vendredi 1 septembre 2017

Steve Beresford Ian Brighton Trevor Taylor/ Andrew Cyrille Matt Shipp Ivo Perelman/ Marcelo dos Reis/ Fabien Robbe & Jérôme Gloaguen/ Paul Dunmall John Edwards Liam Noble Mark Sanders/ Paul Dunmall Phil Gibbs Ashley John Long


Steve Beresford Ian Brighton Trevor Taylor Kontakte Trio FMRCD

Un excellent voyage dans les sons acoustiques et leurs contreparties électroniques, textures, actions, timbres, techniques étendues, bruissements. Ces trois musiciens improvisateurs se sont rencontrés il y a approximativement quarante-quatre ans au Little Theatre Club, alors point névralgique de la mouvance improvisation libre londonienne qui eut un impact majeur dans les pratiques improvisationnelles. Il aura donc fallu attendre presqu’un demi-siècle pour les entendre jouer ensemble. Si Ian Brighton, le guitariste électrique, et Trevor Taylor, le percussionniste (ici) « électronique », avaient très souvent joué ensemble avec, entre autres, le violoniste Phil Wachsmann, c’est à mon avis leur première collaboration avec le pianiste Steve Beresford, autre qu’une rencontre ad-hoc. Kontakte Trio, sans doute en référence à Stockhausen, un compositeur incontournable qui avait alors multiplié les manipulations électroniques – électroacoustiques dans de nombreuses directions. Et c’est ce qui fascine au sein de ce trio : la rencontre, la confrontation ou la juxtaposition de points de vue et de techniques différentes. Ian Brighton, aussi placide que passionnant, joue de la guitare autant comme si c'était un objet sonore à l'aide de techniques alternatives (harmoniques, par exemple), l’amplification et sa pédale de volume. Steve Beresford utilise un piano préparé de manière bruitiste ou « contemporaine » et manipule des instruments électroniques des années 70-80 tels un Casio, des radios ou des samples ( ?), rassemblés sur une table. En effet, on entend des voix enregistrées ou un jingle débile : je suppose que cela provient de la table de Steve. Trevor Taylor a mis au point un set de percussions électroniques et joue aussi du marimba, du vibraphone et de la grosse caisse. Mais peu importe les instruments et les matériaux utilisés, ce qui importe c’est l’empathie et la qualité d’imbrication créative, les interactions audacieuses où l’astuce, l’imagination, l’innocence, la réflexion, la fantaisie ou la spontanéité s’expriment sans fard et sans tabou. Les trois artistes prennent le temps de jouer, de s’écouter, d’inventer dans un champ esthétique assez large, sans pour autant tomber dans l’éclectisme. En effet, quand la qualité d’écoute est aussi palpable, sans même devoir évoquer le « grand » talent, la musique coule de source. Aussi la qualité du silence et celle de l’espace suggéré par leur retenue et le sens profond que peut prendre un geste ou un son par rapport au précédent ou au suivant. Les titres des six morceaux, Motion, Energy, Gravity, Electricity, Friction et Kinetic, indiquent un tant soit peu l’état d’esprit pour chacun d’eux. Au fil de leurs improvisations, la musique devient plus abstraite, si je puis dire, et le sens du timing s’aiguise de plus en plus. Les esprits chagrins obsédés par l’avant-gardisme pourront dire « que c’est daté », mais quand on constate, hébété, l’avalanche d’enregistrements qu’ont peu qualifier de free-jazz et qui ont l’air de se ressembler comme deux gouttes d’eau, on a envie de se changer les idées. Très heureusement, ces  trois-là s’y prennent remarquablement bien à cet égard et entraînent notre attention dans leur magnifique voyage à travers les sons et leur enchevêtrement souvent improbable.


The Art of Perelman – Shipp Volume 7 Dione Andrew Cyrille Matt Shipp Ivo Perelman Leo Records CDLR799

Un trio piano – saxophone - percussions qui nous renvoie à l’aube des années soixante au Café Montmartre à Copenhague quand Cecil Taylor, Jimmy Lyons et Sunny Murray défiaient les lois de la gravité et les absolus du jazz contemporain d’alors. C’est aussi durant leur séjour scandinave que ces trois musiciens découvrirent l’immense Albert Ayler. C’est bien sûr de l’histoire ancienne. Voici deux musiciens bien ancrés dans notre époque qui rencontrent lors d’un enregistrement tout en finesse, celui qui fut l’alter-ego du pianiste Cecil Taylor dans la période ascendante de maturation de sa musique : le batteur Andrew Cyrille (1964-1974). 57 minutes et huit parties entre 4 minutes et quelque chose et 8 minutes avec une pointe de plus de douze minutes. À plus de septante ans, Andrew Cyrille a conservé toute la souplesse de son jeu (et de ses gestes), la finesse du toucher et s’insère intelligemment dans les échanges entre les deux duettistes. Duettistes car Perelman et Shipp jouent et enregistrent très souvent en un duo coordonné sur l’écoute mutuelle ou avec d’autres musiciens qui s’intègrent parfaitement dans l’esprit collectif de leur musique. Lorsqu'Ivo Perelman dévide son chapelet de notes expressives, d’étirements microtonaux et d’harmoniques hantées le pianiste et le batteur créent un contrepoint – commentaire inspiré qui charpente les vocalisations éthérées du saxophoniste brésilien (part 3). Il y a dans cette inspiration autant de libertés que de points de références au lyrisme d’un autre temps du jazz. Une projection de l’âme. Ils ne craignent pas de faire languir l’esprit d’une ballade où le souffle reste suspendu par dessus quelques notes douces au clavier (part 3 vers la fin). Cette musique librement issue du jazz et complètement improvisée, consacre le sens de l’écoute, de l’invention, le vrai lyrisme, le cri intériorisé, la sensualité naturelle de musiciens qui vont au fond des choses. Depuis l’époque où dressés sur leurs ergots, les membres de l’Unit taylorien exacerbaient les rythmes multipliés avec une frénésie intenable, Perelman, Shipp et Cyrille illuminent l’art de l’épure, les méandres du chant en exacerbant la dynamique et une forme de tendresse puissante ente joie et tristeza. Sorti il y a quelques mois dans une série de sept volumes « The Art of Perelman – Shipp » qui consacre une démarche exemplaire qui fait tache par sa pureté dans la morosité actuelle, Dione est une élégante conclusion / dernier chapitre avant une nouvelle vague d’enregistrements et de collaborations attendue ce mois-ci. Il est question d’un duo quasi ininterrompu enregistré à Bruxelles, de la rencontre avec le trompettiste Nat Wooley et d’autres batteurs qui se révèlent à leur contact. Et vous n'avez pas  encore la moindre idée de ce qui se prépare.  Incontournable !

Cascas Marcelo dos Reis Cipsela CIP007
Cascas, pluriel de Casca, portugais pour peau, croûte, zeste, pelure. Toujours est-il que Marcelo dos Reis (Prepared and Unprepared Nylon String Guitar) ne se contente pas de rester à la surface des choses quand il empoigne sa guitare. Mais on peut dire qu’il a une sensibilité à fleur de peau. Sa musique qui développe des cycles de notes arpégiés est tournoyante, répétitive et lyrique. Située entre la pratique de la guitare classique (contemporaine) et une expression, dirons-nous, « folklore imaginaire ». Le troisième morceau, Crina, nous le fait entendre à l’archet dans une ambiance sombre et minimaliste en variant méticuleusement le son. S’il évolue dans l’univers des musiques improvisées libres (avec Carlos Zingaro, Luis Vicente, Théo Ceccaldi), cet album  solo reflète son travail de composition pour guitare espagnole (ou classique) pour lequel il a élaboré des structures mouvantes qu’il vivifie avec un vrai talent et de la sensibilité. Le quatrième morceau à la guitare préparée, Bostik Azul, est vraiment adorable et prolonge le travail de pionniers de la guitare alternative tels Derek Bailey, Roger Smith, Raymond Boni, Hans Reichel et Eugene Chadbourne (cfr ses 4/5 premiers albums pour Parachute) avec à la fois une dimension lyrique méditerranéenne et un vrai sens du décalé. Avec Minerva (pièce n°5), il nous fait entendre quel étrange raffinement harmonique qu’une préparation minutieuse des cordes sur la touche rend possible! Réjouissant, captivant, ou propice au rêve. Un guitariste à suivre.

Etats d’Urgences Fabien Robbe – Jérôme Gloaguen improvising beings.
Duo piano et batterie, deux musiciens qui font corps et se rejoignent dans une belle série de compositions dans une autre manière de jouer du jazz. Le titre États d’Urgences avec typographie tremblée et la photo de pochette où les deux artistes ont les yeux et la bouche scotchés de noir laissent penser qu’il y a une surprise musicale … question avant-garde. Mais la surprise se situe ailleurs.
Ce sont d’excellents musiciens de jazz comme ceux qui passent dans les clubs de province ou dans les centres culturels.  On y découvre quelques belles audaces, un vrai savoir faire non formaté, une voie originale. Ce qui me ravit sincèrement c’est l’absence de formatage et qu’on n’a pas besoin de contrebassiste.  Jérôme Gloaguen joue un soutien en forme de dialogue subtil et a le bon feeling pour le jeu très swinguant du pianiste Fabien Robbe. Un chouette style… un côté presque africain …. une belle énergie qui balance vraiment…. on pense à Dollar Brand (dans Chants de Nuit), un thème emprunte à la musique populaire. Robbe est un alumnus du magnifique François Tusquès, lequel réussit une synthèse intrigante et authentique du blues et du jazz médian (entre Hines, Wilson et Powell) avec son expérience de pionnier du free-jazz en France. Mais on décèle quelques menues faiblesses dans la conception des thèmes du duo et deux ou trois facilités majeur/mineur issues du jazz d’école  ….  Cela signifie pour moi que ce duo Robbe-Gloaguen recèle un excellent potentiel et tout ce dont ils ont besoin sont des concerts où leur musique n’ira qu’en se bonifiant, éliminant le superflu ou le convenu pour aller vers l’essentiel. Car on entend poindre l’enthousiasme sans aucune considération pour le succès facile. À recommander pour les lieux où le public attend une réponse à la question « c’est quoi le jazz aujourd’hui » et où le programmateur n’a pas envie de présenter les groupes en tournée que les tourneurs et autres « organisateurs incontournables » poussent avec beaucoup de persuasion. En fait, originaux, parce que vraiment atypiques par rapport aux formules toutes faites.
Le label, qui s’intitule improvising beings, devrait ne pas hésiter à faire figurer ce genre de musique sous une sorte de sub-label comme « musicking beings ». On s’en fout, du fait qu’une musique soit d’avant-garde ou qu’elle soit « improvisée » à tout crin, ou plus « traditionnelle » pourvu qu’elle soit bonne. Alors qu’au milieu des sixties déferlaient Coltrane, Coleman ou Ayler, leurs auditeurs se délectaient aussi durant les extraordinaires concerts de Duke Ellington.  Le propre de la musique jouée à deux ou à plusieurs est de jouer/musiquer ensemble le plus possible. Et cela, ces deux musiciens le font vraiment très bien.

Chords of connections Paul Dunmall John Edwards Liam Noble Mark Sanders FMRCD419-0616
Go Straight round the square Paul Dunmall John Edwards Liam Noble Mark Sanders FMR FMRCD435-0217

Enregistrés respectivement les 18 janvier 2016 à l’Université de Birmingham et le 1er novembre 2016 avec les trois musiciens du trio DeepWhole, épitome du trio sax basse batterie (Paul Dunmall – John Edwards - Mark Sanders) augmentés du pianiste Liam Noble, nouveau venu dans l’univers « dunmallien » d’improvisation totale d’essence jazz. La musique, créée dans l’instant, se révèle tournoyante, centripète telle une arborescence à la fois expansive et involutive. Les pulsations multiples et croisées du jeu de chacun des  quatre musiciens se différencient et se complètement simultanément hors de toute syncope dictée par des métriques fixes. Les cadences sont mouvantes, nées de l’action libre et indépendante des quatre improvisateurs unis par une empathie et un sens aigu de l’écoute dans des vagues successives, avec des densités et des inflexions qui varient constamment, offrant un paysage métamorphique. La mousse des vagues folles projetées sur la pointe des rocs d’un rivage toujours repoussé, éludé, sublimé. La contrebasse évoque l’épaisseur et la ductilité des bassistes du jazz afro-américain tels Wilbur Ware, Jimmy Garrison ou William Parker, le piano ondoie dans des cycles qui côtoyent le meilleur des Bobby Few, Matt Shipp, Burton Greene…, le saxophone marche dans les pas des grands, Rivers, Coltrane, Shorter,…, la batterie éclate le temps à l’instar des Andrew Cyrille, Steve Mc Call, Rashied Ali. Ces quatre s’élancent de l’Olympe du jazz libre avec puissance, mordant, emportant le souffle pressurisé et survolté du sax soprano dans une stase qui fait éclater le son, le timbre, morsures de l’anche, déchirures de la colonne d’air, implosion du bocal… les boyaux de la contrebasse gonflent, vibrent, les doigts tronçonnent la transe élastique du son boisé quand les frappes telluriques du percussionniste et les doigtés cinglants du pianiste unis dans un effort démentiel s’écartent soudain, laissant le vide autour de la contrebasse gargantuesque violentée par la pince la plus véhémente qui puisse sortir d’un rêve éveillé (Double Back in Round the Square). Le ténor éperdu reprend l’échange essorant les harmoniques, étirant le timbre chargé par une vocalisation outrancière, la pression démesurée de l’air fait crier les graves du ténor dans le cycle harmonique vers un aigu surréel. Le réveil des forces de la nature enchaîne des idées mélodiques qui s’échangent entre Noble et Dunmall, eux-mêmes emportés par la pression constante du batteur et les vibrations géantes du bassiste. L’élasticité est au maximum quand soudain la batterie décélère et on plonge au ralenti dans un jeu plus raréfié, harmoniques froissées, piquetis, archet ondoyant l’harmonique, cymbales éthérées vibrant sur la surface des peaux, frottements, pour relancer une nouvelle énergie, chacun occupant toujours l’espace et le temps du jeu à parts égales en complétant intuitivement leurs choix différenciés, les faisant se rencontrer par une maturité de visionnaires, où l’expérience sait où faire évoluer et transformer le premier jet. Et toujours l’écoute mutuelle, la construction collective exacerbée, déchirante, transie, les coups de boutoir de la grosse caisse rejoignant les coups de langue sur le tranchant de l’anche. Une aventure extrême, un aboutissement unique, un sommet !

Now has No Dimension Paul Dunmall Phil Gibbs Ashley John Long FMRCD 408-0216
Titre tiré d’une philosophie où l’ego et l’ambition personnelle n’a pas de place et où tout se concentre sur l’écoute des autres et de leurs sons, de la musique. Le tandem Dunmall-Gibbs, le souffle focalisé ici aux saxophones soprano et ténor et la guitare à peine amplifiée striant l’espace multiforme est joint dans ce « Maintenant n’a aucune dimension » par un très remarquable contrebassiste, Ashley Long John. La complémentarité des jeux s’élargit aux sonorités brillantes, conjointes qu’elles s’éparpillent dans l’espace dans mille volutes colorées ou se rejoignent dans cette mélodie impalpable. La qualité du jeu d’archet d’Ashley Long John est propice à de sensitives colorations, textures détaillées, vibrations de timbres frais, col legno ludiques qui s’intègrent parfaitement dans le dialogue ininterrompu du guitariste et du saxophoniste au fil d’un nombre incalculable de sessions, enregistrements, albums et concerts…. Paul Dunmall fait varier son jeu ingérant dans le souffle les détails sonores générés par le bassiste ou le guitariste. Phil Gibbs est sans nul doute un des guitaristes improvisateurs, qu’on situera à mi-chemin du jazz libre et de l’improvisation totale, les plus habilités à insérer ses inventions au plus près de l’esprit et des formes d’un géant tel Paul Dunmall, créant un équilibre mouvant perpétuellement remis en question en complète empathie avec son partenaire. Le tandem trouve ici un compère à la hauteur de la qualité profonde de leur histoire commune. C’est parfait. On songe quelques instants à Barry Guy jeune par les sauts de registre (I am that).
Paul Dunmall, souffleur virtuose (à la limite de l’impossible) pour batteurs puissants (Mark Sanders, Tony Levin, Tony Bianco) et bassistes intrépides (Paul Rogers, John Edwards) a développé un univers ludique et chambriste – activiste avec des cordes, le guitariste Phil Gibbs principalement, la violoncelliste Hannah Marshall et la violoniste Allison Blunt récemment, et Paul Rogers et sa contrebasse à sept cordes (+ cordes sympathiques) dans le but de donner à goûter les qualités de timbre, les nuances sonores et les occurrences innombrables que permet l’utilisation intensive de la dynamique du ppp au FF… et cette interaction spécifique à l’improvisation libre british où l’écoute mutuelle et l’intuition sont les maîtres mots. Une musique exquise et souvent surprenante même pour ceux qui suivent les pérégrinations gibbso-dunmalliennes, sans doute un de leurs quatre ou cinq meilleurs documents.

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