu’il est possible de faire sur un alto et doit être considéré comme un des plus grands pionniers de l’impro libre comme Derek Bailey ou Paul Lovens. Donc, je pense qu’il faut souligner le travail d’Ayelet Lerman : c’est vraiment magnifique. Sept marches (7 Steps) avec des timings différents selon le type de compositions/ improvisations : Prelude in Darkness 7 :25, Blue Blind Bird 2 :30, Viola d’Amore 5 :55, Cage of Echoes 13 :21, Your Song 11 :08, Lover’s Quarrel 5 :44 et Duo with J.C. Jones 8 :08 (contrebasse). Dans des approches musicales variées, legato, staccato, minimaliste, pizzicato minutieux, elle insère sa capacité naturelle à glisser les notes vers l’aigu ou le grave avec allégresse ou gravité et aussi à les secouer. Dans Viola d’amore, elle effectue un crescendo d’effets percussifs col legno en explorant la résonance de l’âme, la densité boisée et la texture du crin tout en racontant une histoire d’une tristesse profonde. La qualité chantante des glissandi dans l’introduction de Cage of Echoes rencontre la saveur fine de l’archet libéré qui va chercher les sons jusqu’au silence. Après cette mise en bouche, l’archet et les doigts explorent la surface des cordes sans les faire vibrer en évoquant la démarche de John Cage avec acuité : une activité à la fois fébrile et complètement relâchée. L’alto est une resonance box, un objet ready-made où s’impriment minute après minute ses traits de caractères. Volontaire, discrète, sereine mais animée d’un esprit de décision sans concession. Enchaînant directement sur Your Song, la violoniste se met alors à faire chanter, siffler, onduler, strier les harmoniques qui s’enchevêtrent, s’isolent, se répondent, se superposent : un lyrisme délicat et puissant se lève peu à peu, des fragments mélodiques se révèlent brièvement et ressurgissent dans le tournoiement des notes glissantes. Une belle capacité à conter deux histoires dans un même élan. Elle nous fait alors goûter sa belle sonorité particulière, émue, distante, résignée ou résolue selon les instants. Ayelet Lerman recherche la beauté profonde, rebelle. La dernière séquence de Your Song raconte encore une autre histoire et sa sonorité se révèle aussi physique qu’immatérielle, s’élevant dans l’espace , alternant tourbillons, arrachage et suavité : on est arrivé dans le Step 6 : la Lover’s Quarrell dévoile ses hésitations face au destin. Un duo intense et râcleur clôture le disque en compagnie de J.C. Jones à la contrebasse. Improvise t-elle totalement, suit-elle un schéma, un chemin avec des éléments préétablis ? Ce qui compte c’est le sens qu’elle donne à sa musique. Il n’y a pas lieu d’évaluer sa manière face à Charlotte Hug, Mat Maneri ou Szílard Mezei. Le plaisir de l’écoute est entier !


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