samedi 20 janvier 2018

Nicolà Guazzaloca Szilard Mezei & Tim Trevor Briscoe/ Simon Rose Willi Kellers Jan Roder / Vinny Golia John Carter Bobby Bradford & Glenn Ferris / OXYOQUET by Milo Tamez / Paul Dunmall Matthew Shipp John Edwards Mark Sanders / Ulrike Brand & Olaf Rupp

Exuvia  Szilard Mezei Tim Trevor-Briscoe Nicolà Guazzaloca FMRCD456-817

Le pianiste Nicolà Guazzaloca, en solo ou avec ses deux potes Tim Trevor-Briscoe (saxophones et clarinettes) et Szilard Mezei (violon alto) multiplie les albums sur quelques labels italiens (Amirani, Aut et Setola di Maiale) au point que sa musique enregistrée est presque forcée de transhumer en Grande-Bretagne par le truchement de l’incontournable label F.M.R. , lequel déborde d’une telle d’activité que son site web n’indique plus les récentes parutions mises en vente par les musiciens eux-mêmes ou quand on s’adresse à Trevor Taylor directement. Mais je comprends bien l’urgence des musiciens à vouloir communiquer leur musique au plus vite. C’est un superbe album d’improvisation à haute teneur mélodique, intense dans ses dialogues… La complexité et la diversité des échanges virtuoses des trois musiciens sont confondantes. Esthétiquement parlant, les amateurs pointus de Berlin, Paris ou Londres vous diront que cette manière date un peu. Mais on s’en fout, en fait. D’abord, il a fallu attendre d’arriver dans les années 2000 pour entendre un tel altiste (VIOLON ALTO) atteindre le niveau musical et instrumental de Carlos Zingaro ou Phil Wachsmann sur un instrument nettement plus requérant et très différent pour ses possibilités timbrales plus étendues, plus affolantes. Avec Mat Maneri, Charlotte Hug, Ernesto Rodrigues, Benedict Taylor. Szilard Mezei en révèle le suc, la substantifique moëlle, …fabuleux ! Il affirme même son style personnel en pizzicato (duo avec la clarinette, par exemple). D’autre part, c’est la grande variété des modes de jeux dans le flux des émotions qui rend ce trio véritablement fascinant. Il y a bien un parti-pris expressionniste dans certains passages de ce concert à la SPM Ivan Illich du 27 juillet 2015, sans doute par empathie pour le public local, lequel ne cherche pas à distinguer « free » et « non idiomatique ». Mais cet aspect énergétique est remarquablement balancé par les détails subtils et la signification, les intentions profondes exprimées dans l’instant, ces histoires improbables racontées avec conviction, une approche lunaire, chambriste, intimiste. Il y a tellement de post free « free-jazz » (free-jazz entièrement improvisé – sans compositions) avec l’inévitable configuration batterie, contrebasse et souffleur(s) qu’on ne va pas bouder notre grand plaisir d’écouter un tel trio anches – violon alto – piano. Figurez-vous que Tim Trevor-Briscoe, de nationalité britannique et résident de Bologne, est un inconnu dans la scène anglaise qu’il semble méconnaître et qu’on ne lui connaît aucune autre affiliation en dehors de son intense partenariat avec le pianiste Nicolà Guazzaloca. Celui-ci est un des principaux animateurs de la vie musicale improvisée à Bologne et sans nul doute un des grands pianistes de la génération suivante des Van Hove/ Schweizer/ Schlippenbach en compagnie de Agusti Fernandez, Sten Sandell et cie… De l’improvisation libre de haute qualité , assumée, vivifiée.

New World Simon Rose Willi Kellers Jan Roder FMRCD464-1117

Un nombre croissant de musiciens improvisateurs, qu’ils soient britanniques, portugais, allemands, autrichiens, italiens, confient leurs enregistrements au label F.M.R. Voici Simon Rose, un as du sax baryton et aussi altiste résident à Berlin, en compagnie du percussionniste Willi Kellers, connu pour son travail avec les saxophonistes Ernst-Ludwig Petrowsly, Thomas Borgmann, Peter Brötzmann et le pianiste Keith Tippett, et du bassiste Jan Roder, un compagnon de route de Rudi Mahall, Alex von Schlippenbach, Axel Dörner… Je dois dire qu’à la longue je suis un peu lassé de la formule instrumentale sax – contrebasse – batterie, un véritable lieu commun, même si elle nous a occasionné bien des merveilles. C’est heureusement le cas ici : New World contient des morceaux intéressants, envoûtants et complètement improvisés dans l’instant. Rien d’étonnant pour qui suit à la trace le saxophoniste. Récemment, il a défrayé la chronique en duo avec deux pianistes : Edith’s Problem avec Deniz Peters (Leo) et Ten Thousand Things avec Stefan Schulze (Red Toucan). Des œuvres magnifiques, subtiles, physiques et intransigeantes. L’art de marier le cri primal et les subtilités de la musique de chambre. New World commence très fort avec une puissance incroyable et un souffle énergétique extrayant avec force les harmoniques du gros tuyau de cuivre, de sa boucle imposante et du gros bec qui demande au saxophoniste un cœur gros comme çà pour en faire vibrer la colonne d’air de manière aussi déchirante. Willi Kellers est un subtil polyrythmicien avec une qualité de frappe et une lisibilité qu’on perçoit bien grâce à la prise de son exceptionnelle. Un véritable batteur free avec une identité propre qui sait varier les effets et utiliser ses accessoires avec subtilité (sonnailles, sanza, cloche etc). Le bassiste agrippe les cordages avec une facilité qui lui permet de faire vibrer l’épaisseur de l’instrument dans toute sa splendeur. Chacun des sept morceaux a une orientation propre, une cadence bien distincte et un développement qui le distingue indubitablement du précédent ou du suivant. Quatre morceaux dans les cinq minutes, trois respectivement de sept, dix et quinze minutes. Bien que Simon Rose soit crédité sax baryton et alto, c’est uniquement au sax baryton qu’il étire le ruban de ses trouvailles, humeurs, sonorités, et ses boucles grasseyantes en souffle continu, créant un univers personnel complètement en phase avec ses deux partenaires. Les amateurs de power free-jazz brötzmannniaco-gustafssonistes trouveront ici un trio plus qu'à la hauteur. Les trois musiciens transcendent cette approche musicale avec un style original. Bravo pour ce bel album qui sort le free « free-jazz » hors de l’ornière dans laquelle il a tendance à se complaire. Un monde neuf.


Vinny Golia Wind Quartet – John Carter – Bobby Bradford – Glenn Ferris . Live at The Century Playhouse Los Angeles 1979. Dark Tree DT(RS)08.

Dark Tree publie des albums fignolés et passionnants au compte-goutte. Ce Wind Quartet de Vinny Golia est le deuxième album d’archives de concert mettant en valeur John Carter et Bobby Bradford. Le NoU Turn Live In Pasadena 1975 de leur Quintet publié en 2015 dans la Roots Series de Dark Tree est un de leurs deux meilleurs albums (avec Tandem /John Carter & Bradford duo – Emanem 2CD). Nous sommes alors en 1979 dans une phase créative du jazz contemporain d’alors. La première vague du free jazz des années 60 a remis en question le rythme, l’harmonie et le rôle des instruments dans le groupe avec Cecil Taylor, Sunny Murray, Albert Ayler etc… S’ensuit l’éclatement du combo conventionnel  « souffleurs – piano – basse – batterie » : les musiciens les plus avancés et audacieux explorent les formes en solitaire comme Barre Philips et son Journal Violone (Music Man 1968) . Anthony Braxton joue et enregistre en solo « absolu » (For Alto 1968)  au saxophone alto suivi par Steve Lacy et Roscoe Mitchell, Paul Rutherford et Albert Mangeldorff au trombone, Evan Parker et Lol Coxhill. Ou en duo : Albert Mangelsdorff and Friends (MPS). Duos de souffleurs : Marion Brown et Leo Smith, Joseph Bowie et Oliver Lake, Anthony Braxton et George Lewis. Des guitaristes d’avant garde explorent leurs instruments en solo : Derek Bailey, Hans Reichel, Eugene Chadbourne, Roger Smith etc… ou en duo : Bailey avec Evan Parker et Braxton ou le batteur Han Bennink. Percussionnistes en solo : Bennink, Andrew Cyrille, Tony Oxley. Duos de contrebasses de Barre Phillips et Dave Holland ou Beb Guérin et François Méchali. Sam Rivers enregistre en duo avec David Holland (IAI), Lester Bowie en duo avec Philip Wilson (Duets IAI),  Steve Lacy avec Andrea Centazzo, Jimmy Giuffre avec Paul Bley et Bill Connors. Bien sûr les échanges exponentiels de la Company de Derek Bailey. Mais aussi le World Saxophone Quartet (Hemphill Lake Murray Bluiett) et le Rova Sax Quartet. Le panorama sonore et musical des Creative et/ou Free Improvised Musics s’agrandit et s’enrichit et fascine musiciens et auditeurs, prolongeant le travail pionnier de Jimmy Giuffre avec ses trios sans batterie. C’est dans ce contexte d’intense renouvellement de formes et de conceptions musciales qu’il faut appréhender ce magnifique Vinny Golia Wind Quartet, interprétant et improvisant les remarquables compositions du souffleur multi-instrumentiste. Les notes bien documentées de Mark Weber retracent le parcours de ce peintre connu pour ses pochettes (Dave Holland/Barre Phillips, Joe Henderson) et qui faisait jouer des improvisateurs lors de ses expositions en interaction avec ses tableaux et leur dynamique dans l’espace. Vinny Golia apprit à maîtriser les différentes flûtes, clarinettes et saxophones, car il eut à apporter fréquemment une couleur supplémentaire dans plusieurs orchestres avec un piccolo, un sax sopranino, une clarinette basse ou un baryton, etc... En un temps record, il est devenu un excellent instrumentiste capable de jouer l’ensemble des woodwinds avec un professionnalisme impressionnant, une justesse et une agilité surprenantes. À défaut peut-être d’acquérir une voix très originale à l’instar des Ornette, Braxton, Roscoe Mitchell, Steve Lacy, John Carter ou Evan Parker. Mais ce qui compte surtout dans son travail, c’est l’excellence et la diversité sonore de ses orchestres et compositions pour improvisateurs. Et dans ce domaine, Vinny Golia est un artiste exceptionnel. Pour preuve, ce merveilleux quartet : Bobby Bradford au cornet, John Carter à la clarinette, Glenn Ferris au trombone et lui-même  aux différentes anches et flûtes selon les morceaux : #2 : flûte en Do et sax baryton, Views : sax baryton, Chronos I : piccolo et clarinette basse, Chronos II : clarinette basse et  flûte alto, Victims : flûte alto. Musique de chambre mouvante pour instruments à vents dans laquelle une remarquable variété de mouvements et d’événements sonores, de thèmes complexes et d’improvisations simultanées des « solistes » autant mélodiques que texturales empruntant des voies parallèles, s’enchaînant avec aisance et une extraordinaire lisibilité, avec passages en solitaire, duos … élégiaques, enlevés, sereins, enfiévrés, introvertis, expressifs, … Une West Coast évoquant les expériences de Shorty Rogers et Jimmy Giuffre dans une dimension nouvelle, libérée, évitant cliché, routine et cette linéarité lassante et prévisible de la succession des thèmes, solos, breaks et codas qui ont fait préférer l’improvisation libre radicale aux sessions free cadrées du label Black Saint avec souffleurs, basse, batterie à une génération de mordus du free-jazz. Dark Tree n’a pas tort de produire des albums de ce genre seulement tous les deux ans : Wind Quartet peut être écouté et réécouté à plusieurs reprises, car il recèle une multitude de moments précieux et des recoins qu’on est surpris de découvrir à chaque audition. Un album en tout point remarquable et sûrement un point fort de la discographie de chacun des artistes.

OXYOQUET El Volcàn Silencioso Piezas en Cadencia I-XII Milo Tamez Amirani AMRN 48

Comme souvent chez Amirani voici un produit super préparé avec notes de pochette fournies nous informant avec force détails de la genèse, du développement et des inspirations du projet, un Open Work Composed Improvisation For Extended/Prepared Drum Set / Real Time Electronics / Soundscape / Video Art. Dans ce texte de présentation très dense, le don d’observation, la poésie, l’exégèse musicologique et la précision technologique se rejoignent. Le percussionniste mexicain Milo Tamez, originaire du Chiapas, a conçu, exécuté et produit cette œuvre pour percussionniste solitaire, mûrie durant deux années (2013-15),  avec une remarquable interaction avec son propre  traitement électronique en temps réel à laquelle s’ajoutent des soundscapes. On pourrait très bien imaginer l’art vidéo tant sa musique est expressive et excellemment réalisée. D’un point de vue technique (rendu sonore, dynamique, précision, haute qualité), l’enregistrement et son contenu sont véritablement à la hauteur d’un projet aussi ambitieux qui demande une préparation et un savoir-faire qui dépassant la virtuosité peu ordinaire du percussionniste. Un artiste puissant au style original dont le jeu complexe et l’articulation des frappes sera appréciée par ceux qui suivent Milford Graves, Tony Oxley, Paul Lytton ou Pierre Favre, même si son travail est nourri de l’expérience « contemporaine ». Il faut noter l’utilisation d’accessoires accordés en bois (woodblocks, marimba) qui apportent une coloration caractéristique à sa batterie préparée et étendue. Milo Tamez a très bien assimilé comment marier l’électronique et la percussion « nue » et acoustique, et cela à deux niveaux : d’une part les frappes et le toucher semble transformé par son installation (la technique d’enregistrement favorise la résonance) et d’autre part, son système extrapole les sons instrumentaux en formant des agrégats flottants en sympathie avec les soundscapes. Certains de ceux-ci nous font parvenir des échos de la jungle, de l’eau qui coule ou des oiseaux dans le feuillage. La profusion d’éléments sonores et les pulsations foisonnantes qui surgissent tout au long de ses douze Cadencias donneront peut-être le tournis à certains auditeurs : la Partie 4 Cadencias X – XII devient à un moment endiablée, voire paroxystique. Peut-être son dispositif électronique injecte-t-il des sons percussifs qui s’ajoutent au phrasé vertiginieux qui développe de manière insistante et intrigante un motif rythmique central.  Il aurait pu se contenter de limiter cette œuvre à la percussion et à l’électronique sans ajouter les paysages sonores. Mais l’intention de l’artiste est d’inscrire son œuvre dans un lieu, un paysage, une culture, une géographie, celles du Chiapas et du peuple Totzil, célébré par Cecil Taylor (Totzil Totzil Leo Rds). Et ces soundscapes font sans doute le lien. La musique, même si elle préparée minutieusement, a cette aura instantanée, excitante du jazz d’avant-garde vivace et de la musique improvisée conséquente.  Pour introduire et conclure deux courts paysages sonores. Sans nul doute une des meilleures réalisations d’Amirani.

Paul Dunmall Matthew Shipp John Edwards Mark Sanders Live in London FMRCD445-0517

Astablieft Mossieu’ ! Potferdomme ! Ça est bien un des plus grands titans du saxophone. Paul Dunmall ! DUNMALL NUMBER ONE ! Même si la qualité de l’enregistrement de ce concert du 12 février 2010 au Café Oto est moyenne, Dunmall c’est un peu comme Coltrane et les albums pirates des tournées du géant trop tôt disparu. Il faut les écouter quasiment tous, une centaine au moins pour se faire une idée de quoi il est capable. ! Énorme saxophoniste surpris au ténor en compagnie d’un pianiste puissant et tellurique, Matthew Shipp, et les deux farfadets de la « section rythmique », la paire inséparable de John Edwards et Mark Sanders. Cela vole, déménage, crépite, explose ou bien s’élève majestueusement.  Boucles et volutes tendues vers l’infini, puissance intense et incendiaire du son, le souffle dunmallien est sans équivoque : il évoque comme personne le Coltrane des albums Transition, Sun Ship, First Meditations, Interstellar Space et Expression, avec de temps en temps des réminescences d’autres saxophonistes. Je possède un enregistrement d’il y a plus de vingt ans où c’est le Sonny Rollins d’ East Broadway Rundown qui affleure. Dans un autre, on croit entendre un hybride de Sam Rivers et Jimmy Giuffre, mais on identifie clairement le souffleur. Sous des dehors bonhommes, le saxophoniste est démoniaque. Comme Braxton ou Evan Parker, il est capable de tout ! Et son style personnel est extensible à souhait, mais reconnaissable entre mille quelque soit le mood de l’instant... et quelle diversité de moods. On peut donc dire que Dunmall est un des plus grands saxophonistes du jazz toutes époques confondues. Je n’ai jamais entendu un zèbre pareil au ténor capable de réunir aussi intelligemment les expériences de ses prédécesseurs avec une telle inspiration (Coltrane, Rollins, Joe Henderson, Evan Parker, Sam Rivers, Hank Mobley, Joe Farrell, Pharoah Sanders) en les transcendant de manière aussi puissante, naturelle. Et cette insistance à publier les enregistrements les plus improbables : ses enregistrements réunissent dans une foire complète les chefs d’œuvre les plus éblouissants et les expériences les plus diverses avec sax soprano, flûtes, clarinettes et bagpipes. Aux bagpipes, plus que çà tu meurs ! Pour ceux qui le connaissent, l’homme est aussi simple dans la vie qu’il est follement généreux en musique. Absence totale de prétention et modestie dans ses rapports avec autrui.
Revenons à l’album. Set One donne toute la gomme. Set Two commence avec Matthew Shipp qui joue dans les cordes du piano, Edwards col legno et Sanders faisant vibrer le métal sur les peaux ou griffant ses cymbales devant un Dunmall observateur. De cette situation statique, les quatre musiciens construisent un univers sonore qui s’étale progressivement et naturellement vers un climat plus tendu drivé par l’archet frénétique du bassiste. Si la première partie offrait un exutoire au souffle conquérant de Dunmall, la deuxième partie est une belle construction collective : le pianiste et le saxophoniste s’échangent leurs réflexions les plus claires au plus proche l’un de l’autre. Le pianiste se lance dans un solo emporté par la multiplication des pulsations et des roulements puissants et dynamiques de la batterie soutenus par le coup de patte caractéristique d’Edwards sur les cordes de sa contrebasse. Le piano s’envole un moment et le saxophoniste retourne au turbin articulant puissamment les notes les plus écartées de manière de plus en plus mordante, soulevé par le drumming extraordinaire de Sanders qui le pousse à fond. Je ne vous dis pas ! Mais ils relâchent la tension et décélèrent  pour un échange où le pianiste se fait entendre clairement et le saxophoniste investigue des intervalles bien choisis avec des accents qui n’appartiennent qu’au (free) jazz authentique. Après une vingtaine de minutes à ce régime, les musiciens persévèrent encore plus d’un quart d’heure traçant la route sinueuse et accidentée d’un concert d’anthologie.

Shadowscores Ulrike Brand & Olaf Rupp Creative Sources CS368cd


Reçu cet album, il y a un an de Creative Sources. N’arrive pas à suivre leurs parutions. Donc chronique tardive, sorry ! Deux univers différents s’interpénètrent, deux improvisateurs dialoguent. Olaf Rupp a développé une approche très intéressante de la guitare électrique avec une virtuosité qui lui permet de faire sens dans les moindres nuances et détails de son jeu en conjonction avec les techniques alternatives de la violoncelliste Ulrike Brand. Le guitariste déborde d’inventivité et de sonorités, et utilise l’ensemble de sa palette avec une aisance confondante, passant d’une approche sonore à une autre, souvent très différente, au cours d’un même morceau avec une belle cohérence. Une sorte de self-control. Improvisation relativement distanciée, jouée avec une grande clarté et une multiplicité d’intentions remarquablement coordonnées. La violoncelliste se concentre successivement sur des idées motifs de jeu avec application et un sens logique de leur développement. L’album du duo est très bien enregistré et les techniques utilisées pour ce faire conviennent parfaitement à leur musique. Duo tout à fait remarquable qui renouvelle constamment techniques, sonorités, idées. Musique un peu froide diront certains, mais qui s’anime et se réchauffe au fil des plages.  Ulrike Brand fait partie de ces innombrables improvisateurs allemands qui jouent à un haut niveau de qualité d’inspiration et de professionnalisme. Si j’apprécie beaucoup le travail de guitariste d’Olaf Rupp pour sa très haute qualité sans en être un fan absolu, je dirais que nombre de guitaristes improvisateurs qui jouent avec l’amplification, pédales d’effets et multiplient les techniques, doivent vraiment jeter une oreille sur son travail hyper-fignolé, lequel coule de source. Rien à voir avec le trio follement ludique de Weird Weapons avec Rupp (acoustique), Tony Buck & Joe Williamson (Emanem 4119 et Weird Weapons 2 Creative Sources CS197cd) qui décrochait les oreilles avec un parti-pris répétitif hypnotique.

jeudi 4 janvier 2018

Ivo Perelman Matthew Shipp & Nate Wooley/ Paul Hubweber/ Trevor Watts Veryan Weston Alison Blunt & Hannah Marshall/ Hopek Quirin Anton Mobin/ Audrey Chen & Richard Scott

Philosopher’s Stone Ivo Perelman Matthew Shipp Nate Wooley. Leo Records 



La Pierre du Philosophe. Sur l’île de Chios, face à la mer et la presqu’île turque de Çesme qui protège le golfe de Smyrne, assis sur le sable, un énorme rocher fascine le regard lorsqu’on quitte la ville vers le nord. La Daskalopetra, le rocher mythique où le poète Homère réunissait ses élèves et auditeurs pour les emmener dans les voyages dérives d’Ulysse et les aléas des guerriers Hellènes, Troyens, Anatoliens au bord de la nuit des temps, semble réunir toujours les songes des poètes. Ceux-ci à l’appel du saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman parlent une autre langue, celle de l’imagination qui secoue le cheminement habituel de la musique. Nate Wooley, trompettiste devin et créateur de son propre chant, indique une voie, trace des signes que le saxophoniste déchiffre, conjure, soumet à la déraison alors que le clavier soulève des pans de basalte sous les flots et un ciel bleu pur qui permet, une fois perché sur le Pélinéon, sommet de l’île, de distinguer la plage où la poétesse Sapho quitta Lesbos et où se massent aujourd’hui les poétesses et leurs amantes. C’est une nouvelle histoire que raconte Ivo Perelman dans la sixième partie, déchirant le son, pinçant le bec, étirant et tirebouchonnant les notes en écho du phrasé  méthodiquement désarticulé de son partenaire lequel évoque brièvement Don Ayler dans la septième partie. Implosions ténébreuses et aigües de la colonne d’air, ellipses lunaires, timbres chauds et vocalisés, pistons relâchés, lèvres sursautant sur l’embouchure, bruissements de l’air le bocal assourdi, mâchonnements et morsures du bec et de l'anche chauffés au soleil,… Cela fait songer que le Sud de Chios est le domaine du mastiko, l’antique pâte à mâcher, obtenue avec la résine de la lentisque, une industrie trimillénaire.  La  pâte à chiquer de la lointaine antiquité et des civilisations qui se sont succédées jusqu’à ce que le chewing-gum ne la supplante au moment exact où le jazz s’est envolé dans les sphères de notre inconscient pour fusionner avec la poésie surréaliste automatique et l’action painting. Ivo, le peintre, donne l’impression qu’il mâchouille, rumine, chique son improvisation. Bref, il joue d’une manière telle comme on ne l’a jamais entendu auparavant, comme s’il créait un nouveau langage et suivait une nouvelle piste, par réaction aux sons du trompettiste. Piste qui mériterait d’être poursuivie, sans doute en duo intégral. Partie 8. Une exploration éperdue des sons intimes, bruissements neufs et essentiels, observée placidement par Matthew Shipp  qui la balise d’accords isolés, noyés dans les silences interrogateurs. C’est une page nouvelle pour le saxophoniste qui, soudain se tait et écoute les timbres inouïs du trompettiste. Leurs fanfares explosées rappellent de très loin les cadences trompette – sax ténor de notre jeunesse, les subliment, les transportent sous le soleil, sur les galets au bord des flots, entre les figuiers de barbarie qui se dessèchent dans l’été brûlant au bleu intense.

Paul Hubweber ‘s 213. CD illustré autoproduit à 50 copies livret de 18 pages.

Une sorte de témoignage du parcours improbable du tromboniste Paul Huweber, le premier PA de PAPAJO, mythique trio trombone – contrebasse – percussions, groupe toujours en activité réunissant Paul Lovens et John Edwards. En couverture, son portrait coloré rouges-blancs avec lunettes noires par Brele Scholz, l’artiste qui partage sa vie. Illustrées pêle-mêle et dans le désordre au gré des 18 pages intérieures du livret, 18 plages faites maison offrant un panorama presqu’exhaustif des pratiques et envies du musicien où figurent deux transcriptions pour trombone de l’Allemande G-dur et de la Sarabande de la suite pour violoncelle N°1 de J.S. Bach jouées avec une aisance décontractée, un quintet de trombones assez aérien en multipistes, du doo-wop zappaïen chanté à la guitare, le trio PAPAJO en action (extraordinaire document), une chanson personnelle chantée en allemand…. folklorique (!), une autre jouée au trombone, une suite de jazz modal du meilleur effet qu’il accompagne à la guitare en re-cyclant un thème de Jabbel Jablonski, un autre trio avec basse (Joascha Oetz) et batterie (Jens Dueppe) paraphrasant Michelle de Lennon-McCartney…. réminiscence de Mangelsdorff.  Pour conserver et développer son exceptionnelle maîtrise de l’instrument dans l’improvisation, Paul Hubweber a pratiqué plusieurs styles de musique et cette anthologie illustrée facétieuse montre bien que cet improvisateur au parcours très sérieux (une caractéristique de la scène improvisée allemande) ne se prend pas la tête dans la vraie vie. Un tromboniste essentiel de la scène internationale de l’improvisation. 

Veryan Weston Trevor Watts Alison Blunt Hannah Marshall Dialogues with Strings Live at Café Oto in London Fundacja Sluchaj! Listen Foundation FSR 09 2017

J’avoue que je suis un fan de Dialogues, le duo interactif de Trevor Watts et de Veryan Weston, respectivement sax alto et soprano et piano, dont j’ai écouté et réécouté les enregistrements avec autant de passion que pour Sonny Rollins au Village Vanguard ou que pour les Sonates de Bach pour violon et clavecin. Veryan a souvent collaboré avec la violoncelliste Hannah Marshall dans trois trios (soit avec la violoniste Sakoto Fukuda, la saxophoniste Ingrid Laubrock et le violoniste Jon Rose). Comme Hannah travaille souvent avec la violoniste Alison Blunt au sein de l’excellent trio Barrel, rien d’étonnant de retrouver ces musiciens sur une même scène. J’ajoute encore que toutes les deux m’ont émerveillé dans un enregistrement avec Paul Dunmall, Neil Metcalfe et Phil Gibbs, I Look at You, où leur empathie et leur musicalité sont remarquables.
Jouer en quartet piano, saxophone, violoncelle et violon est un sacré challenge. Je m'explique.
La musique du duo Dialogues est une réussite très convaincante si j’en crois les trois concerts auxquels j’ai eu le plaisir d’assister et les cinq albums publiés chez Emanem, Hi4Head, FMR et forTune, avec une préférence pour l’épique double cd Dialogues in Two Places enregistré en concert au Canada. Quand le batteur Mark Sanders et le bassiste John Edwards s’ajoutent au duo, cela crée une belle dynamique. Ces Dialogues With Strings sont un beau témoignage de quatre musiciens/ musiciennes qui s’essaient à créer un univers aussi cohérent qu’aventureux sans pour autant parvenir à l’équilibre merveilleux et la cohérence du Duo Dialogues, ni du trio à cordes Barrel auxquelles les deux dames participent. Et aussi du magnifique Trio of Uncertainty de Veryan Weston avec Hannah Marshall et Sakoto Fukuda qui est un must du genre (Unlocked / Emanem). Cette approche de la musique improvisée, où le développement mélodique, l’interactivité et la construction musicale joue un rôle prépondérant, demande une véritable lisibilité de chaque instrument. L’interactivité intense entre le pianiste et le saxophoniste crée une tension spéciale dans le jeu de chacun quand ils jouent en duo. Une architecture s’établit, une imbrication spéciale, une angularité multiforme. L’absence d’autre instrument nous fait goûter intégralement leurs qualités de timbre et la dynamique dans l’espace et le temps. A quatre, il y a une densité instrumentale et cela crée inévitablement des problèmes par rapport à cette fameuse imbrication du point de vue de la lisibilité et d’une forme de logique. Chaque instrumentiste  doit tenir compte de paramètres différents selon qu’il se réfère à un de ses collègues : par exemple le pianiste par rapport aux deux cordes ou au saxophone. Pour mon unique plaisir d’écoute, j’avoue préférer leurs enregistrements en duo (Dialogues) ou en trio (Barrel ou Unlocked). On peut estimer que Dialogues with strings est moins abouti. Mais la pratique de la musique improvisée libre et son but ne vise pas seulement la réussite «maximum » d’une entreprise, mais aussi de poser des questions et chercher des réponses, parfois en vain, parfois en créant de belles surprises. L’improvisation collective comporte ainsi des changements de direction inattendus. Les cordes s’évadent et cherchent un point d’équilibre. Les options de jeu se multiplient et cela nécessite pas mal de perspicacité pour sentir comment jouer instantanément. Un véritable labyrinthe ludique se fait jour. Les musiciens développent des phrases musicales mélodico-rythmiques en faisant fluctuer le timbre de l’instrument pour exprimer une émotion, particulièrement la violoniste Alison Blunt qui dévoile une belle sensibilité microtonale. Le lyrisme de Trevor Watts et son articulation sans pareille coule naturellement et trouve un écho dans le travail de la violoncelliste, elle-même transfigurée, semble-t-il par son expérience avec Weston et Jon Rose dans le projet Temperaments. Il ne s’agit pas du tout de l’exploration de timbres et de textures ou de recherches de sonorités inédites, démarche sans doute plus radicale  et plus ouverte qui permet aussi de mieux créer une empathie, car l’improvisateur a une plus grande marge de manœuvre pour sélectionner les sons les plus compatibles. Ici, il faut faire se croiser les lignes, les motifs mélodiques, les tonalités, les accents, les pulsations. Chacun racontant une histoire en se souciant de ne pas se dédire de celle des autres ou de devenir redondant. Un casse-tête !  Comme ces quatre musiciens évoluent comme des solistes à part entière sans aucune hiérarchie et organisation préétablie, ils assument les difficultés inhérentes à l’entreprise avec force conviction, inventivité et beaucoup de bravoure. Un intense angularité ou un relâchement élégiaque : on décolle dense un moment et subitement on musarde en douceur. Soudain, le pianiste rebondit sur les touches cristallines inspirant des cadences diversifiées aux trois autres. Une écoute multidirectionnelle s’établit à plusieurs niveaux, chacun vient à réagir aux propositions de l’un ou de l’autre. Les idées peuvent fuser de toutes parts et chacun doit revoir sa copie à tout instant. Les musiciens posent des questions et tous essaient de trouver des solutions instantanées… Il faut vraiment réécouter pour mesurer la plénitude de cette suite instrumentale et en découvrir la colonne vertébrale. Avant tout une gageure ambitieuse et qui pourrait friser le verbiage pour certains auditeurs, l’expérience est vraiment intéressante et montre bien qu’il s’agit d’improvisateurs de haut vol. Il n’y a pas de gloire à vaincre sans difficultés. Donc, bravo !!

Hopek Quirin Anton Mobin sauvages innocents middle eight recordings AABA09

Il faut vraiment écouter cette musique au casque pour identifier les sonorités respectives d’Hopek Quirin et d’Anton Mobin crédités respectivement : bass, effects, microcassettes et modulable pocket chamber. Basse électrique, je suppose. Le titre sauvages innocents et les titres de chaque morceau sont orthographiés en alphabet phonétique. L’approche sonore semble, au départ, noise un peu épaisse, mais en se concentrant, on l’entend fourmiller de détails provenant de la modulated pocket chamber. Ça craquotte de partout, des sons bourrés de parasites, frottements infimes qui font sursauter les fréquences. Témoignage d’un art sonore vif et sans concession, statique et fluide à la fois. Après deux morceaux, on aurait aimé plus de lisibilité et de variations dans le débit et la dynamique. Mais ce n’est que partie remise, dès le troisième morceau les bourdonnements enflent, d’autres couches se révèlent, cela délire, secoue, s’entrechoque, s’épanouit… un voyage incertain se prépare, cela bouge dans tous les sens vers un bref freinage de la bande sonore.
Quatrième morceau : encore plus intéressant ! Les efforts deviennent de plus en plus mouvants, fébriles… Chaque plage contribue à diversifier la palette, la dynamique…Anton Mobin se veut expérimental, son instrument qu’il a fabriqué lui-même donne à cette impression. Ses trouvailles via la chamber sont surprenantes et à mon avis les vibrations sonores qui en émanent auraient tout à gagner plongées dans plus de silences à certains moments pour que leurs crêtes, glissements et aspérités puissent être mieux perçues. Leur modulation revêt un véritable intérêt, gommé par les émissions sonores continues et leur stratification. Si l’atmosphère chargée se fait menaçante, on peut imaginer qu’un foehn réparateur puisse venir éclaircir les perspectives à un moment. De véritables artistes bruitistes avec un solide potentiel.

Hiss and Viscera Audrey Chen & Richard Scott Sound Alchemy SA004

Voix d’Audrey Chen et synthé modulaire de Richard Scott. Une musique sombre, déchirante, hantée. Les sons mystérieux de Scott et la voix ensorcelée de Chen. C’est un excellent duo où les deux artistes font leur chemin en se complétant sans se suivre, suivent des voies écartées qui se perdent dans les brumes pour ressurgir avec une belle évidence. Le gosier s’enfièvre et se contorsionne ou un filet de voix s’éloigne par dessus les fréquences rares du synthé modulaire de cet apprenti sorcier plongé dans le fatras improbable de ses câbles colorés et ses fiches, rizhome des sons quasi-imaginaires, mais pourtant bien réels. Musique de rêves ou de cauchemars, aussi concrète et réelle qu’abstraite et éphémère. Viscera : ça vient des tripes. Écoute à recommander. Si Audrey Chen est une vocaliste remarquable qui utilise les extrêmes expressifs de la voix humaine avec un réel talent, veuillez-vous reporter à mes précédentes chroniques pour ma description du travail singulier de Richard Scott, un incontournable de l’électronique improvisée. 

Mise au point avec les producteurs et artistes pour qui j’ai le plus profond respect.

Mise au point avec les producteurs et artistes pour qui j’ai le plus profond respect.
En effet, j’ai un profond respect pour tous ceux qui tentent ou réussissent à s’exprimer dans le domaine (ou les domaines) de la musique improvisée (radicale) et collatérales (jazz plus ou moins libres, variante électronique, composition alternative, etc…). Cela représente un travail intense de la part des musiciens, du producteur et des collaborateurs, d’un investissement coûteux, et pas mal d’amour et de passion. Je reçois des albums, principalement des compact discs, d’un peu partout. Souvent en provenance d’artistes qui pratiquent une musique assez ou très semblable à la mienne : la musique improvisée libre, celle que Derek Bailey a « baptisé » (un peu malencontreusement) de non-idiomatique. Mais, aussi des choses trop éloignées d'un point de vue formel. Par exemple, deux albums de "free" convenus avec un improvisateur "free" "intéressant" dans un cadre rythmique régulier relativement conventionnel avec thèmes "swinguants" voire "chantables" et un autre "soliste" qui maîtrise moyennement son instrument. Pfff.... non ! Non ! 
Donc, bien sûr, qui trop embrasse mal étreint ! On ne peut pas écrire valablement sur tous les sujets qui se présentent.
J’écris avant tout dans ce blog parce que :
1/ j’ai commencé à le faire bien avant de me produire (fréquemment) sur scène.
2/ des musiciens/collègues, et non des moindres, me demandent d’écrire à propos de leur musique. On m'a demandé aussi de rédiger des notes de pochette : albums solos de Fred Van Hove (Journey) et de John Russell (Hyste) pour Psi, Garuda de Lawrence Casserley et Philipp Wachsmann pour Bead Records.
3/ les magazines et websites dédiés à cette musique exigent des articles calibrés et courts (voire censurés) et j’en ai rien à faire (je refuse de le faire, mon but n’étant pas de me faire reconnaître dans ce milieu).
Si cette musique est "libre" et sans contrainte, je ne vois pas pourquoi celui qui écrit à son propos devrait se restreindre et limiter sa liberté outrageusement (dix lignes maximum!). Il faut parfois , souvent, étendre sa pensée et ses arguments pour être signifiant.
Alors, je suis souvent (très) embarrassé de devoir écrire sur ce qui ressemble à du jazz « tout terrain » (avec souffleurs, basse et batterie avec ou sans piano), que ce soit composé avec thèmes, solos etc…  mêmes « free » ou du free-free jazz "à fond la caisse" ou d’autres idiomes (dits) d’avant-garde. La raison est que mon temps d’écriture est limité et que je me concentre sur mes choix : l’improvisation libre « radicale», soit un domaine pour lequel j’estime avoir les compétences. 
Si je choisis d’écrire sur des musiques qui font partie du champ du jazz (free) ou d’autres expressions, c’est que leurs auteurs ont assimilé les valeurs de l’improvisation libre collective à l’écart de toute hiérarchie au sein de l’orchestre et que la musique est en (très) grande partie entièrement improvisée (pas de thèmes, de compositions, de répétitions etc…dans le cas du free-jazz). Et que ces artistes produisent des choses incontournables.
Exemples : Ivo Perelman, Paul Dunmall, Itaru Oki, John Carter et Bobby Bradford, ces derniers dans des albums du label Dark Tree. Dark Tree publie aussi des albums très improvisés avec Daunik Lazro, Benjamin Duboc ou Eve Risser. Récemment, j’ai chroniqué le trio jazz traditionnel « subversif » du guitariste Duck Baker avec Alex Ward et John Edwards, un jazz de « puriste avisé » ou les solos du pianiste vétéran François Tusquès, qui respirent le blues authentique. On dira peut-être que je suis sectaire et puriste ou élitiste.
Mais c’est surtout que je n’ai pas le temps de me consacrer plus avant à l’écriture et qu’il y a assez de journalistes qui écrivent à ce sujet. J’ai un standard personnel d’une certaine qualité (toute relative) et je n’ai pas envie du tout d’écrire en dessous de celui-ci. L'inspiration ne se commande pas d'un jour à l'autre. Il faut me limiter dans mes choix en suivant le motto affiché de ce blog pour mettre en évidence les démarches exemplaires de mon point de vue. En outre, la scène de la libre improvisation est déjà assez envahie par ce que j’appelle le free free-jazz et une attitude relativement trop mercantile ou trop sommaire selon mes propres critères, pour que je contribue à la confusion. Sans parler du tout venant électronique, noise, post-rock, expérimental, minimaliste etc… 
Comme il m’arrive que je reçois des choses qui ne cadrent pas (du tout) avec « ma ligne éditoriale », je suis un peu peiné pour les artistes. Si je devais en faire la critique, ça risquerait d’être assez … dur et cela je n’ai pas envie. En tant qu’écriveur, je ne m’intéresse qu’à la musique qui me passionne ! Je fais déjà quelques concessions, surtout lorsque le patron du label est super honnête, sincèrement généreux et engagé jusqu’au cou et que les artistes sont talentueux et profondément sincères. Je me dis aussi qu’il y a des gens très sensibles et fins qui découvrent et qu’il faut bien un début à tout.
Si j’ai décrit favorablement un album « improvisé » du label XYZ, ce n’est pas pour cela que je vais écrire sur les autres productions du label XYZ qui émanent d'autres sphères musicales trop éloignées. Je passe du temps à réfléchir quand j’écris, on pourrait alors réfléchir quand on me propose quelque chose à chroniquer. Un peu professionnel, quand même !
Quand je dis que « je n’ai pas assez de temps », c'est la stricte vérité : je dois en consacrer à planifier et organiser mes concerts/gigs (+ ou – 25 par an) et à voyager assez loin pour pouvoir m’exprimer.  Cela prend un temps fou pour préciser une quantité de détails anodins (avions, trains et bus, jours de départ et de retour, où dormir, conditions, confirmations qui se font attendre etc…).
Je m’exprime musicalement comme chanteur improvisateur parce que je pense contribuer valablement à cette musique et qu’il n’y pas pléthore de vocalistes / chanteurs improvisateurs masculins. En Europe, avec Phil Minton, Jaap Blonk,  et quelques autres (Andreas Backer ou mon copain Pierre-Michel Zaleski), on est une poignée. Et bien sûr, Benat Achiary. Pour ceux qui l’ignorent, je me suis produit en Grande Bretagne : une trentaine de gigs ou festivals rien qu'à Londres (Mopomoso/ Red Rose et Vortex, I’Klectic, Hundred Years Gallery, Klinker, Arch 1, Horse Improv, ColourScape, FOTC) mais aussi à Norwich, Brighton, Oxford, Bristol, Liverpool, Sheffield, Newcastle et Edinburg. En Allemagne : Bremen, Göttingen, Berlin, Wuppertal, Essen, Hannover et Aachen. En Italie, à Turin, Milan, Bologne, Piacenza, Gênes, Livourne, Bari, Modugno, Noci, Altamura, Fasano et Taranto. En France, à Paris, Lille, Roubaix, Toulouse et en Provence (avec Sabu Toyozumi) grâce à mes camarades Pascal Marzan, Luc Bouquet et Claude Colpaert. À Madrid, Rotterdam, Vienne et Copenhagen. En Tchéquie, à Opava et Ostrava et en Slovaquie à Nitra. En Hongrie, une quinzaine de concerts à Budapest, à Szeged et à Eger. À Limmitationes en Autriche. En Belgique, j’ai contribué à presque deux cents concerts et « petits » gigs et certains ont été publiés en CD’s (Evan Parker, Paul Lytton, Paul Rutherford & Hannes Schneider, Lol Coxhill & Veryan Weston, Jon Rose & Veryan Weston, John Butcher & John Edwards, Paul Dunmall & Paul Lytton, Nicolà Guazzaloca, Hannah Marshall & Gianni Mimmo, Paul Hubweber & Phil Zoubek). Je me produis à l’étranger, souvent à mes frais (de voyage), car je trouve trop peu d’opportunités dans mon pays, devant y organiser souvent moi-même mes prestations à Bruxelles. Mais pour parcourir 5.000 km en voiture (Citroën Berlingo),  dans huit pays en douze jours en novembre à quatre (avec Marcello Magliocchi, Jean Demey et Matthias Boss,) et une contrebasse pour huit concerts (dont certains « aux entrées ») de Bruxelles à Budapest, il faut être un peu dingue. Où loger, qui nous attend sur place ? Partager la chambre, le repas, la voiture etc... et attendre ! 
J’ai la grande chance de me produire avec des musiciens improvisateurs de grand talent et d’expérience, certains «on and off» des personnalités merveilleuses : Jean Demey et Kris Vanderstraeten (lui, en Belgique), Marcello Magliocchi et Matthias Boss, Lawrence Casserley, Zsolt Sörès, Oli Mayne et Adam Bohman, Audrey Lauro, John Russell, Phil Gibbs, Yoko Miura, Pierre-Michel Zaleski et, maintenant, Benedict Taylor. Je parle évidemment seulement des groupes avec lesquels j’ai chanté de nombreuses ou plusieurs fois et qui perdurent. Il y a aussi mes autres potes de Bruxelles (JJ Duerinckx, Jacques Foschia, Mike Goyvaerts, Willy Van Buggenhout et Sofia Kakouri), en Italie (Guy-Frank Pellerin), à Londres (Adrian Northover, Dan Thompson, Tom Jackson), en France (Pascal Marzan) et des rencontres qui se sont révélées fructueuses. Par exemple, Philip Wachsmann et moi-même aimerions continuer à collaborer après plusieurs concerts (avec e.a. Casserley). Mais cela semble vraiment difficile. J’aimerais chanter avec Elke Schipper et Günter Christmann suite à notre récente rencontre à Hannovre. Je crains fort que cela soit (très) difficile de trouver un lieu soit en Belgique ou ailleurs avec des conditions décentes.
Notez bien que je ne me plains pas du tout : je constate ! Cela ne me fait ni chaud ni froid. N’ayant jamais envisagé de devenir un artiste, ignorant pendant très longtemps mes capacités vocales, je suis devenu improvisateur « professionnel » « apprécié » une fois passé l’âge de cinquante ans. Et j’ai travaillé dans le secteur tertiaire 41 ans avant d’arriver à la retraite en 2016. Donc cet aspect des choses ne me désole pas. C’est comme cela : AMM a joué longtemps pour des clous à la London School of Economics et Derek Bailey, John Stevens et Trevor Watts devant une ou deux personnes au Little Theatre Club. La question économique est surtout importante pour mes collègues dont les revenus proviennent de la musique. Entre parenthèses, je déteste la démarche qui consiste à chercher à jouer avec des « pointures » ou « famous names » pour se créer une carrière (illusoire). Le désir mutuel est la chose la plus importante.
Quand j’observe que Günter Christmann, lui-même, le tromboniste et pionnier important des années 60/70’s, auto-produit ses propres enregistrements en CDr’s en édition limitée, je trouve qu’en comparaison de nombreux artistes qui publient nombre (trop?) d’albums en CD (à 500 copies) ont quelques lacunes question bien-fondé de leur démarche artistique. On assiste chez certains à une hyper-production et à un manque de contenu créatif. Depuis plus de 25 ans, Günter Christmann n’a trouvé  que trois labels bien distribués pour diffuser sa musique. FMP : TRIO ! (avec Lovens et Gustafsson), Creative Sources : Core (avec Alex Frangenheim et Elke Schipper) et Moers Music : Sometimes Crosswise, une anthologie. J’allais oublier One To (Two)… un duo avec Gustafsson en édition limitée chez Okkadisk : sold out depuis très longtemps. Le reste se trouve sur le label assez confidentiel d'Alex Frangenheim, Concepts of Doing, à l’arrêt depuis 2001. Quand je considère le jeu de violoncelle vif, accidenté et pleins de détails nuancés de Christmann et qu'il concentre magistralement une foule d'idées en 3 minutes, je trouve le jeu de nombre de ses collègues trop linéaire, prévisible, trop peu spontané … systématique etc… voire interminable.  Je me dis que certains sont soit obsédés par une forme de succès et sont encore loin du compte par rapport à un tel artiste à qui on doit, outre son travail de musicien innovateur, l'organisation de concerts payés durant plus de 40 ans à un très haut niveau à Hannovre. Ce n'est pas seulement une question de virtuosité, mais surtout d'engagement, de qualité, de foi, d'authenticité. 
Or dans ce blog, je m’intéresse, à l’improvisation proprement dite, à sa spontanéité audacieuse et imaginative. Et non pas à son imitation ou à son évocation distanciée, ou encore à la démonstration / régurgitation d’une formation musicale issue du classique, qu’il soit académique ou contemporain, proche du simulacre. Ou encore, à la mise en pratique d’idées toutes faites sans prendre le recul nécessaire. Je ne me détourne jamais de musiciens « entre les deux » lorsque je suis dans une salle de concert, car il y a quelque chose à en tirer et qu’il faut encourager les tentatives et que certains évoluent ensuite de manière surprenante. Mais de là à écrire pour des improvisateurs du dimanche après-midi, …
Je pose la question « Où se trouve l’essentiel ? ».
De même, le jeu exceptionnel de Michel Doneda surnage largement dans la masse des saxophonistes par son extrême acuité et son excellence. Le fait que son travail est trop peu reconnu en dit long sur la dilution de la qualité qui est advenue ces dernières années dans ce milieu et un manque de sens critique face à la simplification outrancière des caractéristiques de la « free-music » improvisée de la part d'organisateurs, spécialistes etc.... Sans parler de l’icônification systématique de certains musiciens "légendaires", attitude qui brouille les pistes, et à qui l’admiration béate pardonne beaucoup, face aux « inconnus » qui, eux, ne sont jamais assez bons (parce que trop peu visibles ?). 
C’est d’ailleurs pour ces raisons que ce blog existe et que j’évite absolument de devoir rédiger des pensums – encensoirs.
Comme d’autres critiques le font déjà en suffisance, je m’abstiens de suivre et commenter une série d’artistes qui ont un don d’ubiquité étonnant et qui sont programmés partout, alors que d’autres aussi valables ou même plus intéressants ou essentiels sont aujourd’hui trop peu visibles et entendus. La richesse de cette musique réside plus dans le nombre important d’artistes quasi-inconnus de haut niveau qui en garantissent une véritable bio-diversité que dans la quinzaine de noms fameux qui sont censés représenter cette musique dans les médias. Car écouter les mêmes, tout excellents qu’ils soient, devient lassant à un moment donné. Pourquoi toujours le saxophone (avec basse et batterie ou guitare électrique à pédales d'effets) ? Il y a d'autres instruments et d'autres combinaisons instrumentales, je pense.
Cette musique libre est en fait un genre aussi difficile et exigeant qu’elle a l’air spontanée et naturelle. Elle n’est d’ailleurs jamais assez bonne.  Or, j’entends un peu trop souvent : « Oh that was great ! » (le/la musicien/ne), alors que je me suis un peu ennuyé, même s’il y avait des choses appréciables. Certains de mes propres concerts, chaleureusement et copieusement applaudis par le public, ne me satisfont pas entièrement ou me laissent un peu perplexe.  Il y a ce moment où j’ai chanté de trop, ou une intervention n’était pas à la hauteur à un instant donné, où un détail me semble faite tache etc… Je suis assez difficile avec moi-même, tout en foutant la paix à mes comparses de scène quand leur potentiel réel et la bonne volonté s’y trouvent, car les choses finissent par venir.
Je peux être bon public, mais il ne faut pas exagérer. 
Lecteurs, prenons de la distance.
Tout çà pour dire qu’Orynx -Improv’andsounds est « consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz ( jazz free quand celui-ci est vraiment original), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies »