samedi 8 juillet 2017

Paul Rutherford & Sabu Toyozumi/ Kent Carter & Sylvain Guérineau/ Paul G Smyth & Chris Corsano/ the art of the DuO Vario 50 Günter Christmann

Paul Rutherford Sabu Toyozumi The Conscience NoBusiness records NBCD 99.

Paul Rutherford. Tromboniste lunaire, lunatique, essentiel, fin mélodiste et chercheur de sons inouïs, amateur de litotes oniriques à travers les timbres fous et la phrase musicale, improvisateur « complexe » qui aime à changer sans arrêt tous les paramètres de son jeu, mais aussi le Chet Baker de la free-music pour son lyrisme désenchanté. En 1999, lors d’une tournée japonaise avec le batteur Sabu Toyozumi, il a trouvé sans doute un des meilleurs comparses possibles pour créer une musique d’éternité. Si Paul Rutherford fut un compagnon essentiel - de premier ordre - pour Derek Bailey, Fred Van Hove, Lol Coxhill, Evan Parker, Paul Lovens, Barry Guy, Phil Wachsmann, Paul Rogers, Alex von Schlippenbach, etc… cfr ma biographie de ce musicien (http://orynx-improvandsounds.blogspot.be/2013/01/paul-rutherford-1940-2007.html ) , la personnalité de Sabu Toyozumi est un peu plus secrète et son parcours assez improbable. Ce batteur avait joué au sein de l’AACM à Chicago avec les membres de l’Art Ensemble of Chicago en 1971 (Roscoe Mitchell, Joseph Jarman, Malachi Favors), mais aussi Anthony Braxton, Leo Smith, et les percussionnistes Steve McCall et Don Moye en un trio mémorable. Par la suite, il fit un séjour à Paris en jouant avec Boulou Ferré, Glenn Spearman, Braxton, Takashi Kako etc… et fut sélectionné dans une audition à Tokyo par Charlie Mingus lui-même pour tenir la batterie dans un projet d’enregistrement de la musique du légendaire contrebassiste : https://www.discogs.com/Charles-Mingus-Charles-Mingus-With-Orchestra/release/10156636 !!  Rien que çà !!
Dans les années 70’s, il fut le percussionniste phare de ce collectif informel d’improvisateurs japonais avec le trompettiste Toshinori Kondo, le bassiste Motoharu Yoshisawa, les saxophonistes Mototeru Takagi et Kaoru Abe, saxophoniste mort trop jeune. Ces quatre musiciens ont été amenés à jouer et à enregistrer  successivement (et avec succès !) en compagnie de Milford Graves (Meditation Among Us 1977 Kitty Records) et ensuite de Derek Bailey (Duo and Trio Improvisations 1978 Kitty records).  Mais le franc-parler de Sabu au sujet de questions très vitales déplut fortement au promoteur/ journaliste Aquirax Aida qui pilotait les sessions et les tournées avec Graves et Bailey.  Et donc Aida, qui mourut quelques mois plus tard et à qui Bailey  dédia son album solo acoustique, Aida, fit appel au percussionniste Toshi Tsuchitori, un artiste plus centré sur les musiques du monde et évinça Sabu de l'entreprise. Aussi, cette année-là, notre homme traversa l’Afrique par ses propres moyens, du Caire jusqu’à Accra au Ghana, en passant par le Centrafrique et en bravant tous les périls !  En clair, Sabu Toyozumi est un artiste atypique. Mais après cet épisode, il eut sa revanche : il devint  un des deux ou trois musiciens improvisateurs japonais les plus demandés dans son pays. John Zorn, Fred Frith, Peter Brötzmann, Derek Bailey, Peter Kowald, Tristan Honsinger, Barre Phillips, Misha Mengelberg, Fred Van Hove, Evan Parker, Mats Gustafsson, Paul Rurtherford, Leo Smith, Joseph Jarman et John Russell ont tourné longuement dans tout le Japon en sa compagnie. Il sillonne aussi l’Extrême Orient, l’Amérique latine et l’Europe avec qui est intéressé à jouer avec lui sans aucune considération pour la notoriété et l’impro-business. Il est aussi le seul percussionniste avec qui Han Bennink a réalisé un disque en duo (Dada) et ainsi qu'avec Misha Mengelberg (the Untrammeled Traveller).
Dans cet album duo, The Conscience qui est le long titre qui ouvre l’album, Sabu ponctue et commente le jeu de Paul avec les peaux et cymbales et un curieux son métallique provenant d’un objet industriel, inscrivant des rythmes africains ellipsoïdes autour des improvisations du flegmatique tromboniste, lequel chantant dans la coulisse sur tous les tons, avec des accents et  intervalles qui n’appartiennent qu’à lui, demeure complètement imperturbable, prolongeant sans cesse son questionnement des harmonies, des séries de notes extrapolées des séquences chères à Dolphy et Webern, vocalisant dans son embouchure tout en faisant sortir des harmoniques très précises, sans être gêné le moins du monde par l’hyper activité du batteur. Celui-ci a une maîtrise complexe des rythmes croisés, multiples, flottants, marqués ou suggérés, accélérant ou décélérant les libres pulsations jusqu‘à plus soif. Parmi les improvisateurs libres pionniers, on imagine mal un couple mieux assorti : don de soi, partage total, invention, tension, fascination, amitié, sincérité, candeur. Un magnifique album de Paul Rutherford et à mon avis la meilleure rencontre improvisée de Sabu Toyozumi en duo sur disque (depuis Overhang Party avec Kaoru Abe en 1978 ) !  

Couleur de l’Exil Kent Carter Sylvain Guérineau improvising beings Ib61

Couleur de l’Exil all music by Kent Carter & Sylvain Guérineau, contrebasse et saxophone ténor : jouée, écrite, expression spontanée. Le contrebassiste propose des sons, minimaliste, improvise sur le geste et le son, l’archet précis, une nouvelle idée par morceau qu’il poursuit, triture, étend, ponctue. Le saxophoniste évoque, convoque, des boucles aériennes, changeantes, joue la mélodie qui vient, disert ; un son  chaleureux, des notes franches, qui chante. Temps marqués, pieds, scansions élidées, chant suspendu, chapelet de notes ou saut de blanches et noires. Ils s’écoutent sans se répondre, mais en se comprenant. Graves impavides, col legno insistant, battuto, ostinato, crin baladeur, pizzicato grinçant, archet superbe, le bois ressenti, les cordes en vibration, leurs sons rencontrent ceux du souffle, qui gémit, se plaint, éructe, ressasse. Couleur de l’Exil est le titre de beaux poèmes. Sylvain Guérineau, improvisateur mélodiste, semble sans doute ne pas être  un hyper-virtuose des anches, mais se révèle comme un conteur de l’émotion secrète, un diseur à contrepied. Il a trouvé le partenaire idéal en Kent Carter et sa contrebasse sensuelle pour nous chanter ses refrains veloutés, ses vers singuliers et nous enchanter. Les oeuvres graphiques de Guérineau ornent la pochette.

Psychic Armour  Paul G. Smyth Chris Corsano  Weekertoft.

Que les deux artistes producteurs de Weekertoft, John Russell et Paul G. Smyth veulent bien pardonner ma lenteur à chroniquer leur bébé de l’année écoulée, mais la pile est encore bien imposante et veillant à soigner ce que je vous donne à lire, il ne m’est pas possible de presser les parutions au détriment de mes idées claires. Le pianiste Paul G. Smyth, un des improvisateurs les plus en vue de la jeune génération dans les Îles Britanniques, est basé à Dublin et y donne des concerts remarqués avec Evan Parker, John Edwards et Mark Sanders ou ici avec le batteur Chris Corsano, lui-même un artiste demandé (Joe McPhee, Akira Sakata, Paul Flaherty, Nate Wooley, Bill Orcutt, Thurston Moore etc…) avec une discographie exponentielle et un pied dans le monde du rock alternatif (Six Organs of Admittance). La rencontre est enregistrée au National Concert Hall à Dublin en avril 2015. Après un Taming In The Power Cut de 13 :15 énergique et enlevé bien dans la lingua franca de la free-music pour un duo piano batterie, le duo n’hésite pas à chercher des sons et des timbres dès le début de The Through Line (8 :24). Si Corsano, un excellent batteur avec une belle technique, développe un jeu free intéressant avec une multiplication de frappes subtiles dans le registre aigu et un sens assuré de la dynamique, on entend bien que sa pratique de l’improvisation à la batterie, n’est pas exempte de tics, de traces de la percussion plus « conventionnelle ». Ce n’est pas une critique de ma part, plutôt une constatation. Ayant suivi l’évolution de la musique improvisée libre depuis les années 70’s, j’ai le loisir d’écouter en profondeur une kyrielle de musiciens et en matière de percussions, je me suis focalisé sur les artistes qui se singularisaient par le fait qu’ils avaient remis en question / évacué tous les éléments « stylistiques », même les plus infimes, provenant du jazz, du rock etc quand ils improvisent lentement… Je pense à Paul Lovens, Roger Turner, Paul Lytton, Lê Quan Ninh. Malgré cela, j’apprécie beaucoup la musique duelle de ces deux musiciens faite d’énergie, d’écoute attentive, d’émotion, et d’invention. Psychic Armour (33:00), en français Armure Psychique, indique que pour jouer cette musique improvisée totale, il faut être psychiquement blindé pour ne pas céder à de subits états d’âme et à pouvoir créer un rapport musical intense entre deux personnalités différentes. En effet, après une amorce en flottements, une section toute en célérité, clavier et tambours déployés dans des effets frénétiques, s’interrompt brièvement par un court solo de batterie remarquablement construit, et donne lieu à un bel échange dialogué/ conclusion. Dès lors, vers la minute 12:00 le silence vint et le pianiste devint introspectif, jouant sur le silence et, progressivement, sur des couleurs à sa disposition en variant les touchers et la dynamique, lesquelles donnent l’envie de l’écouter en solo. Le batteur s’insère alors aux balais et le duo évolue insensiblement avec les larges mouvements des mains sur le clavier et un toucher exquis vers un regain de tensions, d’énergies, construisant des arcs, des ponts, une connivence entre leurs percussions respectives, le piano devenant un tambour multiplié, chromatique, à 88 tons. Un contraste s’établit entre les frappes et le piano élégiaque dont le débit s’étoffe sans se départir du feeling de départ. Quand soudain l’échange devient violent après l’amoncellement des nuages : la tempête, les éléments. C’est un peu une phase attendue dans ce style de musique, mais c’est excellemment joué, sincère, subtil comme dans le changement de cap vers la minute 21:00 qui les voit percuter à contre-courant en décalant les pulsations et éclatant la structure sous-jacente. Du grand art. C’est donc un superbe duo piano – percussions de musique libre que je découvre. Si vous cherchez à documenter cette musique improvisée pour votre écoute et votre édification en relation avec les instruments, ici piano-batterie, Psychic Armour est un article de premier choix.


the art of the DuO Vario 50 Günter Christmann Elke Schipper John Butcher Paul Lovens Lenka Zupkova Paul Hubweber Alexander Frangenheim Joachim Zoepf John Russell Thomas Lehn Torsten Müller Mats Gustafsson Michael Griener editions explico 22  2017


Vario est un projet de rencontres improvisées, proposé par le tromboniste et violoncelliste Günter Christmann et dont ce musicien improvisateur essentiel nous présente dix sélections parmi les improvisations en DuO qui se sont déroulées à l’occasion de l’édition n° 50 les 11 et 12 octobre 2014 à Hannover. Günter Christmann trombone, Elke Schipper voix, John Butcher sax ténor, Paul Lovens percussions, Lenka Zupkova alto, Paul Hubweber trombone, Alexander Frangenheim contrebasse, Joachim Zoepf clarinette basse et sax soprano, John Russell guitare, Thomas Lehn synthetizer, Torsten Müller contrebasse, Mats Gustafsson sax ténor, Michael Griener percussions. Dix morceaux entre les deux et les 8 minutes. Certains artistes n’apparaissent qu’une seule fois comme Lovens avec Butcher, Lenka Zupkova avec Hubweber, Frangenheim avec Zoepf, Elke Schipper avec John Russell ou Mats Gustafsson et Michael Griener ensemble. Dès le premier morceau, John Butcher et Paul Lovens nous offrent déjà un morceau d'anthologie, sax ténor et percussions. La voix d'Elke Schipper sublime le jeu de John Russell. Retrouvailles de Gunther Christmann avec son vieil ami Torsten Müller qui fut un de ses collaborateurs les plus proches avant de s’établir aux USA. Et une belle surprise: les deux trombones de Christmann  et Hubweber, côte à côte. Ce qui compte dans cette sélection est le sens de chaque morceau choisi et pas le style de chaque individu, ni le nombre de participations de chacun. Les morceaux sont choisis en vue d'illustrer une manière d'improviser, un moment particulier, un instant de grâce. Concision, exemplarité de chaque intervention, goût de l’épure, moment éphémère, travail sur le son, évitement de la virtuosité, grande qualité de communication. Les morceaux sont publiés dans l’ordre de la performance durant l’après-midi du 11 octobre consacré aux seuls duos. Il y a un esprit et un style Günter Christmann et chaque musicien est en phase avec lui. Le moindre son, le moindre signe sonore a un sens. Les vvrrp de Thomas Lehn prennent une signification absente ailleurs. On a peine à reconnaître Mats Gustafsson et on distingue clairement Gunther et Paul H dans leur chassé-croisé même s'ils font exprès de se rejoindre. Chaque CD’r est numéroté à concurrence de 214 copies et n'est vendu que via Günter Christmann lui-même. Lorsque vous lirez ces lignes, cet album fait à la maison en édition limitée sera sans doute déjà vendu jusqu’au dernier. Deux tirages photos des danseuses Regina Baumgart et Fine Kwiatkowski, participantes silencieuses, en prime. Ai écouté le N°109. Incontournable label et sélection d'improvisations exemplaires ! 
PS : adressez - moi un message via Facebook et je peux vous expliquer comment obtenir des edition explico ! 

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