jeudi 21 décembre 2017

Five players and more in free improvisation

Chers lecteurs ,
généralement, comme vous pouvez le constater, la très grande majorité des groupes de musique improvisée libre fonctionnent en (très) petite formation, du duo ou trio jusqu'au quintet et rarement au-delà. Pour des raisons qu'on devine : matérielles et économiques (cachets, logement et voyages !) et aussi esthétiques. En effet, trouver six ou sept musiciens qui partagent un idéal musical commun et une esthétique/ démarche compatible etc... n'est pas évident. Surtout dans une musique où chacun est libre de s'exprimer comme il l'entend à tout moment, même si cette musique est basée sur l'écoute. Dès que le groupe est plus étendu, l'éventuel responsable propose souvent un système avec parties prévues, indications, un peu de composition, une conduite...

Improviser librement (totalement) à plus de cinq offre d'autres perspectives, qui peuvent parfois se révéler inouïes. Pour une expression qui se veut éminemment collective où tous partagent le temps et l'espace sonore de manière démocratique à l'écart de toute hiérarchie, réussir à jouer ensemble dans un groupe plus large (cinq musiciens et au-delà) en créant les modes de jeux adéquats revient à assumer publiquement les idées et les belles déclarations en les mettant effectivement en pratique. 

Spontaneous  Parmi les quintets fameux (historiques) qui ont été enregistrés et publiés, il faut citer le Spontaneous Music Ensemble et ses trois éditions en quintet : Karyobin en 1968 (John Stevens, Evan Parker Derek Bailey Dave Holland et Kenny Wheeler(Island/Emanem nouvellment réédité !!), So What Do You Think We Are en 1971 (John Stevens Trevor Watts Derek Bailey Dave Holland et Kenny Wheeler/Tangent) and The Quintessence/ a/k/a the Eighty Five Minutes en 1974 (John Stevens Trevor Watts Derek Bailey Evan Parker et Kent Carter/Emanem). Durant sa longue existence, le trio d'Alex von Schlippenbach avec Paul Lovens et Evan Parker a été augmenté par Peter Kowald entre 1974 et 1977 et plus tard vers les années 80's avec Alan Silva. Or, les archives révèlent que s'y est ajouté le tromboniste Gunther Christmann à plusieurs reprises et les enregistrements révélés via inconstant sol sont vraiment convaincants.
On pense aussi aux Musica Libera de Fred Van Hove dont les quartets de base avec Phil Wachsmann, Marc Charig  et Gunther Sommer (MLDD) ou Paul Rutherford, Radu Malfatti et Marc Charig (MLA BLEK) pouvaient se croiser et être augmentés par Maarten Altena, Maurice Horsthuys, Wolfgang Fuchs, Gunter Christmann ou Ernst Reyseger.  Mais nous n'avons que les deux quartets ci-nommés comme uniques témoignages de l'art le plus radical de ce grand pianiste qui fêtait ses 80 ans cette année (Was Macht Ihr Denn ? SAJ 42 et M.L.A. Blek SAJ 32).

Juste pour prouver qu'il n' y a pas de raison que cette formule sextet, ou plus, est viable et conduit à d'autres façons de jouer basée sur l'écoute et l'imagination avec un consensus démocratique de partage très fort, je vous livre les exemples que j'ai pu trouver.
Pourquoi ? 
Parce que, une fois maîtrisé l'art de l'improvisation libre et collective, un improvisateur expérimenté et bien sur ses pattes (pro si on veut dire) n'a pratiquement plus aucun problème à réussir un concert en duo ou en trio, si les musiciens partagent cette faculté de s'entendre, de se comprendre et s'ils se sont choisis mutuellement. Ou même de trouver son chemin et réussir à communier avec des collègues encore inconnus la veille. C'est dans ce contexte de groupe élargi qu'on mesure le talent, l'intuition, la maîtrise, le self-control, la qualité d'écoute d'un improvisateur expérimenté et que ça nous change du sempiternel trio sax-basse-batterie qui commence à me barber, malgré l'imagination et le savoir faire de certains que je n'hésite pas à relever dans ce blog. Certains excellents improvisateurs ne se distinguent peut-être pas par une voix personnelle très originale qui feraient alors d'eux des artistes très demandés (etc...), mais au sein de tels groupes, ils font merveille par un don inné de l'à-propos.

Sven-Åke

Gérard Rouy, le journaliste et photographe dévoué à la cause, déclare toujours que son album d'improvisation favori est : Idyllen und Katastrophen sur le label Po Torch avec Sven Åke Johansson en poète à l'accordéon, Paul Lovens percussions, Wolfgang Fuchs sax sopranino et clarinette contrebasse, Maarten Altena contrebasse , Gunther Christmann trombone, Derek Bailey guitar, Candace Natvig violon et Alex von Schippenbach piano. Un chef d'oeuvre non réédité comme tout le catalogue Po Torch de Paul Lovens. 

Dans le coffret de Sven Ake Johansson, the 80's selected concerts, comprenant cinq CD's, se trouve la Splittersonata qui réunit sur le SAJ CD-35, quelques uns des participants à Idyllen & Katastrophen : Alex von Schippenbach piano, Sven Åke Johansson batterie, Wolfgang Fuchs sax sopranino, Günter Christmann trombone, Törsten Müller contrebasse, Tristan Honsinger, violoncelle. S'il y a des parties en solo ou duo dans Idyllen Katastrophen  et un invisible arrangement, la Splittersonata est un enchaînement d'une grande logique qui se décline en duos, trios et quartets spontanés au sein de 12 morceaux (extraits ?) d'une grande concision où chacun respecte volontairement sa dose de silence en intervenant par touches ou par jets avec des cadences, pulsations et vitesses diversifiées. Une véritable stratégie de jeu spontanée et très réfléchie, une science de l'instinct musical, qu'anime les éructations de SAJ. Énergétique, mais aussi nuancé avec un travail sur plusieurs éléments, sonores, texturaux, motifs et apports mélodiques (Honsinger et Schlippenbach). Chacun y trouve son compte et l'auditeur peut distinguer clairement ce que joue chaque musicien, tous ayant une voix caractéristique, une signature sonore très personnelle. Impossible de rater les voix si particulières de Fuchs, Honsinger et Christmann, le style pianistique de Schlippenbach et les facéties percussives de Sven Åke Johansson. Quant à Torsten Müller, il est un des meilleurs bassistes d'improvisation connus et fut l'alter-ego de Christmann en personne avant de partir aux USA.
Par contre, l'enregistrement du Globe Unity Orchestra (dirigé par Alex von Schlippenbach) consacré à de l'improvisation complètement libre, Improvisations (Japo) souffre du trop grand nombre d'improvisateurs, surtout dans les sections de souffleurs : Brötz, Parker, Carl, Pilz pour les anches, Wheeler et Schoof aux trompettes, Christmann Mangelsdorff et Rutherford aux trombones par rapport aux autres instruments : Lovens aux percussions, Alex von S au piano, les deux contrebasses de Niebergall et de Kowald, aussi au tuba, Honsinger au violoncelle et Bailey à la guitare électrique. Derek Bailey exigeant la liberté totale, c'est donc une de ses rares apparitions dans le Globe Unity. Un peu touffu, même si intéressant.

King Übü Orkestrü 

Plus que çà tu meurs ! Wolgang Fuchs avait réuni une dizaine de potes dont Paul Lytton, Marc Charig, Radu Malfatti, Phil Wachsmann, Norbert Möslang, Erhard Hirt, Hannes Schneider, Alfred Zimmerlin, Guido Mazzon. Un soir de beuverie où l'on cherchait en vain un nom pour le groupe tout neuf, quelqu'un se leva et s'écria complètement beurré : King Übü Orkestrü ! Un album légendaire : Music Is Music Is (Uhlklang UK 6), une musique radicale, sonique, convulsive qui prolongeait les audaces du duo Parker-Lytton ou d'Iskra 1903 (Rutherford Bailey Guy) des années 71-72-73. Le personnel évolua autour d'un noyau de convaincus (Fuchs Lytton Wachsmann Malfatti) pour s'étioler dans le New Silence au début des années 2000 (ah ! Radu). Peter Van Bergen, Melvin Poore, Günter Christmann, Luk Houtkamp, Georg Katzer et Torsten Müller apparaissent en 1992 dans Binaurality (FMP CD 49) dans lequel Huit Translations égrènent les métamorphoses rageuses à froid de ce groupe sans pareil ! Souci forcené du détail et du spectre sonore, construction collective exigeante, petites touches secrètes, nuances, inventivité, irisation, renouvellement constant, lisibilité maximale, recherches de sons, complexité, mouvements imperceptibles qui finissent par soulever les ondes, détourner les courants. Un modèle du genre.

En bonne compagnie 

On savait Derek Bailey capable de tout au sein de sa Company. Le sommet du genre se trouve inclus dans l'album Epiphany, Epiphanies (Incus 46-47 1983, réédité en CD par le même label). Là, il s'est surpassé : les musiciens choisis pour des affinités individuelles, forment un  assemblage  hétéroclite en diable, certains artistes ignorant complètement leur existence réciproque. Derek Bailey guitares électrique et acoustique, Julie Tippetts, voix et guitare acoustique, Keith Tippett, piano, Fred Frith, guitare électrique couchée et trafiquée plus électronique, Phil Wachsmann, violon et électronique additionnelle, George Lewis, trombone, Akio Suzuki, un artiste sonore installateur méticuleux et minimaliste crédité Glass Harmonica, Performer [Analapos], Percussion [Spring Gong], Flute [Kikkokikiriki], Ursula Oppens, une pianiste classique ayant travaillé avec Braxton, Motoharu Yoshizawa, contrebasse et la harpiste Anne Le Baron, soit dix musiciens .... et un seul souffleur, George Lewis, alors gargouilleur en chef de la scène improvisée. Pas de sax et aucun percussionniste en titre. Sur les deux faces A et B du premier vinyle, le groupe joue en tutti deux morceaux de 20:20 et 27:51 ! Bien sûr, les artistes avaient les cinq jours de la Company Week pour s'acclimater et parvenir à communiquer. Les autres plages des faces C et D de l'autre vinyle sont consacrées à un duo, deux trios et, quand même, un quartet, un quintette et un sextette.  Ce qui est sidérant quand on écoute cet album, c'est le son caractéristique d'Epiphany, quelque soit le morceau et le nombre des musiciens. Un registre sonore unique, une manière peu commune d'interagir, une cohérence inouïe des cordes, des cordes en tout genre. Questionné en 1985, Bailey était très très enthousiaste pour cet album de Company. C'est la raison pour laquelle il a édité un double-album de cette expérience et a tenu à le rééditer par la suite. Ceux qui font grand cas d'AMM se doivent d'écouter Epiphany. Et ceux qui l'ont écouté dans le passé sont capables de le reconnaître immédiatement quelque soit la plage. Certaines parties du tentet ressemblent à un magma ou mieux à un entrelacs de coupes géologiques avec des ramifications innombrables, tranchées ou à peine perceptibles. Un modèle inouï et un genre à lui tout seul.

Vario ou l'anarchie.

Mais encore : Vario 34, la trente-quatrième édition du groupe à géométrie variable de Günter Christmann, avec lui-même au trombone et violoncelle, Thomas Lehn au synthé, Mats Gustafsson aux saxes, Alex Frangenheim à la contrebasse, Paul Lovens aux percussions et le guitariste suédois Christian Munthe. Deux albums : Vario 34 (Blue Tower 05 / edition explico) et Vario 34-2 * Water Writes Always in * Plural (Concept of Doings 1998). Le premier album Vario 34 enregistré en octobre 1993 contient pas mal de duos successifs alors que l'album de Vario 34 -2 présente le groupe au complet ou presque sur les 9 séquences enregistrées (15-7-98). Ce groupe qui défie toute comparaison, se focalise sur une recherche éperdue de sons (techniques alternatives) alliée à un sens du timing particulièrement aigu. Pour la cohérence de l'ensemble et rendre les contributions individuelles, chaque improvisateur prend soin de placer ses interventions ponctuellement, sporadiquement, en relation avec des actions précises de ses collègues en  jouant sur la longueur des silences et des interventions. L'art extrême de prendre la balle au bond. Aucun instrumentiste ne prédomine, mais chacun d'entre eux se met en avant par alternance dans le champ sonore, réagissant immédiatement avec effets de contraste, accélérations, passage statique, le volume augmentant et diminuant d'un instant à l'autre. Çà gicle, ça râcle, explose, s'évanouit, s'éparpille, se rassemble dans une métamorphose permanente, pétaradante, bruitiste. La surprise est cultivée avec soin dans une spontanéité aussi débridée que contrôlée. La colonne d'air de Gustafsson éclate et se désintègre, Thomas Lehn envoie des frictions extrêmes des fréquences désincarnées et volatiles de son synthé vintage. Lovens torture un tam-tam dans le suraigu, nous fait entendre une danse improbable des sticks sur les peaux et fait tinter ses crotales au moment exact où les autres tout-à-coup se taisent. Volatiles et insaisissables. On a inventé le vocable "non-idiomatique" pour ces gens-là.
  
Une aute option de cette improvisation à "plus que trois ou quatre" est très bien représentée par deux fortes têtes de la scène improvisée française. Le saxophoniste soprano Michel Doneda est un instrumentiste exceptionnel et adepte  de l'improvisation radicale, tout comme son frère d'armes Lê Quan Ninh, un percussionniste tout aussi exemplaire. En mai 2003, ils se sont associés à trois camarades japonais pour un projet qui fait sûrement date dans leur itinéraire personnel : Une Chance pour l'Ombre avec le guitariste acoustique Kazuo Imaï, le contrebassiste Tetsu Saitoh et la joueuse de koto Kazue Sawaï, une spécialiste de la musique traditionnelle japonaise. Ces années-là, de nouvelles tendances se pointaient dans le monde de l'improvisation autour d'artistes plus jeunes et radicalement différents : Rhodri Davies, Axel Dörner, Burkhard Beins, Mark Wastell, Jim Denley et un vieux briscard, Radu Malfatti himself. La résurgence d'AMM, Keith Rowe. New Silence, Réductionnisme, Lower Case,Soft Noise, enzovoort

Programmés à la FIMAV à Victoriaville au Québec, le 19 mai 2003, leur concert est publié par Victo (cd094) et porte le même titre qu'un autre enregistrement du groupe réalisé à Lorgues le 28 mai 2003 et publié sur le micro-label Bab Ili Lef 02. La démarche du groupe consiste en une immersion poétique dans la recherche de sons au-delà de toute structure dans une anarchie réfutant la logique élémentaire. Sensibilité écorchée, bruissements, palpitations, froissements, égrainements de cordages- épis, la musique est ravalée à l'état de nature, la forêt primitive reprend ses droits dans la friche. La musique se rapproche du silence pour que l'oreille découvre l'intimité introspective des cordes, les doigtés délicats du guitariste, et les résonances fines du koto. Par rapport à la lamination d'AMM - elle-même vision distanciée de l'instant vécu - , il y a dans cette chance pour l'ombre un empressement, une rage immédiate et la poésie subite du silence découvert par enchantement et duquel se lèvent un instant les harmoniques extrêmes du saxophone sopranino. Chez Vario 34-2 et Une Chance Pour L'Ombre, qui joue quoi (quel son) ? On est parfois bien en peine de le dire.

Un peu de direction quand même.

J'ai parlé de Radu Malfatti. On lui doit un enregistrement en grand orchestre, Ohrkiste, réunissant des anches : Wolfgang Fuchs, John Butcher, Peter Van Bergen, des cuivres : Rainer Winterschladen, Martin Mayes, Radu Malfatti, Melvin Poore, des cordes : Phil Wachsmann, Karri Koivukoski, Alfred Zimmerlin et Wolfgang Güttler, plus Fred Van Hove au piano et John Russell à la guitare acoustique (Radu Malfatti + Ohrkiste ITM 950013). Deux compositions : Grau et Notes. Un éventail sonore subtilement réparti sur 73'40'' par des improvisateurs expérimentés, quelques mouvements d'ensemble spectraux enchaînant des développements pointillistes, introspectifs, abstraits au sens où le visuel rejoint l'imaginaire auditif. Une expérience unique, synthèse de l'écriture contemporaine et de l'insect music, où l'esthétique de celle-ci est mise en évidence.
Absolument inconnu au bataillon des gloires de l'improvisation, le clarinettiste suisse Markus Eichenberger a rassemblé un jour de au sein de son Domino Concept Orchestra une phalange d'improvisateurs régionaux de Suisse et d'Allemagne : Mariane Schuppe et Dorothea Schürch voix Carlos Baumann trompette, Paul Hubweber trombone Carl Ludwig Hübsch tuba, Marcus Eichenberger clarinets Dirk Marwedel extended saxophones, Helmut Bieler-Wendt violin, Charlotte Hug viola, Peter K Frey & Daniel Studer double bass, Frank Rühl electric guitar, Ivano Torre percussion. Ils sont tous excellents musiciens et certains ont une solide réputation internationale. On pense à Paul Hubweber, C-L Hübsch ou Charlotte Hug. Mais ce qui compte ici, c'est la stupéfiante synchronisation des actions, réactions et interactions de cet orchestre qui se transforme en éventail kaléidoscopique des palettes sonores individuelles au moyen de signaux, gestes et autres indications subtilement agencées selon le mécanisme des dominos (!), permettant aux improvisateurs une liberté maximum dans des emboîtements savamment mesurés et paradoxalement peu contraignants. Auto-discipline et lisibilité. Emanem a publié l'album du Domino Concept For Orchestra (Zurich 2001) pour le plus grand bonheur des incrédules. Une pièce d'anthologie, grâce à l'aide d'un institut culturel helvétique.


On retrouve Dirk Marwedel et Marianne Schuppe dans l'Ensemble 2INCQ. pour leur album RHÖN avec un solide échantillon de la vivace scène Rhénane : Joachim Zoepf sax soprano et clarinette basse, Margret Trescher flûte traversière, Hans Tammen guitare et électronique, Ulrich Böttcher électronique, Ulrich Phillipp et Georg Wolf contrebasses, Michael Vorfeld & Wolfgang Schliemann percussions. NurNichtNur 106 02 07, label qu'il faut piocher d'urgence ! 2INCQ. est un modèle du genre à l'instar de Vario 34 où les facettes et l'apport individuel au sein de l'ensemble se déclinent au fil des secondes. Morceaux brefs et deux longues pièces justifient pleinement l'idéal collectif. Un sommet de créativité (quasi inconnu) dans la masse des enregistrements publiés.  

On pourrait aussi évoquer le plus documenté des Improvisers Orchestra, le London (plusieurs cd's chez Emanem et Psi) qui regroupait le Who'sWho de l'improvisation londonienne depuis 1999. En effet, dès 2004/2005 sont apparues des séquences librement improvisées reliant avec une grande cohérence chaque conduction. On distingue à peine la partie "composée/ conduite" dans l'instant et ce formidable orchestre en roue libre. Étonnant ! 
Evidemment, en parlant d'Emanem que pourrions nous dire de (et comment ne pas oublier) Lines un quintet d'une finesse peu commune qui fit même une tournée mémorable en Australie : Phil Wachsmann, Jim Denley, Axel Dörner, Marcio Mattos (au violoncelle!) et Martin Blume : Lines In Australia - Emanem 4075 ? Et le fin du fin : News from The Shed avec John Butcher Phil Durrant Paul Lovens Radu Malfatti & John Russell (Emanem 4121). 
Mais je voudrais finir par deux beaux exemples récents de sextettes dont voici la chronique parue il y a quelques années dans ces lignes.

Almost even further  6 i x  Jacques Demierre Okkyung Lee Thomas Lehn Urs Leimgruber  Dorothea Schurch Roger Turner. Leo Records LR CD 644. 
(publié en décembre 2012)

Chacun de ses six artistes compte parmi ces musiciens exceptionnels sur les épaules de qui peut reposer  en toute confiance les performances les plus risquées, parmi les plus inénarrables de la planète improvisation. Si la réputation de Jacques Demierre (piano), Urs Leimgruber (saxophone), Thomas Lehn (synthé analogique) et Roger Turner (percussion) n’est plus à faire, ceux qui, par exemple, écouteront Okkyung Lee improviser en solo au violoncelle, vont redécouvrir cet instrument sous un jour nouveau. Quant à Dorothea Schurch, c’est une vocaliste très prisée par ses collègues en Suisse et en Allemagne. Solistes réputés, ils sont aussi par conviction et avec la modestie la plus sincère, des partisans de l’aspect collectif de l’improvisation, celle où la voix individuelle sacrifie parfois sa singularité pour se mettre au service du tout. C’est dans cette voie difficile qu’ils nous convient avec almost even further, presqu’un peu plus loin. Presque, parce que la réussite n’est jamais totale, un musicien exigeant restant souvent insatisfait, même pour un détail. Un peu, car dans de tels groupes, le peu est aussi significatif et complexe que le nombre et la profusion. Plus loin, les limites existent pour être dépassées. 6 i x se transforme insensiblement en trio, quartet, quintet et sextet. Chaque improvisateur évolue à une vitesse différente souvent dans une réelle indépendance, créant des espaces pour autrui, intervervant au moment opportun, donnant un réel sens à des gestes simples et des sons singuliers qui se posent avec une belle évidence. Des contrastes, des presques rien appuyés, des murmures, des sons qui se meurent, tout concourt à créer un univers tactile et lisible de bout en bout. Aussi chacun excelle à interrompre ses interventions pour laisser ouvert l'espace sonore, transformé en chantier bruitiste naturel.  Les quatre pièces enregistrées (26:36, 5:52, 18:32, 8:05) s’évanouissent sans que le temps se fasse sentir. On a l’impression que leur musique de chambre puisse revêtir les métamorphoses les plus variées, l’imagination et l’imaginaire individuels se nourrissent et se dilatent au contact les uns des autres. Exemplaire. Fascinant même.

Ensemble : Densités 2008 Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh Bruce’s Fingers BF 135 




Bien qu’il joue nettement moins depuis qu’il s’est établi en France, le contrebassiste – improvisateur – compositeur – chef d’orchestre Simon H Fell est loin de rester inactif sur son label Bruce’s Fingers. Après des années de valse hésitation à propos d’un mix de cet excellent concert, voici, enfin ! , la performance d’Ensemble au festival Densités 2008 publié en Digital. Faute de pouvoir produire en CD ou en LP ses multiples projets et aventures (et celles de ses protégés), SH Fell a recours au digital. À l’aide d’un casque au départ de l’appli I Tunes et avec un son très présent et détaillé, je parcours avec enthousiasme les 40 minutes de cette improvisation collective remarquablement diversifiée, soudée et exploratoire au niveau du travail des sons. Sax ténor – piano – contrebasse – percussions + électronique : on a là les ingrédients parfaits pour ne pas aller bien plus loin que le free – jazz de bon papa à l’américaine (le free free-jazz) ou la free-music tempérée issue de la pratique des conservatoires. En fait, j’ai si peu entendu d’autres enregistrements qui partent si loin dans la découverte des sons avec un groupe d’instruments aussi connotés « jazz quartet ». À l’époque de cet enregistrement, S. H Fell et le pianiste Chris Burn avaient enregistré en trio avec le pianiste Philip Thomas un remarquable opus, The Middle Distance (another timbre at24). Ici, Simon H Fell et Chris Burn se sont joints au saxophoniste John Butcher avec qui C.B. travaille depuis les premières années 80 et au percussionniste Lê Quan Ninh, un improvisateur pointu aussi incontournable et très original. Le musicien électronique Christof Kurzmanncomplète l’équipage. Ce serait sans doute un des meilleurs témoignages de l’évolution du Chris Burn Ensemble, un groupe focalisé sur l’improvisation radicale et le travail sur base de partitions graphiques initié par Chris Burn, si le groupe ne s’intitulait pas Ensemble, tout court. Je laisse libre le fait de savoir s’il s’agit dans les faits du CBE ou si le terme Ensemble est une allusion à celui-ci ou si… sans questionner les auteurs. Finalement, SH Fell me confirme qu’il s’agissait bien du Chris Burn Ensemble, mais que le pianiste a préféré l’appellation Ensemble, sans doute pour souligner qu’il n’aurait pas formulé de marche à suivre. En effet, le seul long titre de l’album, Densités 2008 me semble être une improvisation libre (40:51), même si des mouvements se distinguent au fil de l’écoute : cela pourrait être aussi une composition « très ouverte ». Impossible à déterminer !  Pourquoi fais – je référence au Chris Burn Ensemble ? Chris Burn fut le compagnon alter ego de John Butcher dès leurs débuts vers 1981/82 et son groupe, le CBE,  a compté parmi ses membres, outre Butcher et Burn, des artistes comme John Russell, Marcio Mattos, Jim Denley, Phil Durrant, Matt Hutchinson, Stevie Wishart, Mark Wastell, Rhodri Davies, Nikos Veliotis et Axel Dörner. Plusieurs albums ont été publiés depuis 1990 sur les labels Acta (Cultural Baggage et Navigations), Emanem (The Place et Horizontal White) et Musica Genera (CBE at Musica Genera 2002). Ce fut donc, pour moi, un des groupes à suivre, ne fut-ce que parce que son parcours reflète l’évolution de la scène improvisée libre depuis la cristallisation des radicaux autour du trio Butcher, Russell & Durrant,  Radu Malfatti, etc… dès les années 80 jusqu’au développement d’une autre improvisation (minimalisme, réductionnisme, lower case, EAI) dans les années 2000 (Davies Durrant Wastell Dörner). Certains de leurs enregistrements révélaient une véritable synthèse des préoccupations musicales de cette communauté  en la reliant aux investigations des Gunther Christmann, Alex Frangenheim, etc…Densités 2008 est une pièce d’un seul tenant et sans nul doute un témoignage de première main de la démarche de Chris Burn, un pianiste radical aussi à l’aise à explorer les profondeurs de la table de résonnance, des cordes et de l’armature du grand piano qu’à interpréter Charles Ives ou John Cage ou à mener le travail orchestral avec ses fidèles du C.B. Ensemble. Dans Densités 2008, chacun des participants imprime une trace très personnelle tout en intégrant l’activité collective avec une foi débordante. La circulation des timbres, des gestes, des battements des sons, de l’action se transmet immédiatement entre chaque musicien avec une immédiateté et une énergie peu communes. La présence de Lê Quan Ninh donnne une dimension organique, chamanique et ensauvagée à la dimension plus pointilliste de Butcher et Burn. Je signale un enregistrement similaire avec ce percussionniste : Une Chance Pour L’Ombre avec Lê Quan, Doneda, Kasue Sawaï, Kazuo Imai et Tetsu Saitoh (label Bab Ili Lef). Dans ce contexte collectif, John Butcher est complètement en phase avec ses collègues jouant l’essentiel dans l’instant et en symbiose, oubliant le rôle de soliste conféré au saxophoniste et assumant l’effacement de son style personnel dans le flux des actions sonores (J.B. butchérise à bon escient vers la 25ème minute). Aussi, les loops de Kurzmann étonnent par leur singularité et par la place étrange qu’ils acquièrent dans le champ sonore, intriguant l’écoute attentive. Consciemment, le contrebassiste, Simon H Fell, trace son parcours sans sauter à pieds joints sur les sollicitations faciles, contribuant ainsi à la diversité sonore. Il faut entendre les vibrations de la grosse caisse et le grondement de la contrebasse suivi des murmures de chaque instrument vers la 11èmeminute où chacun propose et l’Ensemble dispose pour reconnaître de bonne foi qu’on s’approche de l’état de grâce. Cet état de grâce ressurgit à plusieurs reprises, l’inspiration ne se tarissant pas. Certains des sons et techniques alternatives sollicitées pourraient composer dans un « herbier » désincarné de type études, mais il y a une vie intense, une grande sensibilité instantanée, des choix très subtils. Cherchez dans Youtube des associations instrumentales et personnelles de ce type avec des personnalités d’envergure de l’improvisation et filmées dans des festivals incontournables, il vous faudra chercher très longtemps pour arriver à trouver quelque chose d’aussi abouti… Si les albums du C.B.E. contenaient plusieurs compositions différentes développant différentes idées, Densités 2008 concentre et exemplifie la démarche de ces artistes en une seule pièce, unique, monolithique et aboutie, point culminant d’une aventure limitée à un seul « set » de festival. Comme s’ils avaient trouvé la meilleure voie d’une seule voix. C’est tout ce qu’il reste à faire : investiguer, gratter, frotter, comprimer la colonne d’air, pincer les cordes du piano, faire gronder celles de la contrebasse en imprimant une cadence, un mouvement, des ondulations, des accents quasi-identiques que ce soit avec la grande cymbale pressée sur la peau de la grosse caisse horizontale et frottée avec un archet, ou un autre archet faisant gronder les fréquences de la contrebasse et les lèvres pinçant le bec avec fureur  la colonne d’air ou faisant à peine vibrer l’anche, alors que la table d’harmonie chavire dans un maelström de timbres, de bruissements et de vibrations piqueté par les giclées électro. Non – idiomatique ?? Oui, sans doute. J’ai réécouté cette remarquable tranche de vie plus d’une dizaine de fois au casque sans passer le contenu via l’ampli dans les haut-parleurs, car je suis obligé alors de faire reposer le poids de mon MacBook Air sur la platine vinyle, ce qui n’est pas recommandé. Je me force ainsi à suivre tous les détails de cette musique au casque et à essayer de vous narrer une partie du menu de leur superbe cheminement en tapant sur le clavier. Une de mes meilleures expériences d’écoute de ces dernières années.
Carl Ludwig Hübsch me signale l'Ensemble X (Red Toucan) http://www3.sympatico.ca/cactus.red/toucan/   que je n'ai pas encore écouté.
Mais avec un tel personnel, vous conviendrez que cela doit être très intéressant. 
Carl Ludwig Hübsch – tuba / ensemble initiator / catalyst
Nate Wooley/Nils Ostendorf – trumpet
Matthias Muche – trombone
Xavier Charles/Markus Eichenberger – clarinets
Dirk Marwedel – extended saxophone
Eiko Yamada – recorders
Angelika Sheridan – flutes
Philip Zoubek – piano
Christoph Schiller – spinet
Nicolas Desmarchelier – guitar
Tiziana Bertoncini/Harald Kimmig – violin 
Martine Altenburger – violoncello
Ulrich Phillipp – double bass
Uli Böttcher – electronic
Olivier Toulemonde – objects
Michael Vorfeld – percussion 

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